Archives de catégorie : Récit

Chronique des années passées – 5

Chronique des années cinquante

5 – Le 38

Il y a longtemps, je prenais souvent l’autobus 38.

Pas pour aller à l’école, non. Pour ça je prenais le métro : quatorze stations, avec un changement interminable à la station Chatelet ; au mieux, quarante minutes de transport. Un jour, dans un wagon bondé, compressé entre des adultes, oppressé par la chaleur et fatigué par une journée de classe, je m’étais évanoui entre les pieds des voyageurs. Après cette aventure, mes parents avaient décidé que je ne prendrais plus que des premières classes. J’étais rapidement devenu un habitué des wagons rouges. Les gens y lisaient l’Aurore ou le Figaro, et je fulminais contre ceux qui voyageaient dans mon wagon alors que, visiblement, ils n’avaient pas le titre de transport adéquat.

Je prenais le 38 pour des choses plus agréables que d’aller en classe. Il me permettait de rejoindre le Luxembourg, ses balançoires, ses petits bateaux, et plus tard, ses jeunes filles au pair, et si je descendais une ou deux stations plus loin, j’arrivais tout près d’une dizaine de cinémas. Beaucoup d’entre eux ont aujourd’hui disparu. Ils ont laissé la place à des magasins de disques ou de vêtements.

Le 38 fut l’un des derniers autobus à conserver Continuer la lecture de Chronique des années passées – 5 →

Chronique des années passées – 4

Chronique des années quarante

4 – La fille de la rue Flatters

Elle habitait au 8 de la rue Flatters, j’en suis sûr. Au deuxième étage, sur la rue. Je ne sais plus comment elle s’appelait, Geneviève peut-être. C’était mon amie. Ma sœur disait « mon amoureuse ». Nous étions dans la même classe à l’école de la rue Pierre Nicole. Quand j’allais chez elle, de temps en temps, le jeudi, je ne sais plus à quoi nous jouions dans ce petit appartement sombre. Probablement à la poupée. Mais quand elle venait chez moi, j’étais fier de notre grand appartement, avec son balcon ensoleillé et sa vue sur les marronniers du boulevard.

Notre jeu favori se tenait dans le salon. Bien sûr, aucun adulte ne devait être là. Pas même ma sœur qui n’était pourtant qu’une adolescente. Ils nous auraient interdit de jouer à ça. Le jeu consistait à faire le tour complet de la pièce en restant le long du mur et sans toucher le sol. Celui qui posait le pied sur le tapis avait perdu. Nous nous lancions à tour de rôle en commençant par monter sur le « Cosy Corner ». C’était Continuer la lecture de Chronique des années passées – 4 →

Chronique des années passées – 3

Chronique des années 10 

3 – Sainte Geneviève 

-7:30 réveil.
Petit déjeuner habituel : café allongé sans sucre, trois ou quatre tartines sans gluten avec une légère couche de Saint Hubert sans cholestérol. Quelques compléments alimentaires pour le soyeux du poil. Les dernières nouvelles sur BFM : Alep est encore plus détruite qu’hier et Mossoul bien moins que demain. On va organiser un referendum auprès des zadistes pour savoir s’ils approuvent le referendum qui vient d’approuver le projet de Notre Dame des Landes. Il sera toujours temps ensuite de vérifier si cette consultation était bien constitutionnelle. On apprend que notre président a tout avoué, sans anaphore ni vergogne, tout simplement. Bonne nouvelle : quatre cents emplois Alstom ont été sauvés à Belfort pour les deux années qui viennent, à un million le bout. C’est l’Etat stratège qui a trouvé l’idée. Celui-là même qui n’avait rien vu venir a décidé de passer commande pour une trentaine de locomotives capables de rouler à plus de 300 km/ heure pour les faire circuler sur des voies inter-cités, où, techniquement elle ne pourront pas dépasser le 200km/heure et où, de toute façon, compte tenu des faibles distances entre arrêts, rouler plus vite n’aurait aucun intérêt. Il sera toujours temps Continuer la lecture de Chronique des années passées – 3 →

Chronique des années passées – 1

Chronique des années quarante

1 – La sucette à la framboise

Pour entrer dans la boutique blanche du 20 boulevard de Port-Royal, il faut monter trois marches en pierre et pousser la porte qui tinte de ses trois petits cylindres suspendus.
Les sucettes Pierrot Gourmand sont plantées dans le crâne du clown en plâtre blanc, comme les  plumes sur la tête d’un chef indien.
Monsieur Martini est tout rose dans sa blouse blanche.
Il relève la tête au-dessus des bocaux rouge, jaune et bleu, mais aussitôt, il se retourne vers ses étagères de toutes les couleurs.
Il sait qu’avec ce client-là, il ne faudra pas poser de question, ni même lui parler.
Il sait qu’avec ce client-là, ce sera toujours une sucette à la framboise.
Mais il vaut mieux faire semblant de ne pas le savoir.
Il vaut mieux faire semblant de ne pas le voir.
Il faut attendre. Il attend.
On a tiré sur le bas de sa blouse blanche, deux fois.
Il se retourne et s’étonne : « Ah ! C’est toi ! Tu sais que tu m’as fait peur ? »
Le client rit : « Mais, c’est moi, Monsieur Martini !  »
-Et aujourd’hui, ce sera ?
-Une sucette, s’il vous plait, Monsieur Martini. A la framboise. Celle-là !
Monsieur Martini retire la sucette du crâne de Pierrot.
-C’est dix francs.
Le client donne sa pièce et sort.
Comme chaque jour, le chef indien a perdu une plume.
Violette.

Avant le Brexit

Au moment le plus fatidique dans l’histoire du monde moderne, le gouvernement du Royaume Uni et de la République Française se déclarent indissolublement unis et inébranlablement résolus à défendre en commun la justice et la liberté…

Les deux gouvernements déclarent que la France et la Grande Bretagne ne seront plus à l’ avenir deux nations, mais une seule Union franco-britannique.

La constitution de l’Union comportera des organismes communs pour la défense, la politique étrangère, les finances et les affaires économiques.

Tout citoyen français jouira immédiatement de la citoyenneté britannique ; tout citoyen britannique deviendra citoyen de la France, les deux pays supportant en commun la réparation des dommages de guerre quel que soit le lieu où ils se produiront.

Surprenant, non ? Si la dernière ligne ne vous l’a pas déjà fait deviner, voici de quoi il s’agit : Continuer la lecture de Avant le Brexit →

Ouh ! Le Hibou ! (Couleur café n°21)

Couleur Café n°21
Café Le Hibou – Carrefour de l’Odéon

C’est une chaude soirée de juin. 20 heures, 29 degrés Celsius. Il y a eu du changement au Carrefour de l’Odéon : le Hibou a remplacé le Horse, vieux café-brasserie mal tenu, genre Pub moche des années quatre-vingt. Aujourd’hui, des petites tables rondes et noires cerclées d’or, des chaises cannées noires bordées de jonc jaune, des parasols noirs, des serveurs jeune, gouailleurs et agiles en tablier noir et chemise grise, sous la houlette d’une chef de rang en tailleur léger noir, occupent toute la pointe de trottoir limité par les rues de Condé et de l’Odéon. L’ensemble est sobre et de bon goût. Ce soir, il est aussi bondé que la terrasse de Sénéquier en juillet. La ressemblance avec le café symbole de Saint-Tropez s’étend aussi au genre de clientèle, du moins selon les souvenirs anciens que j’en ai : mélange de gens aisés du quartier et de touristes de diverses sortes, pour la plupart étrangers, mais avec quelques régionaux quand même (régionaux : néologisme politiquement correct qui signifie provinciaux), conversations animées mais Continuer la lecture de Ouh ! Le Hibou ! (Couleur café n°21) →

Bonjour, Philippines ! Chap.13 – Ratinet, suite et fin

Voici donc la fin des aventures de Philippe aux Philippines. Mais, ce qui fera l’objet de ce dernier chapitre, c’est plutôt le dénouement de celles de Ratinet.
André Ratinet, dit Riton Padbol, dit Andy Bad Luck, dit Dédé la Déveine, a pris une pris une place de premier plan dans le développement de cette histoire. On se souvient que le bonhomme attire les ennuis comme la Normandie la pluie. Après avoir perdu sa valise entre Bruxelles et Bangkok, s’être fait dévaliser en douceur dans Luneta Park, après avoir photographié les plus belles fleurs du monde avec une caméra vide de pellicule, ne voilà-t-il pas qu’il a rencontré le démon de midi en la personne de la jolie Tavia. Ces dernières semaines, la jeune personne a beaucoup perturbé l’ingénieur dans sa recherche du meilleur tracé pour la route côtière nord de Mindanao. Ça lui a valu les reproches amers de son bien-aimé chef de mission, Gérard Peltier. Mais, quand il décide de ramener la donzelle à Montalivet-les-Bains (Gironde) et que, pour cela, il a un besoin urgent de 5000 dollars, quand il compte les emprunter, certes indirectement mais quand même, à la Banque Mondiale, ou, à défaut, à ses collègues, les choses deviennent graves.
A ce stade, et bien que l’éternel optimiste Peltier ait assuré que « ça allait se tasser », le lecteur sent bien que les aventures de Ratinet ne vont pouvoir s’achever que dans la douleur.
C’est ce qu’on va voir dans ce dernier chapitre dont on remarquera qu’il porte le numéro 13.
Mais pouvait-il en être autrement ?

***

Au cours de notre dîner du vendredi précédent, obstinément optimiste, Peltier avait Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.13 – Ratinet, suite et fin →

Post it n°16 – Si par hasard, su’l Pont des Arts…

8 juin.
L’hiver est fini depuis deux jours. C’est le printemps, presque l’été. Un doux parfum d’ordures flotte au coin de la rue de Seine. La CGT bloque les trains et les poubelles. La bêtise au front de taureau. L’Etat recule pour mieux reculer. Et bientôt, ce sera le foot, le foot, le foot…

Sous la Passerelle des Arts, le fleuve fonce vers la mer. Sur le tablier de bois, entre les garde-corps retrouvés, on a installé quelques sculptures énervantes, acérées. Des personnages déchirés, perforés, encadrés de palmiers plats découpés dans de la tôle luisante. Il fait chaud et l’ombre que procurent les arbres métalliques est rare.

Malgré tout cela, les touristes et les passants font leur métier. Ils passent.

Au bout de la passerelle, du côté du quai du Louvre, Continuer la lecture de Post it n°16 – Si par hasard, su’l Pont des Arts… →

Une affaire de taille

Je vais vous raconter une histoire. C’est une histoire vraie. Il n’y a aucun doute sur sa véracité. Elle a été rapportée par l’un de ses intervenants. Et pas n’importe lequel ! Un prix Nobel ! C’est dire combien cette histoire ne peut qu’être vraie.

Quand il s’agit d’une histoire courte et vraie, on a l’habitude de parler d’anecdote. Voici donc une anecdote.

C’est amusant de constater comme, en général, personne ne met en doute la véracité d’une anecdote. Quand on dit : « je vais vous narrer une anecdote sur la rencontre de Napoléon et de Joséphine », tout le monde écoute attentivement sans mettre en doute la véracité de la chose à aucun moment. Mais si on dit : je vais vous raconter une histoire : « C’est Napoléon qui rencontre Joséphine pour la première fois …», personne n’y croit et tout le monde se prépare à rigoler.

Mais ici, il s’agit bien d’une anecdote. Que voici.

Mais, encore une fois, il faut qu’il n’y ait aucun doute dans votre esprit sur cette histoire. Sans quoi, elle n’aurait aucun intérêt, et ne constituerait qu’une perte de temps pour vous et moi. Donc, voici l’anecdote :

Un jour qu’il buvait un verre de morgon Continuer la lecture de Une affaire de taille →

Les mousserons de Massiac

L’automne a semé dans l’herbe rase des pieces de monnaie aux reflets dorés, attendant le Petit Poucet courant la campagne.
Les moutons de « La Marthe » sont passés par là !
Les mousserons feront dans la poêle baveuse le bonheur de Mère Gtand’, ou sur le fil attendront l’omelette gourmande.
La canne en main, solitaire, le Grand-Père Édouard aimait découvrir ces chapelets de Sainte-Madeleine, retrouvant l’air pur de sa jeunesse et un peu de liberté.
Les moutons de La Marthe ont fumé cette terre maigre où le vent des plateaux déplie le profond de vous-même et vous grise.
Jadis, sonnait la cloche de la chapelle sous l’ardeur de nos impulsions juvéniles; elle tinte encore dans nos souvenirs, comme un air de fête et d’insouciance. Heureux les élus qui s’attachent aux bruits présents du passé.
Les alouettes s’envolent et leur cri traverse les champs sous le sifflet du vent.
Les murets de pierre volcanique cloisonnent le plateau comme en Bretagne celte.
Un trou d’eau abreuve le troupeau du cousin Soubrier, quand le soleil ne l’a point asséché.
Au loin, sur le flanc des collines, l’autoroute trace une saignée bruyante, taxe de modernité, qualifiée d’embellie économique pour le village. Les premiers hommes sont passés par là !
Mais le plat de champignons sauvages gardera pour toujours ce relief cher au palais du ramasseur !

Lucien Claveirole
Aix, le 21 août 2002