¿ TAVUSSA ? (87) : Les bouteillons

temps de lecture : 3 minutes

Bouteillon :
1- marmite métallique en usage dans l’armée depuis la Première Guerre Mondiale. 
2- rumeur propagée au front par les porteurs de soupe venus de l’arrière
3- fake news

Malgré tous les efforts que je fais pour éviter ça — absence de réponse, classement en indésirable, bloquage de l’expéditeur… — il m’arrive encore de recevoir des messages complotistes. 

Ils me prouvent qu’Hillary Clinton est une pédophile sataniste, que c’est l’Ukraine qui a commencé la guerre contre la Russie, que le réchauffement climatique est une invention des bobos, que la vaccination est destinée à nous faire voter Macron, que les éoliennes tournent grâce à l’électricité qu’on leur envoie, que Jean-Luc Mélenchon est un démocrate sincère… Je vous assure, on m’a dit tout ça, et pire encore. 

Pour la plupart d’entre eux, ces messages prouvent ce qu’ils affirment par un empilement de faits indubitables, d’exemples probants, de coïncidences frappantes et d’archives diverses. D’autres, plus subtils, n’entendent que semer le doute dans mon faible esprit : « Est-ce que ça ne vous parait pas étrange que les tours du WTC se soient effondrées aussi vite et, de plus, verticalement ? ». La locution « comme par hasard », qui pousse le crédule à adopter le ricanement sceptique de l’homme à qui on ne la fait pas, y est très souvent utilisée. « Comme par hasard, le gentleman propriétaire de la White Star à qui appartenait le Titanic avait annulé sa participation au voyage inaugural la veille du départ du paquebot tragique, prétextant un problème de santé. Quelle étrange coïncidence ! Cette annulation bien opportune ne pourrait-elle pas prouver que le naufrage était programmé ?» « Ça ne vous parait pas étrange que la grande majorité des électeurs de Macron soit pour la vaccination ? » Vous voudrez bien noter toute l’objectivité du point d’interrogation : « Je vous laisse le choix de penser ce que vous voudrez… mais quand même,  vous ne trouvez pas ça étrange,  vous ?

Les bouteillons m’énervent considérablement car ils sont pour moi l’expression la plus fréquente et la plus frappante de l’immensité de la crédulité humaine alors qu’ils prétendent justement lutter contre cette crédulité.
Quand j´en reçois un, mon premier mouvement est de préparer une réponse cinglante et argumentée à l’ânerie du jour. Pour cela, je commence par copier-coller sur Google la phrase essentielle du message. Et dans huit cas sur dix, je découvre de cette façon que l’information brûlante dont je viens de bénéficier tourne en rond sur les réseaux depuis août 2015 ! Une recherche un peu plus poussée montre souvent que l’information a trouvé son origine sur un site complotiste renommé ou sur une autre source digne de foi, comme le Kremlin de Poutine ou l’Amicale des Supporters de Donald Trump. 

Quelques minutes de plus sur le Net, et j’ai recueilli toutes les statistiques incontestables, confortées par les déclarations de deux prix Nobel de physique et d’un prix Nobel de la paix, confirmées par Lilian Thuram lui-même, qui  établissent que le bouteillon en est bien un. 

C’est seulement à ce moment que je commence à rédiger la réponse lapidaire que je destine au propagateur de fausses informations. Le ton est enlevé, spirituel, vif et moqueur, méchant même par moment. Il ne s’en relèvera pas, le bougre. Et puis je me relis ; et puis je trouve que le ton est un peu trop vif, un peu trop méchant, même. Après tout, on ne sait pas qui se cache derrière Filou93@mail.ru qui a fait suivre le message. Un  hoaxer, un influenceur, un membre du KGB, un ami peut-être ? Non pas un ami, plutôt une connaissance, mais de toute façon, il vaut mieux être prudent. Alors je corrige, et plus je corrige, plus j’adoucis, et plus j’adoucis, moins je m’amuse et moins j’ai envie de me donner du mal pour démontrer à quelqu’un que je connais probablement pas qu’il a absolument tort, ce qu’il n’admettra certainement pas, car finalement personne ne convainc jamais personne. Alors je mets mon mail à la poubelle et j’écris un TAVUSSA.

Post scriptum : À quelqu’un qui m’avait demandé quelles étaient mes sources d’information, j’avais répondu : LCI, BBC, CNN, Le Figaro, Radio Classique, France Info, etc… Le même m’avait alors fait subtilement sentir que je n’étais qu’un bobo-gogo-mainstream et que je devrais m’informer davantage par les réseaux sociaux parce que “seuls les imbéciles ne lisent pas Facebook”
Ça m’a rappellé qu’un quotidien d’autrefois qui s’appelait « Le Temps » (1861-1942) avait lancé un message publicitaire qui disait :  « Les imbéciles ne lisent pas Le Temps ».
« C’est parce qu’ils l’écrivent ! » : telle avait été la réponse immédiate d’un journal de tendance opposée.

8 réflexions sur « ¿ TAVUSSA ? (87) : Les bouteillons »

  1. Bien qu’on ait des raisons d’avoir raison, c’est à tort qu’on ait des raisons d’avoir raison. À la limite la raison qu’on a, a ses limites qu’on ne saurait imposer à moins que la raison permette que la raison ne soit pas trop au point de bascule qui fait la preuve que la raison ne fonctionne pas. Comme de raison aucune raison ne saurait reconnaître qu’à tort on ait raison. À moins que la raison n’ait pas parfaitement raison d’avoir raison, sans conséquence de cause, aucune raison n’empêche d’avoir raison. Comme c’est étrange. Étrange porteur de nouvelle provocation de tout nouveau genre qui a la forme d’une allumette qu’on ne peut prévoir que par prétention.

    Nouveau genre?

    Au contraire cela nous accompagne depuis la nuit des temps.

    Ça commence comme du Kafca. Prototype cybernétique qui prétend de l’aide pour terminer dans l’instrumentalisation. C’est du subtile que ressort toute la perspicacité de la réalisation du forfait des conséquences.

    Mais n’y-a-t’il que le temps pour dissoudre la nébulosité de ces situations, tel que le veut l’adage populaire. Je pense que de ce magma sous pression la soupape démontrera à quel point le ridicule permet une réalisation plus conséquente de démonstration parfois tragique, de raison inattendue causer par l’ignorance crasse qui contrairement à l’ignorance savante ne sait pas qu’elle ignore.

  2. A propos de l’origine du mot bouteillon, j’ai découvert que c’est une déformation du mot bouthéon, attestée lors de la guerre de 14-18, un bouthéon étant à l’origine une marmite pour l’armée inventée par Monsieur Bouthéon. C’est effectivement dans le Caporal Épinglé que le mot bouteillon est clairement associé aux rumeurs propagées, vrai ou fausses, par les soldats prisonniers des allemands de corvée pour chercher aux cantines les bouteillons (marmites de soupe), le centre où arrivaient et fermentaient les dernières nouvelles du front, des arrières, etc.

  3. Il se trouve que j’ai découvert récemment le galopin, une merveille absolue mais vachement difficile à trouver même sur e-bay. Pourrais-tu me préciser le volume exact d’un bouteillon par rapport à celui de la boutanche classique ? Merci d’avance.
    Lolo, Président du Club des Œnologues du 13°.

  4. Il m’arrive en effet d’inventer des mots et d’être obligé ensuite de créer leur définition. Par exemple :
    Chaouesterce : parfois écrit Tchaoesterces (forme tombée en désuétude). Mammifère rencontré autrefois dans le pays poitevin, résultant du croisement du gnou et du lapin alpin, reconnaissable à son air maussade et à son cri de ralliement semblable à l’éternuement d’un cheval entier, d’où son nom, chaouesterce. Animal aujourd’hui disparu de nos campagnes du fait de la chasse extensive et intensive dont il fut l’objet dans la seconde moitié du XIX siècle par les paysans du Poitou, persuadés qu’ils étaient que l’oreille de chaouesterce séchée et pilée soignait les ongles incarnés.

    Mais pour le bouteillon, c’est du vrai, du solide. La première fois que, comme Jim, j’ai entendu parler d’un tel instrument, c’était dans ce chef d’oeuvre picaresque de Jacques Perret qu’est Le Caporal épinglé, dont Renoir, mon idole, avait tiré ce si médiocre film du même nom.

  5. J’ai dû parcourir plusieurs dictionnaires avant de pouvoir me confirmer que ta définition de bouteillon n’en était pas un elle-même ! Mais bravo ! Je vais essayer de m’en souvenir et de ne plus parler de ces « fake news » qui ne sont que fausses rumeurs !

  6. Swen ekaf, snoc xua trom! Citation en birman qui, comme chacun le sait, se lit de droite à gauche.
    PS à propos de bouteillon: acteur important du “Caporal épinglé” de Jacques Perret.

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