Archives de catégorie : Récit

Dimanche à la mine de La Ricamarie

 1937

L’ingénieur principal divisionnaire du Montrambert, Henri Claveirole, est de garde ce dimanche. Un éboulement s’est produit durant la semaine dans un travers-banc, et des boiseurs sont descendus pour étayer le toit effondré.

Mon père veut se rendre compte de l’avancement des travaux, pour la reprise lundi de l’extraction en cet endroit, par plus de huit-cents mètres sous terre ; il me propose de l’accompagner pour me faire mieux connaitre la vie des mineurs de fond que nous côtoyons depuis notre première enfance et dont il parle avec respect et une certaine affection, comme sans doute à ses soldats de Verdun ; ces mineurs ne l’appellent-ils pas familièrement entre eux « le Capitaine » ?

Apres cinq minutes de marche depuis notre villa, sur les noirs trottoirs de la route nationale baptisée rue Gambetta, dans cette traversée ouvrière, après être passés devant Continuer la lecture de Dimanche à la mine de La Ricamarie

Retour au Ferret

Premier dimanche de septembre.

Dans la région par obligation pour quelques jours, nous n’avons pas pu résister à l’élan qui nous poussait à revenir au Cap Ferret.

Nous avions passé là nos meilleures vacances.

Nous louions une maison, jamais la même, mais presque toujours dans les « quarante-quatre hectares ». Maisons sommaires, maisons sonores, vétustes et ensablées, merveilleuses maisons. Nous vivions là tout un mois, entourés d’enfants, d’amis et de chiens. Il faisait beau, il pleuvait, il faisait lourd, il faisait froid, il faisait chaud, qu’importe. On allait au marché acheter du vin, des fruits Continuer la lecture de Retour au Ferret

Mon père avait raison (Couleur Café n°17)

Couleur café n°17

La Closerie des Lilas
Boulevard du Montparnasse

Mon père n’aimait pas. Sans doute, un jour, y avait-il été mal reçu, et depuis , à chaque occasion, il clamait que c’était un mauvais restaurant et qu’il n’y remettrait jamais les pieds. C’est à peu près le seul genre de rancune qu’il pouvait avoir. Hérédité, mimétisme ou respect filial, je ne sais pas, toujours est-il que j’avais épousé sa querelle et que je n’y étais jamais allé avant l’âge de cinquante ans, moi qui avait connu si tôt toutes les brasseries du quartier et des environs.

Bien que ma femme n’aime pas non plus – je n’ai jamais vraiment compris pourquoi – je fais preuve d’indépendance en y allant régulièrement depuis quelques années, seul, rarement, avec ma mère, pendant un temps, ou avec un ami ou un de mes enfants, le plus souvent.

La Closerie est un très vieil établissement, un peu à l’écart du groupe des grandes brasseries du carrefour Raspail-Montparnasse. Mais elle a connu aussi son lot de célébrités. 
Verlaine, Breton, Picasso, Scott-Fitzgerald, Miller…Hemingway raconte dans « Paris est une fête » qu’il y passait des heures devant un seul verre de vin rouge à écrire ses articles. Je ne citerai pas les célébrités qui fréquentent ce lieu aujourd’hui, ça leur ferait bien trop plaisir.

Contrairement à ses concurrents du quartier, la Closerie est restée à peu près préservée du tourisme de masse qui a envahi complètement la Coupole et, à moindre degré, le Dôme et le Sélect.

Je n’y suis allé que très rarement le soir. Il y avait un bon pianiste, juste derrière la porte tambour. Il était gros et chevelu. Mais on me dit qu’il est mort récemment.

La Closerie se divise en trois parties principales, disons quatre avec les toilettes.

Quand vous avez passé la porte à tambour, sur votre droite vous trouverez la partie restaurant. C’est la moins intéressante. Construite en terrasse fermée sur l’avenue de l’Observatoire, la décoration a été refaite entièrement il y a quelques années. On se croirait dans le bon restaurant d’une petite ville de province. Espace trop lumineux, tables trop espacées, sièges et tables modernes sans charme ni audace. Je n’y ai jamais mis les pieds. Il paraît que c’est assez bon et assez cher. Si vous y allez un jour, racontez moi.

Avant de passer au plus bel endroit du restaurant, si vous le voulez bien, nous irons d’abord aux toilettes. Avant le déjeuner, c’est l’usage. Descendez un escalier un peu raide et passez devant la petite table couverte d’une nappe blanche sur laquelle un euro incitateur attend dans une soucoupe que quelque congénère de bonne volonté vienne le rejoindre. Ensuite, pour les hommes, c’est à gauche, et pour les dames, en face. Pour les dames, je ne sais pas, mais pour les hommes, c’est petit mais superbe. De splendides mosaïques très colorées recouvrent les murs. C’est comme ça que j’imagine, en un peu plus grand, les termes de Rome du temps de l’empereur Caracalla.

Quand vous remonterez des toilettes, qui méritaient un détour, convenez-en, vous aurez juste en face de vous le bar. Ah, le bar ! Avec ses tables et son comptoir en bois sombre et luisant, avec ses étagères de verre pleines de bouteilles colorées et vivement éclairées, avec son atmosphère tellement calme et feutrée que les fantômes de l’entre-deux guerres doivent s’y sentir à leur aise. Et puis, jusqu’à  l’automne dernier, à gauche, il y avait la brasserie, ma brasserie. Installée à l’intérieur d’une terrasse soigneusement fermée au boulevard du Montparnasse, ma brasserie était sombre, cosy, abritée du monde extérieur humide, bruyant et venté par un épais vélum qui étouffait les sons. Les hauts vitrages à rideaux et les bacs de buis disposés sur le trottoir étaient tels qu’il n’était pas question de regarder dehors. On était tout à son repas et à sa conversation. La salle était longue et familiale. On y était installé sur des tables étroites, presque collées les unes aux autres. On était au chaud, on était bien. Jusqu’à cet automne. Pendant le mois d’août de l’année dernière, pendant que personne ne regardait, « ils » ont démoli et reconstruit la terrasse de la brasserie. Je ne sais quel iconoclaste photophile, quel comptable irrespectueux, quel logisticien frénétique ou quel décorateur scandinave a conçu ce nouvel aménagement. Voilà que ma terrasse couverte est maintenant deux fois plus grande, trois fois plus lumineuse, mille fois plus banale. Un laid parquet moderne a remplacé la sombre moquette usée. Les tables sont tellement espacées les unes des autres qu’on a presque froid. La vision des autobus que permettent maintenant les baies vitrées crée une sorte de sensation d’urgence anxiogène. Mais on parvient au comble l’inconfort avec ces vitrages du toit de la terrasse qui permettent aux pigeons et aux habitants du 171 boulevard du Montparnasse, si l’envie leur prend de se pencher à leur fenêtre, d’observer ce qu’il y a dans votre assiette. J’ai eu l’impression qu’un locataire haineux allait cracher dans mon plat. Pourvu qu’en plus il n’aille pas se défenestrer.

C’est vraiment dommage que l’on continue à transformer Paris sans me demander mon avis.

Mais le haddock est toujours bon.10-Closerie des Lilas

Un jour sans fin

 Lundi
C’était une belle soirée de début d’été du côté de la Place Saint Sulpice. Il venait de tomber une courte pluie d’orage  et la merveilleuse odeur de l’asphalte humide et chaud envahissait les terrasses des cafés.
Les hommes en chemise avaient renouvelé leur demi. Les femmes en  Lothar (Ô je voudrais tant que tu te souviennes, …) reprenaient une Marlboro Light avant de jeter leur dévolu.
Il faisait bon. On était bien.

Elle  portait des sabots noirs, un pantalon de  jean bleu, un chemisier blanc un foulard bleu et de longs cheveux blonds. Elle était Continuer la lecture de Un jour sans fin

Où sont les vieux ?

Au cœur de SoHo, entre Houston et Canal Street, Broadway n’est plus qu’un grand marché aux vêtements où les magasins de luxe côtoient les boutiques ordinaires. La foule est partout, et aussi le bruit, la circulation, les travaux, les sirènes, les roulottes à hot-dogs et les panaches de vapeur qui montent des cheminées rouges et blanches plantées dans la chaussée.

En bordure Est de ce quartier, le Bowery rassemble d’étranges magasins de matériels d’occasion pour pizzerias, restaurants chinois, grecs, turcs, et autres exotiques. Les machines en inox usagé voisinent avec des petits personnages bedonnants en plâtre peint de couleurs vives qui présentent des menus vides d’un air jovial et des petits cochons souriants vautrés Continuer la lecture de Où sont les vieux ?

Post it n°13 – Troubles du langage

Sur le Cours Mirabeau, au café La Bastide, arrive cette jeune fille ; blonde, cheveux longs tirés en arrière par un chignon, grosses lunettes de soleil ; elle porte au creux du bras droit un sac plastique de chez H&M qui cache à moitié un sac de cuir noir ; sa main droite, pressée contre sa poitrine, serre un iPhone ; de la main gauche qui tient une cigarette allumée, elle salue deux garçons assis au soleil.

Elle traverse la terrasse, souriant de toutes ses dents. Elle rejoint ses deux amis et s’installe à leur table. Elle parle. Ses phrases sont construites mais naturelles. Elle raconte joyeusement ses cours à la fac de droit. Elle rit, elle sourit, elle est jolie, elle est la joie de vivre même.

Et puis elle dit « ça m’a gonflée« . Deux fois. Un peu plus tard, ce sera « Elle me fait chier, celle-là« . Ensuite, deux ou trois fois « putain« . Et enfin : « j’avais la tête dans le cul« .

C’est comme si elle s’était mis le doigt dans le nez.

Les Chinois, c’est des cons…

Suite africaine n°9

 Antoine était un grand et beau garçon de vingt-cinq ou vingt-six ans. Brun aux yeux bleus, il dégageait une sorte de joie de vivre, ou plutôt d’envie de vivre qui me l’avait rendu très vite sympathique. La semaine précédente, alors que nous étions tous les deux à Bobo Dioulasso, c’est lui qui m’avait décidé à aller passer le week-end à Bamako plutôt que de rester à attendre notre rendez-vous de lundi dans cette petite ville plutôt agréable, mais sans grand intérêt. Plus de 1200 kilomètres aller et retour sur des pistes en latérite sur la plus grande partie du parcours signifiaient au moins vingt heures de voyage dans un bruyant pick-up 404. Pourtant, il avait réussi à me convaincre et nous étions partis de Bobo-Dioulasso avant le lever du soleil. Rouler de nuit sur ce genre de route n’est pas recommandé. C’est même conduire soi-même qui est déconseillé dans certains coins d’Afrique. Mais nous nous considérions sans doute déjà comme des habitués du pays. Et puis, nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Bref, nous étions partis de bonne heure. Continuer la lecture de Les Chinois, c’est des cons…

Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa ? (Texte intégral).

Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa?

Sergent vaguemestre Coutheillas Daniel
58ème Division d’Infanterie
1ere Compagnie du Génie S.P.241 


sergent
Daniel Coutheillas et Eugène Prunet en mai 1940
2 juillet 1940

Je suis prisonnier, échoué le long de ces grilles que gardent des soldats allemands! Depuis un mois, nous sommes sans nouvelles. Où êtes-vous Denise, Marie-Claire, ma mère?

10 juin 1940

Le 10 juin, nous avons quitté Beuvillers où la vie s’écoulait près du front avec des alternatives de calme et de bombardements. La relève Continuer la lecture de Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa ? (Texte intégral).

Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa ? (Chapitre 17 – Je les ai ! )

3 aout

Je me fous de tout. Je n’ai plus de courage. De plus en plus impatient, j’attends ma mère avec les papiers nécessaires pour ma sortie du camp.
Nous devenons un peu fous. Nous interprétons tout de travers. Mes nerfs sont tendus comme une corde prête à se rompre.
J’écoute le haut-parleur qui m’appelera peut-être tout à l’heure…
Deux femmes venues d’Andilly en vélo ont accepté d’aller pour nous à Paris. Elles prendront le train, se chargeront de nos courses. Prunet, Mas, Dumousseau, Poirier et moi nous leur confions nos espoirs. Petites lettres…Elles reviendront apporter leur réponse ici dans deux ou trois jours.
Ce soir, les Ponts et Chaussées partent à leur tour, avec des faux papiers fournis par le 11ème étranger.
Nous faisons une demande, Prunet et moi, au titre des Ponts et Chaussées.
Nous sommes enfiévrés, anxieux. Moi surtout !

4 aout

Notre demande va bon train. J’espère.
Messe du matin. Je vois Léger. Cher moine, bon copain. Il me conseille de prier ! Je fais de mon mieux. Messe émouvante.
Je brûle d’impatience. Prunet fourgonne dans les bureaux. Nous nous étions promis il y a longtemps de partir tous les deux ensembles.
Ce soir, nous sommes dans la cour. Quantité de fourmis volantes s’abattent sur nous.
Décision subite. Prunet fonce au bureau du camp, où sont libérés les Ponts et Chaussées. Je le vois de la fenêtre au rez de chaussée. Je surveille les dossiers. Je vois nos feuilles signées…Je lui fais signe. L’adjudant veut un paquet de cigarette pour arranger les choses. Je cours en chercher. Je rentre dans la chambrée. Prunet arrive derrière moi. Il est essoufflé, pale

-Je les ai ! dit-il……..

Et voilà !  Le journal que le prisonnier Coutheillas avait commencé le 2 juillet 1940 se termine  le 4 aout, comme ça, brutalement, sans conclusion ni grandes phrases, ni tambour, ni trompette, ni suite. 
On devine une sortie du camp, sans acte de bravoure, mais avec de faux papiers et une grosse boule au ventre, à côté d’Eugène devenu son ami pour toujours. On aimerait qu’il soit arrivé chez lui, à pied depuis la Gare de l’Est, à l’improviste et à l’heure des croissants, dans la douce aurore de ce matin du 5 aout 1940.

Qu’est-ce que t’as fait à la guerre, Papa ? (Chapitre 16 – Les dragées )

Lundi 29 juillet

Il fait beau. Je m’installe dans la cour, le derrière sur deux briques au pied d’un arbre rachitique qui me sert de dossier. Je croque des dragées. Ça fait des kilos que nous boulottons. Si je fais un baptême un jour, je demanderai des crottes en chocolat.
A bien regarder, ça a vraiment une sale gueule une caserne, même sous le soleil.
Prunet vient me chercher pour un tour de piste et…grabat-dodo !
 
30 juillet mardi

Longue nuit ; C’est le moment où tout se tait, mais quel bruit au réveil.
Les avions anglais sont venus nous survoler hier et nous ont jeté des tracts, aussitôt saisis par les allemands. Un Oberlieutenant en a même perforé un qui se baladait en l’air d’une balle de pistolet. Bel exploit. Ça nous donne à réfléchir.
On s’en fout des tracts ! Les anglais viennent trop tard. Etait-ce plus difficile de venir nous aider il y a deux mois ?
Les officiers français quittent le camp aujourd’hui, probablement dirigés vers Nancy. Est-ce bon ? Est-ce mauvais ? Comme d’habitude, on n’en sait rien. Ils sont là qui passent au milieu de nous, sans un adieu. Aucun homme ne leur porte leur cantine ou leurs colis. Triste départ.
J’ai fait l’essai de sortir tantôt, avec une corvée. Inutilement ! Chaque fois que je tente de sortir, c’est raté !
Journée sombre sans soleil.

31 juillet mercredi

Rien ne nous dit ce que nous allons devenir. Serons-nous délivrés bientôt ? Sur les montants de mon grabat, j’ai gravé le calendrier d’aout. Candide, je n’avais jusqu’alors gravé que juillet !
Ça fera deux mois de silence des miens dans quelques jours et cependant des amis reçoivent des nouvelles. Prunet, Mas et moi, nous sommes logés à la même enseigne ; c’est mortel !
Il y a même de très nombreuses visites au camp et des prisonniers ont la permission de la nuit pour la passer avec leur femme venue jusqu’ici.