Archives de catégorie : Fiction

HHH, NYC, USA (1) – Room 1101

Alexandre Vialatte disait de lui-même qu’il était un écrivain « notoirement méconnu ». Eh bien, c’est exactement ce que je dirais de cette nouvelle, et c’est comme cela que je  justifierai sa deuxième publication avec deux ans d’écart. Par ailleurs, je vous prierai de ne pas la confondre avec HHhH, de Laurent Binet, Prix Goncourt du premier roman 2010. C’est agaçant à la fin !

HHH Building
610 Madison Ave
New York, NY 10022

 1—Room 1101

La salle de réunion du département Sales & Marketing porte le numéro 1101. Elle est située au onzième étage de la tour HHH qui en comporte vingt-trois. Elle est confortable, mais son aménagement reste modeste et purement fonctionnel. Quand on s’approche des baies vitrées, on peut apercevoir sur la gauche une partie de la façade du Plaza et quelques arbres de Central Park. Mais la plus grande partie de la vue est bouchée par la tour CRAW qui n’est qu’à une vingtaine de mètres de l’autre côté de la 58ème. En cette belle matinée de la fin du mois d’août, le soleil se réfléchit sur la façade de l’immeuble d’en face et vient inonder la salle d’une lumière bleuâtre. La météo a annoncé Continuer la lecture de HHH, NYC, USA (1) – Room 1101

Les nouvelles aventures de William Shakespeare (6)

Durant toute sa carrière, le barde de Stratford fut accusé de faire écrire ses pièces par quelqu’un d’autre. Plus de quatre cents ans après sa mort, perdurent encore les engueulades mémorables entre érudits de tous poils sur le sujet de savoir qui a vraiment écrit Macbeth, Hamlet, Jules César et tout le toutim. On ne compte plus les magazines littéraires, les thèses universitaires et même les tabloïdes britanniques farcis des envolées lyriques de ceux qui soutiennent que c’est Francis Bacon qui est l’auteur du Songe d’une nuit d’été, des répliques méprisantes des tenants du VIème comte de Derby, des diatribes interminables des supporters du Comte d’Oxford, et des quolibets cinglants des adeptes de Marlowe. Sans parler des exclamations de ceux qui jurent que c’est la reine elle-même, Elizabeth 1ère, qui a écrit « La tragédie de Romeo et Juliette« . Assertions ridicules, prétentions extravagantes, mensonges éhontés que tout cela ! Comment voulez-vous qu’une Reine, aussi vierge soit-elle, ou un philosophe, aussi cognitivement biaisé que Francis Bacon, ou encore un comte de Derby ou même d’Oxford, aristocrates probablement dépravés et incultes comme la tradition l’exige, comment voulez-vous que l’une de ces personnes ait pu écrire ce qui suit et qui mit la larme à l’œil de la terre entière et de ses environs :

Wilt thou be gone? it is not yet near day: 
It was the nightingale, and not the lark, 
That pierced the fearful hollow of thine ear;
Nightly she sings on yon pomegranate-tree: 
Believe me, love, it was the nightingale. (1)

Non ! Seulement Christopher Marlowe aurait pu écrire cette merveille, n’eut-il été complètement défunt au moment des faits.

Car je peux bien vous le dire aujourd’hui : effectivement, ce n’est pas William Shakespeare qui est l’auteur des œuvres de William Shakespeare, mais quelqu’un d’autre qui se faisait appeler William Shakespeare. Etonnant, non ? Je suis absolument navré de devoir ébranler avec ce coup de tonnerre des certitudes mentales qui ont fondé les principes moraux de tant d’entre vous, désolé de mettre ainsi à bas des édifices intellectuels péniblement érigés au cours de vos longues années d’échec scolaire, mais un fait est un fait, et je ne sentais pas le droit de le garder pour moi tout seul.

  • Note 1
    Veux-tu partir ? Ce n’est pas encore le jour.
    C’était le rossignol, non l’alouette,
    Qui perçait le tympan craintif de ton oreille.
    Il chante chaque nuit sous ce grenadier.
    Crois-moi, mon bien-aimé, c’était le rossignol.

Les nouvelles aventures de William Shakespeare (5)

Le décor représente l’intérieur d’une librairie-charcuterie. Deux est habillé en evzone de première catégorie. Il est occupé à ramasser des avis d’imposition qui jonchent le sol. Un entre côté jardin. Il porte un sobre costume de hallebardier lithuanien, légèrement élimé.

 

Un     —Bonjour, Deux !

Deux     —Tiens, bonjour, Un !

Un     —Dites-moi, Deux, saviez-vous que William Shakespeare chaussait du 36 ?

Deux     — Seulement ?

Un     — Seulement

Deux     —C’est peu pour un grand écrivain

Un     —Ça suffit

Deux     —Vous croyez ?

Un     —Amplement

Deux     —Eh bien alors, bonsoir !

Un     —C’est cela, bonsoir !

Un sort coté jardin.

Deux    —Ce type !  Quel fat !

Rideau

… ET DEMAIN, « A FAIRE PLEURER BILLANCOURT » PAR UNE DÉPUTÉE COMMUNISTE

 

Les Nouvelles Aventures de William Shakespeare (4)

Par un beau matin de 1584, alors qu’il finissait sa troisième carafe de vin d’Anjou à l’Auberge du Cygne et du Marteau, William saisit sa plume et écrivit d’un seul trait ces deux vers :

Oh combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

puis il s’arrêta, la plume en l’air et les yeux au ciel, dans la position qu’il avait l’habitude de prendre quand il voulait faire croire à ses camarades de beuverie qu’il réfléchissait. Il venait en fait de réaliser qu’aucun poète anglais n’avait jamais écrit ni en alexandrins ni en français. Il chiffonna donc le parchemin et le jeta par-dessus son épaule.

Comment cet inestimable document est parvenu à travers le temps et l’espace jusque sur le bureau de Victor Hugo est une autre histoire, et passionnante, je vous prie de croire ! Mais là, il est tard.

 

… ET DEMAIN, « L’HOMME DES PLAGES » PAR PATRICK MODIANO

Un moment d’égarement

Marie-Claire                                                            

Le couvert était mis : deux assiettes, les serviettes blanches bien pliées, en triangle, comme Elise les aimait. Les couverts d’argent luisaient doucement, les verres étincelaient. Elle ajouta quelques fleurs au centre de la table, s’assit, lissa sa jupe, arrangea ses cheveux, posa ses mains sur ses genoux et attendit.

A l’autre bout de la ville, le commissaire tendit la feuille au jeune homme pâle qui lui faisait face et lui demanda de relire et de signer. Le jeune homme pâle obtempéra.

La nuit était tombée, déjà neuf heures. Elise pensait à son rôti qui serait trop cuit. Elle se leva pour éteindre le four et en profita pour ranger la cuisine : l’ordre, en général, calmait ses inquiétudes.
Mais pourquoi était-il en retard ? Et s’il n’allait pas venir ? Elle l’avait invité bien qu’elle le connaisse très peu, elle ressentait un tel besoin d’une présence masculine. Il y en avait eu si peu dans sa vie…
Elle continuait à nettoyer, ranger, faire reluire ce qui était déjà propre. Tout était vraiment prêt. Une bonne odeur de cuisine se répandait, le vin était débouché.
Marc n’arrivait toujours pas. Elle revint Continuer la lecture de Un moment d’égarement

Les Nouvelles Aventures de William Shakespeare (2)

Il y a exactement 422 ans, le 24 Juillet 1595, William Shakespeare rencontrait Christopher Marlowe pour la première fois. Cette rencontre historique, soigneusement organisée par le hasard (car il tenait à bien faire les choses), se tint à l’auberge du Cygne et de la Couronne (1) sur la rive gauche de la Tamise dans les environs de Londres. Les deux hommes déjeunèrent d’un bouillon de poulet au gingembre, d’un rôti de dinde accompagné de ses salsifis et de sa sauce gravy et de vin d’Anjou (2). Au bout de trois heures de ripailles, William quitta la table précipitamment car il voulait arriver  à l’heure au Globe Theater où il tenait un rôle de hallebardier bègue dans une comédie lamentable et en latin de Sebastian Wescott.  C’est alors que Marlowe fit cette sortie restée dans toutes les mémoires :

—Eh oui ! Etre ou ne pas être en retard, voilà la question !

Plus tard, William affirma qu’il n’avait pas entendu la remarque de Marlowe, prétendant qu’il était déjà sorti de l’estaminet quand Christopher l’avait prononcée.

La réponse de Marlowe ne se fit pas attendre :

—Mon œil ! dit-il d’un air prémonitoire (3)(4).

Notes

1- En 1592, l’Auberge du Cygne et du Marteau était la propriété d’Arnie « Doubledeck » Guttentag, qui mourut subitement l’année suivante de la chute d’une souche de cheminée. Une exhumation récente de son corps, financée par la S.C.C.W.S.Q. (Société des Coupeurs de Cheveux de William Shakespeare en Quatre), a permis de découvrir qu’Arnie « Doubledeck », contrairement à ce que la S.F.H.A.W.S. (Société des Faiseurs d’Histoires autour de William Shakespeare) prétendait depuis près de quatre siècles, n’avait pas reçu la cheminée sur la tête, mais qu’elle était tombée si près de lui qu’il en avait fait un arrêt cardiaque, ce que laissait présager son embonpoint, déjà souligné par son surnom de Doubledeck. Malgré l’énorme intérêt de cette découverte, qui permit notamment de mettre un terme à la dispute séculaire qui régnait entre la S.F.H.A.W.S. et le Département de Médecine Cardiovasculaire de l’Université d’Oxford (D.M.C.U.O.), elle demeura totalement ignorée du grand public, et c’est tant mieux !  En 1598, l’auberge fut reprise par son neveu, Audrey « Baldie » Fitzgarlic. Il rebaptisa aussitôt l’établissement du nom d’ « Auberge du Cygne et de la Cheminée ». Les spécialistes considèrent aujourd’hui que c’est principalement ce changement de raison sociale qui entraina la faillite rapide de l’Auberge, ça et le fait qu’Audrey « Baldie » Fitzgarlic avait tendance à servir sa bière allongée d’eau et beaucoup trop froide. L’emplacement du Cygne et de la Couronne est aujourd’hui occupé par un magasin spécialisé dans la vente de livres et accessoires érotiques et dont l’enseigne proclame « Come and get it, you dirty you ! » Depuis trois ans, la S.I.C.P.A.S.U.A (Société Immobilière pour la Conservation du Patrimoine de l’Aigle de Stratford Upon Avon) est en négociation avec le propriétaire de « Come and get it, you dirty you ! » pour racheter l’ancienne Auberge du Cygne et du Marteau dont les murs résonnent encore des paroles prononcées par les deux géants de la littérature élisabéthaine.

2- Le menu complet de ce déjeuner et les quantités absorbées figurent dans l’opuscule de Sir Willoughby Crumblethorn (1853-1954) : « What Shakespeare really ate »

3- Tout le monde sait que Christopher Marlowe mourut moins d’un an plus tard d’un coup de couteau dans l’œil. Ah bon ? Vous ne le saviez pas ?

4- De l’éditeur à l’auteur : merci de préciser ce qu’est un air prémonitoire et comment on fait pour le prendre.

A propos de frontières

Marie-Claire                                                                       

Je suis un voyageur immobile : les mûrs de mon petit chez-moi sont tapissés d’affiches, je possède une multitude de guides touristiques, des tonnes d’horaires de trains et d’avions, des monceaux de catalogues d’agences de voyages. Et pourtant, je ne bouge pas. Et je n’ai pas de passeport. Ma vie de vieux garçon s’est enroulée sur elle-même, même lieu, même travail et si peu de gens autour.
Mais voilà, un beau jour, quelqu’un est venu violer ma forteresse !
La première fois, elle a frappé trois petits coups discrets, si discrets qu’ils ne m’ont pas vraiment inquiété. J’ai donc ouvert.
Elle était là, blonde, frêle, l’air un peu gêné, je ne devais pas paraître aimable, je n’ai pas l’habitude des visites- surprise.
Elle a dit :

—Excusez-moi, il n’y a plus d’électricité chez moi et je me demandais si tout l’immeuble était en panne. Mais je vois bien que non, vous avez une lampe allumée !

—Ca doit être votre disjoncteur, il a probablement sauté.

Elle ouvrait ses grands yeux bleus, se dandinait, visiblement ça ne lui disait rien un disjoncteur. Continuer la lecture de A propos de frontières

La Mitro 8 – La légende

8. La légende

Pendant ce temps, la foule, qui commençait à peine à se disperser, discutait des événements de la matinée. Il faut dire qu’elle était un peu déçue, la foule. Il n’y avait pas eu la moindre goutte de sang, la moindre explosion, le moindre coup, pas même le moindre cri. Elle avait tout juste aperçu le couple Mueller sortir bras-dessus bras-dessous du sous-sol de la mairie. Bref, pas grand-chose à raconter. « Tout ça pour ça, se disait-on, c’était pas la peine de nous déranger. » Aussi, chacun y ajoutait un peu du sien pour améliorer l’anecdote et la rendre plus présentable afin qu’elle puisse entrer dignement dans l’histoire sociale de la ville. Ce serait l’affaire de quelques heures.

Mais un nouvel événement vint interrompre ce lent processus d’élaboration de légende et, du même coup, le rendre superflu.

Cet événement, c’était Félix qui remontait la rue du Béal en courant et qui criait :

       – Monsieur le Maire, Monsieur le Maire, venez vite, c’est terrible ! C’est Cabanis ! Il a de la mitro ! Il a de la mitro !

FIN

 

La Mitro 7 – Félix

7. Félix

Je commençais à m’ennuyer ferme, là, coincé entre le maire et les gendarmes d’un côté et la foule qui poussait de l’autre. Je ne voyais plus rien. C’était pas juste, parce qu’après tout, c’était quand même moi qui étais là le premier. Comme personne ne faisait attention à moi (personne ne fait jamais attention à moi), à un moment, je me suis glissé entre les jambes de tout ce monde, j’ai longé le mur de la mairie et je me suis accroupi derrière les deux grosses poubelles à roulettes qu’ils ont mises là pour que les gens viennent y jeter des trucs : dans la jaune, le plastique, et dans la verte, le verre. Les gens, ils y mettent bien tout ce qu’ils veulent, et vas-y le verre dans la jaune, et vas-y le plastique dans la verte, et les vieilles chaussures, et les journaux, et même les crottes de chien dans les deux, même que le maire, il est pas content parce qu’après, il faut trier. Mais pour me cacher tout en étant aux premières loges, c’était drôlement pratique. De mon poste d’observation, juste à côté et au-dessus de la porte en fer, je pouvais tout voir et tout entendre tranquillement assis par terre.

Pour le moment, il se passait plus rien : monsieur Cabanis était parti chercher madame Mueller, et tout le monde attendait la suite en bavardant, un peu comme pendant la publicité à la télévision. Il se passait tellement rien Continuer la lecture de La Mitro 7 – Félix

La Mitro 6 – Elzéar

6. Elzéar

Pendant que j’écoutais mon beau-frère me raconter son histoire, le soleil a tourné et les marches où je suis assis sont maintenant en plein soleil. Il est midi passé et je commence à avoir bien chaud sous le chapeau. Il y a un moment que Gérard s’est arrêté de raconter. Il faut que je rétablisse le contact.

          —Alors, elle est partie, comme ça ? Et toi, qu’est-ce que tu as fait ?

       —J’étais complètement épuisé. Je me suis allongé sur le lit et j’ai regardé le plafond pendant une heure, deux heures, je sais plus. Je réfléchissais. Bon sang, Elzéar, tu te rends compte ? C’est elle qui me fait cocu, et c’est elle qui me fait une scène, c’est elle qui s’en va ! Et moi, alors ? J’aurais pas le droit de me fâcher, de crier, de taper un peu même ? Mais j’ai pas eu le temps. Je me suis laissé embobiner Continuer la lecture de La Mitro 6 – Elzéar