La grande bellezza – Critique aisée n°217

Critique aisée 217

La grande bellezza

Paolo Sorrentino – 2013
Toni Servilio

En ce qui me concerne, ce film, sorti en 2013, était passé complètement inaperçu. Certes, il était revenu bredouille de Cannes et des Césars, mais il avait reçu l’Oscar du meilleur film étranger.  Pourtant, personne ne m’en avait parlé. Incroyable !
Seulement, voilà ! Cinq ou six ans plus tard, des amis m’ont offert le DVD, à moins qu’ils ne me l’aient prêté, je ne sais plus, auquel cas il faudrait sans doute que je le leur rende, mais j’ai dû le prêter à mon tour, et comme on ne me l’a pas rendu… Que ces amis, qui se reconnaitront sans doute, veuillent bien patienter encore un peu.

J’ignorais tout de Paolo Sorrentino. Je n’avais jamais rien vu de lui. Je n’avais même jamais entendu parler de lui. Mais justement, ne sont-ce pas là les meilleures conditions pour voir un film : l’ignorance totale du sujet du film, du style et des antécédents du réalisateur et le conseil sans insistance d’un ami ?
J’ai donc regardé La grande bellezza d’un oeil tout a fait innocent, tel l’agneau qui vient de naitre, à supposer que les agneaux aillent encore au cinéma maintenant qu’ils ont vu Le Silence du même nom.

Aux première images, bien sûr, j’ai tout de suite reconnu Rome, Rome l’unique objet, Rome à l’aurore, Rome du haut du Janicule. À propos du Janicule, quel nom ridicule que ce Janicule et quelle rime bien trop riche pour ne pas en être gênante. Préférons donc le nom italien, le Gianicolo. Donc, Rome du haut du Gianicolo… et puis, dans  cette lumière légère et transparente qui règne encore sur la ville une heure à peine après le lever du soleil, la vue sur les coupoles, les campaniles, les toits, les palais, les terrasses et le pins de Rome… Le spectacle est si doux et si grandiose à la fois qu’on pourrait s’évanouir et peut-être même mourir dans un hoquet d’émotion. Est-ce que c’est cela, la grande bellezza ? Malaise vagal ou arrêt cardiaque, on ne sait pas vraiment mais c’est ce qui, dès les premières images, arrive  à un touriste asiatique quand il sort de son autobus, soulève son Nikon jusqu’à son oeil repu d’images — pensez ! l’Italie en cinq jours — puis le repose lentement sur son ventre au bout de sa lanière, et sans quitter des yeux le spectacle de la Ville — éternelle, oui, je sais — s’avance lentement jusqu’au garde corps qui borde la falaise et s’effondre doucement au sol. Scène tournée sans emphase, sans insistance, comme une scène banale de la vie quotidienne… Ce touriste, remué au plus profond de lui-même, terrassé par l’émotion — mort ou évanoui, on s’en fout un peu à vrai dire, il n’est pas d’ici — est probablement le personnage le plus éphémère — il n’existera qu’une douzaine de secondes de pellicule — et le plus sincère du film. Parce que, si le reste du film qui, disons-le tout de suite, est une splendeur, se passe dans les plus beaux endroits, connus ou secrets, de Rome, il se déroule aussi au sein d’une société que l’homme au Nikon ne connaitra jamais. Attention, je ne veux pas dire qu’il ne la connaitra pas parce qu’il est mort sur le Gianicolo il y a quelques instants. Je le répète, le sort du Chinois reste inconnu du spectateur et, comme dit plus haut, on s’en fout un peu.

Vous qui êtes un habitué de mes Critiques aisées, vous savez que je déteste raconter l’histoire des films que je commente, mais aujourd’hui, l’heure du pitch a sonné. Voilà :

Jep à soixante-cinq ans. Il y a quarante ans, il a publié un premier roman qui a connu un grand succès, mais depuis, il n’a plus rien écrit. La peur de décevoir ? Sans doute… A la recherche vaine de la grande beauté ? Peut-être aussi… En revanche il est devenu l’homme le plus mondain de Rome, journaliste, critique d’art, billettiste aussi sans doute, et il promène sa mélancolie, son intelligence, son humour et son élégance dans les nuits et les aurores de Rome, de terrasses panoramiques en jardins privés, de fête romaine en fête romaine. Il regarde d’un oeil ironique et désabusé — blasé ? Non, ce serait prétentieux et Jep ne l’est pas — cette société riche et (probablement) oisive passer ses nuits à s’extasier ou rester de marbre devant des happenings d’art contemporain. Petit conseil personnel en passant : s’extasier et rester de marbre sont les deux seules attitudes admises devant l’art contemporain, la critique acerbe, le commentaire rigolard ou l’incompréhension abasourdie demeurant l’apanage des ploucs et des aigris.

Jep passera ses nuits ainsi, a déambuler, toujours élégant, cynique souvent, méchant parfois, et surtout désabusé, à la recherche de la Grande beauté. Il ne s’ennuie pas, non, et nous non plus ; il observe avec distance une société finissante sur laquelle il ironise mais dont il ne peut se passer. Il analyse son comportement de cette manière :
Nous sommes tous au bord du gouffre. Notre seul remède est de nous regarder en face, de nous tenir compagnie et de rire un peu de nous.

Eh bien moi, La grande bellezza, je l’ai revu sur Netflix, et je l’ai aimé une deuxième fois. On a beau dire, Netflix, c’est une mine.

Bientôt publié

27 Juil, 07:47 Stations de métro 13-14-15
28 Juil, 07:47 Le Cujas (84)
29 Juil, 07:47 Marius en 3 dimensions
30 Juil, 07:47 Tableau 358

1 réflexion sur « La grande bellezza – Critique aisée n°217 »

  1. à Richard T.
    Comme tu me l’avais conseillé, j’ai regardé La Grande Belleza. C’est un beau film baroque aux images foisonnantes qui ne peut laisser indifférent. Comme tu me l’avais dit et comme l’indique son titre, il raconte que la grande beauté est présente devant nos yeux : il suffit de les ouvrir. C’est ce que tu m’as dit il y a bien longtemps et qui m’a marqué à jamais.
    Un autre thème encore plus présent est celui du vieillissement. L’auteur filme avec complaisance le vieillissement d’une microsociété où il commence tôt et dégouline comme du rimel sur des marionnettes creuses. C’est volontairement pitoyable. Je suis indifférent aux misères de la jet-set qui n’a finalement que ce qu’elle mérite : que devient un monde de façades dont les façades s’écroulent ?
    Ce que j’aime dans le cinéma et dans l’art, c’est la magie qui va me donner non seulement du plaisir mais aussi une perception nouvelle et sensible de la vie. Ce n’est pas à mon sens le propos de ce film : il ne m’aidera donc pas à vivre et encore moins à vieillir !!!
    Bises
    Lorenzo, septembre 2019.

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