Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Excipit

Morceau choisi

« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.« 

C’est avec cette phrase¹ que Marcel Proust termine l’œuvre gigantesque qu’il avait commencée trois mille pages plus tôt avec « Longtemps, je me suis couché de bonne heure.« 
Cet excipit est plus représentatif, non du style, mais de la phrase que le petit Marcel construit habituellement, cette phrase que Paul Morand, tout en s’amusant à pasticher le style qu’il décrivait, analysait ainsi :

« Cette phrase chantante, argutieuse, raisonneuse, répondant à des objections qu’on ne songerait pas à formuler, soulevant des difficultés imprévues, subtile dans ses déclics et ses chicanes, étourdissante dans ses parenthèses qui la soutiennent comme des ballons, vertigineuse par sa longueur, surprenante par son assurance cachée sous la déférence, et bien construite malgré son décousu, vous engaine dans un réseau d’incidents si emmêlés qu’on se serait laissé engourdir par sa musique si l’on n’avait été sollicité soudain par quelques pensées d’une profondeur inouïe ou d’un comique fulgurant.« 

¹ Marcel Proust – À la Recherche du temps perdu – Le Temps retrouvé

Syracuse

Morceau choisi

Bernard Dimey était né en 1931 à Nogent en Bassigny, Haute Marne, et il est mort à Paris en 1981. Entre temps, il a habité rue Lepic.  Il y a écrit des poèmes, dont celui-ci, le plus connu peut-être, peut-être le plus beau.
Dégustez le, fredonnez le, car vous connaissez la mélodie bien sûr.

 

J’aimerais tant voir Syracuse
L’île de Pâques et Kairouen
Et les grands oiseaux qui s’amusent
A glisser l’aile sous le vent

Voir les jardins de Babylone
Et le palais du Grand Lama Continuer la lecture de Syracuse

Ecrire ? Oui, mais quoi ?

On peut très bien vivre de sa plume ; ça dépend où on la met
Joséphine Baker

Si vous n’avez pas mal quelque part, inutile d’écrire
Paul Morand

L’Histoire est une suite de mensonges sur lesquels les hommes se sont mis d’accord
Napoléon

Si les gens heureux, comme on le prétend, n’ont pas d’histoire, ils feraient mieux de ne pas nous la raconter
Paul-Jean Toulet

(aphorismes extraits de la collection personnelle de Lorenzo dell’Acqua)

 

Une lettre de Venise

Morceau choisi

Cette belle lettre nous vient de Venise à l’heure du Coronavirus.

 Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des Continuer la lecture de Une lettre de Venise

L’histoire, on s’en fout

Pour illustrer la fameuse devise de mon auteur noir préféré, Raymond Chandler, devise selon laquelle « l’histoire on s’en fout, c’est le style qui compte », je vais vous livrer une anecdote tout à fait véritable sur son roman Le Grand sommeil, paru en 1939 et traduit en français par Boris Vian.

1946 – Howard Hawks est en plein tournage du  Grand Sommeil sur un scénario écrit par William Faulkner à partir du roman de Raymond Chandler. Un jour, l’équipe est immobilisée parce qu’on se demande comment tourner une certaine scène importante. Humphrey Bogart et Lauren Bacall attendent sur le plateau. Hawks envoie un télégramme à Chandler : « Prière indiquer qui a balancé le chauffeur de maître et la limousine au fond de l’eau. Urgent »
La réponse de l’auteur arrive par retour : « Je ne sais pas. »

Les pingouins

Finalement, à la relecture, cet extrait est beaucoup moins drôle que je ne le pensais. Mais comme j’avais acheté le bouquin de confiance sur le nom de Robert Benchley que j’avais connu plus fin, qu’il m’a couté 7,50 € et que je n’avais rien d’autre à vous mettre sous la dent ce matin, je vous le livre quand même.
Mais vous n’êtes pas obligé de le lire.

Je n’ai jamais compris l’ostracisme dont sont victimes les pingouins dans ce domaine (1). Les pingouins non plus, d’ailleurs : ils en sont très affectés.
Quiconque a déjà vu un pingouin comprendra ce que je veux dire. Nulle part dans le règne animal vous n’observerez de comportement plus humain. Un comportement humain un peu ivre, je l’accorde, mais une ivresse très raffinée – sans aucun éclat, sans une once de vulgarité. Le pingouin a exactement l’allure d’un vieux Continuer la lecture de Les pingouins

Proust, c’est moi !

 » Borgès disait que Shakespeare n’existait pas, que Shakespeare était le lecteur de Hamlet dans le temps de la lecture, au moment où il lisait Hamlet. Shakespeare, c’est moi quand je lis Hamlet. Eh bien je trouve que cette boutade, superbe, s’applique admirablement à Proust. Proust, c’est moi lorsque je lis À l’ombre des jeunes filles en fleurs. C’est en cela qu’on pourrait dire que quand on lit Proust, on l’écrit, on a le sentiment de l’écriture, on participe, en somme, et au monde de Proust et à sa mise en œuvre. On rentre dans l’univers par les portes laissées ouvertes par lui. »
Marguerite Duras – interview 1963

Voilà qui aurait plu sans doute (mais peut-on jamais être certain ?)  à un certain commentateur du JdC, René-Jean, aujourd’hui silencieux, dont l’un des nombreux chevaux de bataille, car c’est bien de batailles qu’il s’agissait, était que le lecteur et non l’auteur donnait son sens au message. D’où les « Shakespeare n’existe pas… » de Borgès et les « Proust, c’est moi » de Duras. Entre nous, je ne suis pas tout à fait certain que ces boutades, car c’est ainsi que Duras qualifie ces sentences, abondent véritablement dans le sens du cheval de René-Jean, mais sait-on jamais ?

Quoiqu’il en soit, elles ne sont pas à confondre avec les « Madame Bovary, c’est moi » de Flaubert et les « Walter Mitty, c’est moi » de votre serviteur. Mais ceci est une autre histoire, déjà racontée ici.

Bientôt publié

11 Mar, 7 h 47 min Pourquoi la mer est salée
12 Mar, 7 h 47 min Les pingouins
13 Mar, 7 h 47 min Une douche froide (1/5)
14 Mar, 7 h 47 min L’histoire, on s’en fout

Les livres ne se font pas comme les enfants

Les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessein prémédité, et en apportant des grands blocs l’un par-dessus l’autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! Et ça reste dans le désert ! Mais en le dominant prodigieusement. Les chacals pissent en bas et les bourgeois montent dessus, (…)

Gustave Flaubert