Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Tactique contre l’intolérance

Morceau choisi

(…) C’est pourquoi on ne doit pas transiger avec l’injustice, ni se mettre en position d’attente devant le mensonge, ni faire des concessions à la violence ni sa part à l’intolérance. L’intolérance, par définition, ne compte pas sur des arguments, des « échanges d’idées » avec ses adversaires pour s’imposer, mais sur des positions de force, les seules sur lesquelles elle puisse s’appuyer et qu’elle puisse élargir. S’imaginer que si on évite de la brusquer elle va s’apaiser d’elle-même, c’est s’incliner devant un besoin d’expansion par définition insatiable puisque non fondé en droit ni en raison. Cette naïve tactique est un suicide : les préjugés ne sont jamais reconnaissants. 

J-F Revel.  Sur Proust – 1960

Ô tempora

Morceau choisi

Ô tempora, Ô mores,
ou
Babylone, il y a 2.348 ans

Rien de plus corrompu que les mœurs de cette ville. Rien de plus fait pour exciter les sens par l’attrait immodéré des voluptés. Les parents et les maris permettent que leurs filles et leurs épouses se prostituent à leurs hôtes, pourvu qu’on leur paye leur déshonneur. Les joies des festins sont, dans toute la Perse, la passion favorite des rois et des grands ; les Babyloniens surtout se livrent sans réserve au vin et aux désordres qui suivent l’ivresse. Les femmes, en assistant à ces repas, prennent d’abord une attitude réservée; bientôt, elles se dépouillent de leurs vêtements qui voilent le haut de leur corps et, peu à peu, en viennent à oublier la pudeur; on les voit alors rejeter leurs derniers vêtements ; et ce ne sont pas les courtisanes qui se déshonorent ainsi, ce sont des femmes de distinction et des jeunes filles pour lesquelles c’est un devoir de politesse que cette prostitution publique de leur charme.

Quint-Curce, Histoires d’Alexandre

 

 

Troisième lettre de Beuzeville

Beuzeville, aujourd’hui

Mon très cher fils,

Je n’ai toujours pas reçu de réponse aux deux lettres que je t’ai envoyées depuis que tu es parti à la ville. Ça me contrarie beaucoup parce que je ne sais toujours pas où tu habites.
Nous aussi, nous avons déménagé, parce que ton père a lu dans le journal que la plupart des accidents de voiture arrivent à moins d’un kilomètre de la maison. C’est pourquoi nous avons trouvé une nouvelle maison un peu plus loin.
Depuis que tu es parti et que ton père passe son temps à cueillir des trèfles dans les prés environnants, j’ai beaucoup de temps et je regarde la télévision. Je dois te dire que j’ai été bien contente d’apprendre l’autre jour sur France 3 Normandie qu’au Texas, on avait refusé de donner une dernière cigarette et un dernier verre d’alcool à un condamné à mort. Le «si strict à tourner » (c’est comme ça qu’ils appellent les juges en Amérique) a dit que c’était contraire au règlement sanitaire de la prison. C’est pas chez nous qu’on prendrait autant soin de la santé des gens.
Enfin, j’espère que cette nouvelle lettre te trouvera en bonne santé là où tu es et où que ce soit.

Ta mère qui t’embrasse très fort et toi de même.

 

 

La mort de César

C’est aujourd’hui le 2061ème anniversaire de la mort de Jules César. Recueillons nous.

Voici l’un des textes historiques les plus beaux et les plus dramatiques que je connaisse. Ecrit il y a 1900 ans, un peu plus d’un siècle après les faits, Plutarque rapporte ici les circonstances d’un évènement historique qui, plus certainement que la longueur du nez de Cléopâtre, a changé la face du monde, l’assassinat de Jules César.
Admirez l’extraordinaire simplicité du style, sa précision, sa densité, son rythme. On y est, en plein milieu de la scène. D’autant plus que ça se passe à Rome, dans le Théâtre de Pompée.
Nul doute que Shakespeare et les créateurs de la formidable série « Rome » connaissaient ce texte par cœur.

Lorsque César entra, les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur. Quant aux complices de Brutus, les uns se rangèrent en cercle derrière le siège de César et les autres allèrent au devant de lui comme pour joindre leurs prières à celles de Tullius Cimber, qui demandait le rappel de son frère exilé ; et ils le prièrent en l’accompagnant jusqu’à son siège. Une fois assis, il essaya de repousser leurs prières et comme ils le pressaient plus vivement, se fâcha contre chacun d’entre eux. Alors Tullius saisit sa toge à deux mains et la tira en bas du cou, ce qui était le signal de l’attaque. Casca le premier le frappe de son épée à la nuque, mais le coup n’était pas mortel ni profond, troublé qu’il était, naturellement, de commencer un si grand coup d’audace. Aussi César, se tournant vers lui, put-il saisir l’épée et arrêter son bras. Ils s’écrièrent tous deux en même temps, celui qui avait reçu le coup en latin : « Scélérat de Casca, que fais-tu ? », et celui qui l’avait donné, en grec, à l’adresse de son frère : « Mon frère, au secours ! » L’affaire ainsi lancée, tous ceux qui n’étaient pas dans le secret du complot furent saisis d’horreur et parcourus d’un frisson devant ce qui se passait, incapables d’oser ni prendre la fuite ni défendre César ni même proférer une parole. Cependant les conjurés ayant tiré chacun leur épée, César, encerclé de tous côtés, ne rencontrait, où qu’il portât le regard, que des épées qui le frappaient aux yeux et au visage, telle une bête sauvage traquée, et se débattait, balloté entre toutes les mains armées contre lui, car tous devaient avoir leur part au sacrifice et goûter à ce sang. Aussi Brutus lui même porta-t-il un coup à l’aine. Alors, selon certains, César, qui se défendait contre les autres et se jetait ici et là en poussant de grands cris, lorsqu’il vit Brutus l’épée dégainée, se couvrit la tête de sa toge et se laissa tomber, poussé par le hasard ou par ses meurtriers, sur le piédestal de la statue de Pompée. Il l’inonda de son sang, si bien qu’il semblait que Pompée présidât à la vengeance qu’on tirait de son ennemi, étendu à ses pieds et palpitant sous l’avalanche des blessures. On dit en effet qu’il en reçut vingt-trois et plusieurs des conjurés se blessèrent mutuellement en infligeant à un seul homme tant de coups.

Plutarque – Vies parallèles

Deuxième lettre de Beuzeville

Si vous voulez tout savoir de Beuzeville,
allez lire la première lettre de Beuzeville
en cliquant ICI

Beuzeville, aujourd’hui

Mon cher fils,

Je suis triste parce que je n’ai pas reçu de réponse à mon honorée du mois passé mais je ne t’en veux pas parce que tu ne l’as surement pas reçue parce que je me suis aperçue que je m’étais trompée dans l’adresse parce que je ne me souvenais plus du tout où je l’avais mise parce que c’est le bordel ici parce que ton père n’a plus tout à fait sa tête à lui parce qu’il lui vient comme des envies de jeunesse parce qu’il se met à courir dans le champ du bout en cueillant des trèfles parce que ça porte bonheur mais ça je sais pas pourquoi.

Puisqu’on parle de ton père, il faut que je te raconte que l’autre jour il y a eu une explosion à gaz dans la cuisine, et ton père et moi sommes sortis propulsés dans l’air au dehors de la maison ; quelle émotion ! C’est la première fois que ton père et moi on sortait ensemble depuis des années. Ça m’a fait tout drôle et à lui aussi, parce que c’est depuis qu’il ramène tout le temps des trèfles à la maison.

N’oublie pas de m’envoyer ta bonne adresse pour que je sache où adresser ma prochaine lettre.

Ta maman qui t’embrasse très fort et toi de même.

Première lettre de Beuzeville

Beuzeville est une commune située dans le département de l’Eure. Elle compte à peine plus de 4.000 habitants. Elle ne possède aucun monument historique et aucun évènement notable ne s’y est jamais déroulé. On ne connait pas de sculpteur, de savant, d’homme politique ou de star de cinéma qui y soit né. Moi-même, je crois bien n’y être jamais passé. La seule particularité de ce trou normand, c’est le panneau routier éponyme qui annonce la gare de péage de l’autoroute de Normandie et qui fait que ce nom sonne peut-être familièrement à vos oreilles.

Moi, je n’ai rien contre la commune de Beuzeville, ni pour d’ailleurs. A vrai dire, je me fous totalement de Beuzeville. Alors pourquoi, me direz-vous, inclure le nom de cette banale bourgade dans le titre de ce qui s’annonce comme une nouvelle et brillante série dont ce Journal a le secret ?

Eh bien, voilà : en fait, tout est dans la phonétique… Beuzeville : répétez donc ces trois syllabes trois ou quatre fois et vous comprendrez. Beuzeville, Beuzeville, Beuzeville… Est-ce que cette sonorité n’évoque pas pour vous la France profonde, agricole et raisonnable, la France douce, pleine de bon sens et résignée, celle qui ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive et qui voudrait bien revenir un petit peu en arrière, s’il-vous-plait ?

Pour vous je ne sais pas, mais pour moi, c’est ça.

J’ai donc choisi Beuzeville comme point de départ d’une correspondance à sens unique entre une Beuzevillaise et son fils parti à la ville.

En voici la première lettre de Beuzeville :

Beuzeville, aujourd’hui

Mon cher fils,

Je t’écris ces quelques lignes pour que tu saches que je t’écris. Alors, si tu reçois cette lettre, c’est qu’elle est bien arrivée. Si tu ne la reçois pas, préviens-moi pour que je te la renvoie.

Je t’écris lentement parce que je sais que tu ne lis pas très vite.

En ce moment, ici, le temps n’est pas trop mauvais : la semaine dernière il a plu seulement deux fois. La première fois la pluie a duré trois jours, et la deuxième fois quatre.

Il faut que je te dise que ta sœur Julie, celle qui s’est marié avec son mari, elle a enfin mis au monde, mais on ne sait pas encore le sexe. Je ne saurais pas te dire si tu es oncle ou tante. Si c’est une fille, ta sœur va l’appeler comme moi. Ce sera quand même étrange d’appeler sa fille « maman ».

Je dois maintenant te quitter car j’arrive au bout de mon crayon. De toute façon, je n’avais plus rien d’intéressant à te dire. La prochaine fois, s’il se passe des choses intéressantes au village, je t’écrirai au Bic.

Ta maman qui t’embrasse très fort et toi de même.

Being a woman

Voici les (presque) dernières répliques de Bette Davies dans un de mes films préférés du cinéma américain, ALL ABOUT EVE. C’est probablement aussi le meilleur film qu’on puisse trouver sur le sujet du théâtre et du métier d’acteur.
Si vous avez oublié le sujet de All about Eve, allez donc relire ma Critique aisée n°59, dont voici le lien :
https://leblogdescoutheillas.com/?p=4196
Cette tirade que je vous propose n’est pas vraiment dans l’air du temps, pas vraiment féministe, et elle risque d’attirer au JdC quelques commentaires acides ou furibards. Eh bien, tant pis. Considérez seulement qu’on est en 195O, que c’est Mankiewicz qui écrit et qui dirige, que c’est Margo Channing, la plus grande actrice de Broadway du moment, qui parle, et qu’elle est interprétée par Bette Davies, la plus grande actrice d’Hollywood du moment.

« So many people know me !… I wish I did.  I wish someone would tell me about me…
Besides something spelled out in light bulbs, I mean.
Besides something called the temperament, which consists mostly of swooping about on a broomstick, screaming at the top of my voice.
Infants behave the way I do, you know. They carry on and misbehave -they’d get drunk if they knew how-  when they can’t have what they want, when they feel unwanted, or insecure, or unloved.Bette Davies as Eve
More than anything in this world, I love Bill, and I want Bill. I want him to want me, but me, not Margo Channing. And if I can’t tell them apart, how can he?
About Eve, I’ve acted pretty disgracefully towards her too. Oh, let’s not fumble for excuses, not here and now with my hair down. At best, let’s say I’ve been… oversensitive to…  well to the fact that she’s so young, so feminine and helpless… to so many things I want to be for Bill…
Funny business, a woman’s career : the things you drop on your way up the ladder so you can move faster, you forget you’ll need them again when you go back to being a woman. That’s one career all females have in common, whether we like it or not, being a woman, sooner or later we have to work at, no matter what other careers we’ve had or wanted, and in the last analysis, nothing is any good unless you can look up just before dinner or turn around in bed and there he is. Without that, you’re not a woman, you’re something with a French provincial office or a book full of clippings, but you’re not a woman… Slow curtain… The End. »