La langue à toutes les sauces

Selon Esope, la langue a deux visages (si j’ose dire) :

« Le maître d’Ésope lui demande d’aller acheter, pour un banquet, la meilleure des nourritures et rien d’autre. Ésope ne ramène que des langues ! Entrée, plat, dessert, que des langues ! Les invités au début se régalent puis sont vite dégoûtés.
– Pourquoi n’as-tu acheté que ça ?
– Mais la langue est la meilleure des choses. C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, avec elle on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées…
– Eh bien achète moi pour demain la pire des choses, je veux de la variété et les mêmes invités seront là. Ésope achète encore des langues, disant que c’est la pire des choses, la mère de tout les débats, la nourrice des procès, la source des guerres, de la calomnie et du mensonge. »

Selon Roland Barthes, elle est fasciste:

« La langue est tout simplement fasciste. Car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger de dire. » 

Selon Cynthia Fleury, c’est plus compliqué que ça, comme on dit quand on veut faire passer son interlocuteur pour un imbécile. Selon Cynthia, le langage, la langue, c’est le premier instrument du pouvoir :

« La vraie nature du pouvoir est circulatoire. Elle aura besoin du langage pour se fonder, s’extérioriser en donnant la réalité qu’elle n’a pas, s’intérioriser pour créer le consentement dont elle a besoin pour perdurer. Le langage sert souvent de premier barrage en empêchant de penser la réalité de la domination et le fait que le pouvoir ne soit qu’un dogme, autrement dit un fait de violence institué en fait de croyance puis en fait de légitimité. » 

Quand vous aurez lu tout ça, pensez à notre temps, à ses  éléments de langage, à sa langue de bois, à sa pensée unique. Pensez aux discours d’ouverture de colloque, de clôture de convention, de pots de bienvenue et de pots de départ et, surtout, pensez aux discours des politiques à propos de tout et de n’importe quoi. Enfin, n’y pensez pas trop.

Esope avait raison, la langue est bien la pire et la meilleure des choses, mais le pire, c’est qu’il n’y a pas de meilleur.

5 réflexions sur « La langue à toutes les sauces »

  1. Chat Rabia comme dirait Siné! Je conseille la lecture de « La septième fonction du langage » le dernier roman très drôle de Laurent Binet dont l’histoire assassine Roland Barthes et au passage d’autres intellectuels fumeux tels que Michel Foucault, Philippe Solers et d’autres.

  2. Dommage! L’humilité est généralement révélatrice d’un grand esprit créateur.
    La preuve, l’introduction pleine d’humour du chat dans cette conversation sur la langue.

    « Donner cha langue au chat » ch’est faire preuve d’une grande chagesse!

    Tout d’abord, contrairement aux êtres humains, ces petites bêtes velues se servent peu de leur langue pour s’exprimer. Certes, comme les chiens mais avec beaucoup plus de retenue et de discrétion, ils nous lèchent les doigts ou le bout du nez pour nous faire part de leur soumission volontaire et éphémère.

    Le rôle de la langue – je n’y connais rien – me semble faible dans les cris gutturaux que poussent les femelles en chaleur (je parle des chattes). De même, chez les grands mammifères qui nous tiennent ou tenaient compagnie, la langue du cheval a peu à voir avec son hennissement ou ses ébrouements du bout des lèvres. Par contre, si les organes d’expression des animaux que je viens d’évoquer n’ont pas la diversité et l’ampleur des moyens d’élocution que nous avons acquis et perfectionnés, la nature les a dotés de facultés de perception et de décryptage beaucoup plus fines et efficaces que les nôtres.

    Quand je regarde les chats, les chevaux et les chiens – à oreilles droites – (les autres ne les dressent que dans les dessins animés ou les bandes dessinées) se comporter dans leur environnement – je contemple rarement les tigres, lions et loups, zèbres ou autres orignaux – je constate que, au niveau de l’ouïe, ils ont un avantage dont nous sommes absolument démunis, la mobilité, synchronisée ou pas, des oreilles.

    Comme de véritables antennes radar – que nous avons inventées sur le tard (au début de la seconde guerre mondiale) – ces bestioles, nous ayant vu venir et ayant senti nos mauvaises intentions, détectent nos moindres bruits ou propos et savent vite à quoi s’en tenir.

    Les humains, au contraire ont des oreilles fixes. Ma mère – mais c’était ma mère comme nous le rappelle si bien Bourville dans ‘Le corniaud’ – se félicitait du fait que mes oreilles soient bien collées. Elle trouvait, semble-t-il, inesthétique les oreilles en feuille de choux.

    Esthétiques ou pas, les oreilles décollées, à la Barak Obama, me semblent beaucoup plus pratiques pour percevoir ce qui se dit, ce qui émane de la bouche et donc aussi de la langue de celles et ceux que notre vue et odorat considèrent comme notre interlocuteur ou trice à privilégier.

    Tout petit à l’école, – comme les Dalton de Joe Dassin – et bien malgré moi, j’entendais beaucoup mieux les conneries de mes copains de classe situés à côté ou derrière moi que les didactiques propos du prof. que je feignais de regarder avec grande attention. J’étais donc hilare; ce qui irritait magistralement le magister dont la fonction principale était de se prendre au sérieux.

    Hélas, cette mauvaise orientation de mes appendices de perception du son, en plus de m’avoir transformé en âne (à oreille fixées par le bonnet), – l’âne de Buridan hésitant entre les sottises du prof et celles des petits camarades -, a fait de moi un très mauvais auditeur d’amis ou collègues désireux de me faire part de confidences lors de repas pris dans des restaurants bruyants. Je n’entends que les propos tenus autour des tables avoisinantes et ne parviens jamais à prendre en compte ceux de mon interlocuteur… Je m’en tire temporairement en opinant du chef et en offrant un regard attentif surtout sans rire!

    Tout ça pour dire qu’il est bien plus important de savoir adéquatement capter et décrypter ce qui se passe autour de nous (et, en nous, via l’introspection) que de laisser notre langue se délier en toutes circonstances.

    Écouter, interpréter, tenter de comprendre, n’en déplaise à Sophocle et à Philippe, est mieux, beaucoup mieux que de s’exprimer. Si vous en doutiez avant, ces propos auraient dû vous convaincre. Vive le chat!

    Après ce petit détour répondant à l’invitation pleine d’humour, je vais, demain revenir sur Roland Barthes qui, hélas, n’a pas encore été canonisé même si son ami, Umberto Eco fréquentait les soutanes du Vatican! Cela m’aurait permis de quitter les arpents de neige qui entourent Saint Pierre et Miquelon pour aller me réconcilier avec la vie dans la douceur des alizés des Caraïbes.

  3. Je découvre sur le tard aujourd’hui tous ces propos de haute volée sur la langue à toutes les sauces et comme je ne trouve rien à ajouter digne du niveau établi, alors je donne ma langue au chat.

  4. Il faut faire attention, car  » il y en a plus qui sont tombés par le tranchant de la langue que par le tranchant du glaive » (Esquiros )
    Et je suis tout à fait d’accord avec Voltaire, pour qui « apprendre plusieurs langues, c’est l’affaire de peu d’années; être éloquent dans la sienne, c’est l’affaire de toute une vie. »
    Ou encore avec ce sage Roi Salomon, dans la Bible, qui affirme que « la langue des sages orne les sciences, la bouche des insensés se répand en folies. »

    Mais, malheureusement pour nous, c’est Pennac qui clôt le débat, en affirmant que « la langue évolue dans le sens de la paresse. » Ô combien il a raison!

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