Archives de catégorie : Récit

Chronique des années passées – 7

Chronique des années 50

7 -La Kubik

Citroën appelait ça un fourgon, mais nous l’appelions « la camionnette ». Elle était toute grise. On aurait dit qu’elle était faite de plaques de tôle ondulée soudées pour former une sorte de cube sur quatre roues. Sous son nez court et plat, on trouvait le moteur. Une grande glace presque verticale à l’avant pour le pare-brise, des glaces coulissantes pour les deux portières et une toute petite lucarne dans le panneau arrière constituaient les seules surfaces vitrées. Pour moi, l’attraction principale de cette voiture, c’était la porte latérale coulissante. Ménagée sur le flanc droit du fourgon, elle s’ouvrait et se fermait avec fracas et permettait, même aux grandes personnes, d’y entrer debout, comme dans un autocar !

On l’appelait aussi « la Kubik ».

Dans la Kubik, à l’avant, il y avait deux sièges à lanières de caoutchouc, séparés l’un de l’autre par un capot qui, chose extraordinaire, donnait depuis l’intérieur accès au moteur. Le reste du fourgon était totalement vide.

kubikJ’aimais beaucoup cette voiture. Quand elle était arrêtée, je pouvais presque courir à l’intérieur. Quand elle roulait, on pouvait se tenir debout, mais il fallait bien s’accrocher pour ne pas tomber. Quand j’avais droit au siège du passager, Continuer la lecture de Chronique des années passées – 7

La belle église

Son frontispice asymétrique ferme la place entre le flanc sud du Panthéon, la Tour Clovis du Lycée Henri IV, la façade XIXème de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la vitrine XXème de Picard Surgelés.

img_3139Le matin, elle se détache en contre-jour sur le ciel bleu vif d’octobre, si on est en octobre. A midi, s’il ne pleut pas, vous pouvez voir sur le parvis des jeunes gens assis par terre. Ils mangent, boivent, lisent et fument et vivent là les meilleurs moments de leur existence.

Les soirs d’été, quand c’est l’été, la façade frappée à l’horizontale par le soleil est blanche ou rose selon l’humeur du temps.

C’est Saint-Etienne du Mont, la plus belle église de Paris. Je ne vais pas vous raconter son histoire, ni vous décrire son architecture. Je ne suis pas Wikipédia, et puis on s’en fout. Il y a des moments où les précisions réduisent les sentiments, où la connaissance bride l’imagination.

S’il n’est pas loin de midi et qu’il ne pleut pas, insinuez-vous entre les jeunes filles qui fleurissent le parterre, écartez les garçons qui vrombissent autour, montez les trois marches, poussez les deux portes et entrez dans Saint-Etienne du Mont.

Respectez les panneaux, éteignez votre portable, ne circulez pas pendant les offices. Remontez un bout de l’allée centrale, asseyez-vous et fichez la paix à tout le monde, vous compris.

Oubliez qui vous êtes, oubliez même que vous ignorez si vous êtes croyant… Il y a si longtemps que vous n’êtes pas entré dans une église pour rien, sans rime, sans raison, sans enterrement, sans mariage, sans problème.

Quand vous serez bien calme, quand vous ne sentirez plus que la chaise est trop raide ou trop basse, quand vous aurez oublié le courant d’air qui vient de la sacristie, quand vous arriverez à ignorer le petit groupe là-bas qui bruisse autour d’un guide, alors vous serez prêt.

img_3124Et quand vous serez prêt, contemplez le jubé, compliqué et magnifique, attardez-vous sur la dentelle de ses balustrades, sur la complexité de ses escaliers, sur ses impossibles colonnes asymétriques. Levez les yeux et essayez d’imaginer pourquoi la grand-nef et le chœur sont légèrement désaxés. N’insistez pas trop.

Dans le silence ponctué de rares voix basses et de lointaines portes qui claquent, écoutez le calme troublé parfois par le bruit d’un autobus ou de la sortie tumultueuse d’une classe de quatrième d’Henri IV.

Si vous y tenez, allez rendre visite à Saint-Geneviève. Laissez donc une pièce dans le tronc du denier du culte, et ressortez dans la lumière.

 

Chronique des années passées – 6

Chronique des années quarante

6 – Les 203

A cette époque, le matin mon père m’emmenait parfois en voiture jusqu’à l’école.

Notre Peugeot 203 était souvent garée dans la rue Pascal, que nous suivions jusqu’au bout pour longer l’église Saint-Médard et rejoindre la rue Monge. Par la rue du Cardinal Lemoine, nous plongions ensuite vers la Halle aux Vins et la Seine. Passés les deux ponts, il me déposait à l’angle du quai et de la rue du Petit-Musc, devant la station de métro.

Assis très bas sur le siège du passager, je me penchais en avant pour regarder le capot à tête de lion et l’aile droite renflée qui me faisait penser à la vue que l’on a de son propre nez quand on ferme l’œil gauche.

203Je vois encore le levier de vitesse à poignée d’ébonite de couleur crème, planté sur l’axe du volant que, selon son humeur, mon père maniait avec douceur ou brutalité, mais toujours avec assurance.

Nos 203 ont eu plusieurs couleurs : grise, noire, bordeaux… Mon  père les remplaçait souvent car il les épuisait. Si l’une d’entre elles seulement (était-ce la bordeaux ?) a eu un toit ouvrant, elles furent toutes équipées d’un double carburateur. Cette transformation leur permettait de « piquer » le 130 et de couler une bielle ou quelque chose comme ça au bout de trente mille kilomètres. Je me souviens d’avoir passé quarante huit heures dans un hôtel de Villefranche-sur-Saône où la voiture avait rendu son âme sur la route de l’Alpe d’Huez. Ce fut notre dernière 203.

Mais pas notre dernière Peugeot.

Bonjour, Philippines ! (texte intégral)

 Avertissement : ceci est le texte intégral de Bonjour, Philippines ! dont les 13 chapitres ont été publiés sous forme de feuilleton au cours des mois passés. J’ai pensé que ça vous ferait plaisir de le relire en une seule fois ! Sympa, non ?

 

BONJOUR, PHILIPPINES !

ptérodactyle

CHAPITRE 1 – UN PTERODACTYLE SUR FOND D’AZUR

La scène se passe au Bureau Central d’Etudes pour les Équipements d’Outre-Mer, 15 Square Max Hymans à Paris. Philippe est seul dans la salle de réunion du quatrième étage, département des études économiques. Sur le grand planisphère offert par UTA qui est affiché au mur, ça ressemble à un gigantesque ptérodactyle volant lourdement sur fond d’azur. C’est Mindanao.

***

Mindanao. J’ai mis du temps à trouver cette ile sur la carte, car au moment où j’ai appris qu’on voulait m’envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais même pas dans quel océan se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c’est loin. Cette multitude d’îles Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! (texte intégral)

Chronique des années passées – 5

Chronique des années cinquante

5 – Le 38

Il y a longtemps, je prenais souvent l’autobus 38.

Pas pour aller à l’école, non. Pour ça je prenais le métro : quatorze stations, avec un changement interminable à la station Chatelet ; au mieux, quarante minutes de transport. Un jour, dans un wagon bondé, compressé entre des adultes, oppressé par la chaleur et fatigué par une journée de classe, je m’étais évanoui entre les pieds des voyageurs. Après cette aventure, mes parents avaient décidé que je ne prendrais plus que des premières classes. J’étais rapidement devenu un habitué des wagons rouges. Les gens y lisaient l’Aurore ou le Figaro, et je fulminais contre ceux qui voyageaient dans mon wagon alors que, visiblement, ils n’avaient pas le titre de transport adéquat.

Je prenais le 38 pour des choses plus agréables que d’aller en classe. Il me permettait de rejoindre le Luxembourg, ses balançoires, ses petits bateaux, et plus tard, ses jeunes filles au pair, et si je descendais une ou deux stations plus loin, j’arrivais tout près d’une dizaine de cinémas. Beaucoup d’entre eux ont aujourd’hui disparu. Ils ont laissé la place à des magasins de disques ou de vêtements.

Le 38 fut l’un des derniers autobus à conserver Continuer la lecture de Chronique des années passées – 5

Chronique des années passées – 4

Chronique des années quarante

4 – La fille de la rue Flatters

Elle habitait au 8 de la rue Flatters, j’en suis sûr. Au deuxième étage, sur la rue. Je ne sais plus comment elle s’appelait, Geneviève peut-être. C’était mon amie. Ma sœur disait « mon amoureuse ». Nous étions dans la même classe à l’école de la rue Pierre Nicole. Quand j’allais chez elle, de temps en temps, le jeudi, je ne sais plus à quoi nous jouions dans ce petit appartement sombre. Probablement à la poupée. Mais quand elle venait chez moi, j’étais fier de notre grand appartement, avec son balcon ensoleillé et sa vue sur les marronniers du boulevard.

Notre jeu favori se tenait dans le salon. Bien sûr, aucun adulte ne devait être là. Pas même ma sœur qui n’était pourtant qu’une adolescente. Ils nous auraient interdit de jouer à ça. Le jeu consistait à faire le tour complet de la pièce en restant le long du mur et sans toucher le sol. Celui qui posait le pied sur le tapis avait perdu. Nous nous lancions à tour de rôle en commençant par monter sur le « Cosy Corner ». C’était Continuer la lecture de Chronique des années passées – 4

Chronique des années passées – 3

Chronique des années 10 

3 – Sainte Geneviève 

-7:30 réveil.
Petit déjeuner habituel : café allongé sans sucre, trois ou quatre tartines sans gluten avec une légère couche de Saint Hubert sans cholestérol. Quelques compléments alimentaires pour le soyeux du poil. Les dernières nouvelles sur BFM : Alep est encore plus détruite qu’hier et Mossoul bien moins que demain. On va organiser un referendum auprès des zadistes pour savoir s’ils approuvent le referendum qui vient d’approuver le projet de Notre Dame des Landes. Il sera toujours temps ensuite de vérifier si cette consultation était bien constitutionnelle. On apprend que notre président a tout avoué, sans anaphore ni vergogne, tout simplement. Bonne nouvelle : quatre cents emplois Alstom ont été sauvés à Belfort pour les deux années qui viennent, à un million le bout. C’est l’Etat stratège qui a trouvé l’idée. Celui-là même qui n’avait rien vu venir a décidé de passer commande pour une trentaine de locomotives capables de rouler à plus de 300 km/ heure pour les faire circuler sur des voies inter-cités, où, techniquement elle ne pourront pas dépasser le 200km/heure et où, de toute façon, compte tenu des faibles distances entre arrêts, rouler plus vite n’aurait aucun intérêt. Il sera toujours temps Continuer la lecture de Chronique des années passées – 3

Chronique des années passées – 1

Chronique des années quarante

1 – La sucette à la framboise

Pour entrer dans la boutique blanche du 20 boulevard de Port-Royal, il faut monter trois marches en pierre et pousser la porte qui tinte de ses trois petits cylindres suspendus.
Les sucettes Pierrot Gourmand sont plantées dans le crâne du clown en plâtre blanc, comme les  plumes sur la tête d’un chef indien.
Monsieur Martini est tout rose dans sa blouse blanche.
Il relève la tête au-dessus des bocaux rouge, jaune et bleu, mais aussitôt, il se retourne vers ses étagères de toutes les couleurs.
Il sait qu’avec ce client-là, il ne faudra pas poser de question, ni même lui parler.
Il sait qu’avec ce client-là, ce sera toujours une sucette à la framboise.
Mais il vaut mieux faire semblant de ne pas le savoir.
Il vaut mieux faire semblant de ne pas le voir.
Il faut attendre. Il attend.
On a tiré sur le bas de sa blouse blanche, deux fois.
Il se retourne et s’étonne : « Ah ! C’est toi ! Tu sais que tu m’as fait peur ? »
Le client rit : « Mais, c’est moi, Monsieur Martini !  »
-Et aujourd’hui, ce sera ?
-Une sucette, s’il vous plait, Monsieur Martini. A la framboise. Celle-là !
Monsieur Martini retire la sucette du crâne de Pierrot.
-C’est dix francs.
Le client donne sa pièce et sort.
Comme chaque jour, le chef indien a perdu une plume.
Violette.

Avant le Brexit

Au moment le plus fatidique dans l’histoire du monde moderne, le gouvernement du Royaume Uni et de la République Française se déclarent indissolublement unis et inébranlablement résolus à défendre en commun la justice et la liberté…

Les deux gouvernements déclarent que la France et la Grande Bretagne ne seront plus à l’ avenir deux nations, mais une seule Union franco-britannique.

La constitution de l’Union comportera des organismes communs pour la défense, la politique étrangère, les finances et les affaires économiques.

Tout citoyen français jouira immédiatement de la citoyenneté britannique ; tout citoyen britannique deviendra citoyen de la France, les deux pays supportant en commun la réparation des dommages de guerre quel que soit le lieu où ils se produiront.

Surprenant, non ? Si la dernière ligne ne vous l’a pas déjà fait deviner, voici de quoi il s’agit : Continuer la lecture de Avant le Brexit

Ouh ! Le Hibou ! (Couleur café n°21)

Couleur Café n°21
Café Le Hibou – Carrefour de l’Odéon

C’est une chaude soirée de juin. 20 heures, 29 degrés Celsius. Il y a eu du changement au Carrefour de l’Odéon : le Hibou a remplacé le Horse, vieux café-brasserie mal tenu, genre Pub moche des années quatre-vingt. Aujourd’hui, des petites tables rondes et noires cerclées d’or, des chaises cannées noires bordées de jonc jaune, des parasols noirs, des serveurs jeune, gouailleurs et agiles en tablier noir et chemise grise, sous la houlette d’une chef de rang en tailleur léger noir, occupent toute la pointe de trottoir limité par les rues de Condé et de l’Odéon. L’ensemble est sobre et de bon goût. Ce soir, il est aussi bondé que la terrasse de Sénéquier en juillet. La ressemblance avec le café symbole de Saint-Tropez s’étend aussi au genre de clientèle, du moins selon les souvenirs anciens que j’en ai : mélange de gens aisés du quartier et de touristes de diverses sortes, pour la plupart étrangers, mais avec quelques régionaux quand même (régionaux : néologisme politiquement correct qui signifie provinciaux), conversations animées mais Continuer la lecture de Ouh ! Le Hibou ! (Couleur café n°21)