Archives de catégorie : Récit

The Thing in Death Valley

Pour la version originale française de ce texte, cliquez sur le titre ci-dessous:
La Chose dans la Vallée de la Mort

The Thing in Death Valley

We had left Las Vegas and the Golden Nugget around 2 a.m. after half a night of frantic gambling: I had won a ten- dollar silver coin at my fourth attempt on a slot machine and I thought that it was time for me to stop. After that, I had danced from one foot to the other in front of a black-jack or a roulette table not daring to take a chance with the least of my remaining one hundred dollars. The three others had encountered various fortunes, that is they had lost more or less money. Around one in the morning, a kind of a tacit agreement appeared when we had found ourselves wandering under the gigantic light-up cow boy who was dancing above the casino main entrance. Another hour of hesitation and, to conclude this night of madness, we had decided to go back to the Chevrolet waiting in the parking lot.

It was my turn to drive. For one hour or two, we went North-West, towards Death Valley. Under the white light of the hi-beams, the concrete of US 95 had Continuer la lecture de The Thing in Death Valley →

Mes terrasses – 2 – Bistro Mauzac

Mes terrasses – 2

LE BISTRO MAUZAC
7 rue de l’Abbé de l’Épée. Paris 5°

Le matin, quand je ne vais pas à la Crêperie, c’est là que je viens poser mon MacBook pour une heure ou deux. Ce café-restaurant a été repris par une jeune femme il y a quatre ou cinq ans. Elle n’a rien changé au décor, absolument rien. C’est le genre de truc qui me plait, je l’ai dit plus haut. On se croirait fin des années cinquante, avec son carrelage en opus incertum de marbre beige veiné de noir, ses murs de fausses briques en papier peint, son bar démesuré en demi-cercle, ses banquettes recouvertes de tissu écossais passé, ses chaises assorties en bois blond, ses lustres aux abat-jours coniques orange, son porte-manteau près de l’entrée et, juste à côté, la table où sont étalés trois ou quatre journaux du jour.  Entre deux ardoises affichant le plat du jour, une affiche de Jour de Fête confirme l’année. J’oubliais la terrasse : dans cette partie un peu plus large et ombragée de la rue de l’Abbé de l’Épée, sa terrasse aux dais et parasols brique attire Continuer la lecture de Mes terrasses – 2 – Bistro Mauzac →

Le livre de l’Éthiopien – 1

L’autre jour, j’ai pris l’autobus 38 et je suis descendu à la station Auguste Comte. Elle est équipée d’un bel abribus et près de l’abribus, il y a un banc. C’est l’un de ces bancs publics à l’ancienne, bien vert, bien solide et bien raide. Près du banc se tenait un homme, maigre, le visage triangulaire, émacié, buriné. Son âge ? Entre quarante et soixante-quinze ans, sans doute. Ses cheveux longs et blancs étaient ébouriffés par le vent qui remontait le Boulevard Saint-Michel, mais sa barbe était celle d’un homme soigné. Sa veste et son pantalon, l’une de tweed à chevrons et l’autre de lin blanc cassé, impeccables mais hors saison tous les deux, flottaient autour de sa silhouette. Ses chaussures de tennis étaient les seules pièces de ses vêtements vraiment usées. Un étranger, certainement, et pauvre de surcroit. Mais de quel pays pouvait-il être ? Alors, je me suis souvenu des ultimes portraits d’Haïlé Sélasssié, dernier empereur d’Éthiopie. La ressemblance était assez bonne. Alors va pour l’Éthiopie.

L’homme avait disposé sur le banc des piles de livres d’occasion. Beaucoup d’entre eux avaient été maltraités. Leurs formats et leurs couleurs étaient disparates et tous les sujets du monde y étaient abordés. L’homme restait silencieux, figé à côté de son banc. Je m’en approchai et jetai un œil dilettante sur les ouvrages. Le vieil Éthiopien sembla sortir de sa stupeur. Avec des gestes d’une délicatesse et d’une souplesse incroyable chez un homme de cet âge, ses mains se mirent à désigner les livres, à les survoler, les envelopper, les soulever d’un endroit pour les reposer à un autre. On aurait dit un prestidigitateur à l’exercice. « Regardez, Monsieur, disait-il. Regardez, comme ils sont beaux. Un euro, un euro seulement, n’importe lequel. Choisissez, prenez votre temps. Un euro, n’importe lequel. Regardez, Monsieur, regardez ! »

Je regardai. Il y avait un petit classique Larousse écorné, Ruy Blas, un euro, un gros livre de photographies du Poitou en parfait état, un euro, une histoire des syndicats d’imprimeurs de Gutemberg à nos jours (1937), un euro, une grammaire espagnole, un euro, un guide Michelin de 1976, un euro, un euro …

L’Éthiopien me plaisait bien et, après avoir passé tout ce temps à examiner son éventaire, je me dis que je ne pouvais pas partir sans rien acheter. Je choisis donc au hasard un volume parmi ceux qui me paraissait en bon état. C’était « Le Printemps n’est plus loin« , un recueil de nouvelles de Gaston Barvaux, édité en 1977 chez La Pensée Universelle. Un euro.

Je fouillai dans ma poche et n’y trouvai que deux pièces de deux euros. J’en tendis une à mon homme. Il me dit qu’il était désolé mais qu’il n’avait pas de monnaie. Je pensai aussitôt que sa journée n’avait pas dû être bonne — ne pas pouvoir rendre un euro quand on vend tout à ce prix-là ne peut pas être l’indice d’un bon chiffre d’affaire. Je lui dis que ça ne faisait rien et qu’il garde les deux euros. Il refusa, j’insistai, il refusa encore… Il refusait toujours quand je fis demi-tour et m’éloignai avec un sourire aux lèvres et mon livre en main. Je n’avais pas fait trois pas qu’il me rattrapa par la manche et me tendit un volume cartonné.

— S’il vous plait, Monsieur, s’il vous plait …

La couverture était remplie d’inscriptions dont je ne pus lire que la plus grosse : « ORIGINES DE LA LITTERATURE FRANÇAISE ». Ça m’allait. J’acceptai le livre, remerciai chaleureusement le bonhomme et le saluai. L’Éthiopien et moi nous séparâmes contents l’un de l’autre.

Un peu plus tard, je fus déçu par une lecture plus attentive des inscriptions qui formaient le titre du cadeau de l’Éthiopien. Elles disaient :

EXTRAITS DES CLASSIQUES FRANÇAIS

ORIGINES
DE
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DU IXè AU XVIIè SIÈCLE

AVEC UNE INTRODUCTION, DES NOTES PHILOLOGIQUES
ET DES NOTICES LITTÉRAIRES
PAR

GUSTAVE MERLET
Agrégé de l’université, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand
Membre du Conseil supérieur de l’instruction publique

OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
DEUXIÈME PARTIE : POÉSIE

PARIS
LIBRAIRIE CLASSIQUE INTERNATIONALE
A.FOURAUT
47, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 47

Au dos, l’année d’édition était indiquée : 1887

C’est le mot POÉSIE qui motivait ma déception, car vous savez que je ne suis pas vraiment amateur de ce genre littéraire. J’aurais préféré la PREMIÈRE PARTIE, mais bon, à cheval donné, et même vendu pour un euro… Alors, j’ai ouvert le bouquin, j’ai commencé à le feuilleter  et je suis tombé là-dessus :

Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si près tenu
Et tant amé ?
Je cuit, li vens les a osté ;
L’amor est morte
Ce sont ami que venz emporte,
Et il ventoit devant ma porte.

Le livre m’a dit que c’était de Rutebeuf (1230-1285) et le texte m’a rappelé quelque chose. A vous aussi sans doute, non ? La très belle traduction qu’en avait faite Léo Ferré,  souvenez-vous :

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Voilà, je vous laisse avec la voix de Ferré dans la tête. C’est tout pour aujourd’hui, mais c’est déjà beaucoup pour de la poésie. On y reviendra surement sur le livre de l’Éthiopien. En attendant, vous pouvez toujours écouter ça :

https://www.youtube.com/watch?v=o3zqKZiLDmg

ET DEMAIN, LE CAPITAINE FRACASSE

 

Les vacances du petit Lorenzo – 4

LOLITE ET SON FRERE

Je ne me souviens plus du tout de Lolite mais je n’ai pas oublié son surnom magnifique, déformation enfantine et avantageuse de Monique. Son papa faisait des rallyes automobiles en Alfa Roméo ce qui à l’époque était un exploit équivalent à celui de nos champions de Formule Un d’aujourd’hui. Lolite avait un frère qui me valut Continuer la lecture de Les vacances du petit Lorenzo – 4 →

Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26)

Couleur Café n° 26

 Le Comptoir du Panthéon

Avertissement : J’avais un compte à régler avec le Comptoir du Panthéon, 5 rue Soufflot, Paris 5ème. Alors, j’y suis retourné, j’ai regardé et j’ai écrit cette histoire. Ça va mieux maintenant.

C’est dimanche et il fait beau et chaud. Dans la partie haute de la rue Soufflot, la terrasse du Comptoir du Panthéon est bondée. Quelques habitués du quartier, raisonnablement halés, y retrouvent Paris avec plaisir en cette fin du mois d’août, mais l’essentiel de la clientèle est constitué de touristes. Ce sont des touristes comme je les aime, par couple ou par petits groupes de trois ou quatre, pas plus. Pas bruyants, contents d’être là, de se reposer une petite demi-heure avant de chercher la station de ce terrifiant RER qui devrait les mener aux Champs Élysées.

Il y a quelques minutes, je me suis installé de biais de manière à faire face au Panthéon.  J’observe le cheptel d’un œil bienveillant, satisfait de le voir nombreux et bien portant, un peu comme si j’en étais le propriétaire. En espérant la serveuse qui prendra tout à l’heure ma commande d’un Perrier sans glace et sans citron, je pense que j’ai bien fait de choisir cet endroit. N’eut été la chaleur de ce milieu d’après-midi, je me serais bien sûr installé au Rostand ou à la Crêperie. Mais à cette heure et en cette saison, leurs terrasses sont souvent surchauffées sous leurs vélums frappés par le soleil. A l’ombre, à distance des motocyclettes hystériques qui hurlent en gravissant la rue Saint Jacques comme si c’était une rampe de lancement, loin des marchands de vêtements du Boulevard Saint-Michel et de la foule bigarrée qui entre et sort du Luxembourg ou qui se presse devant les chromos accrochés aux grilles du jardin, la terrasse du Comptoir m’a parue accueillante.

Ce n’est pas comme la serveuse. Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir, ses yeux évitent les miens, au point que, Continuer la lecture de Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26) →

Il y a cent ans, 11 novembre 1918

Il y a 100 ans, exactement, le 11 novembre 1918 à 11 heures du matin, les cloches ont sonné dans toute la France pour annoncer l’armistice qui mettait fin à la Première Guerre Mondiale.
A l’occasion de ce centenaire, je publie à nouveau cet extrait du journal du caporal Marcellin Coutheillas, mon grand-père. Ce passage, daté du 8 novembre 1914, décrit cinq jours parmi d’autres de cette première année de guerre.  

Journal de Marcelin Coutheillas, caporal

8 novembre 1914

Je viens de passer cinq jours inoubliables. Mon sang froid m’étonne, mais j’ai eu terriblement peur de ne pas pouvoir tenir ma place. Pourtant, je ne sais pas si je pourrai retrouver cette sérénité, ce sang froid maintenant que j’ai vu. Est-ce que dans d’autres pareilles circonstances, des visions terribles ne viendront pas faire assaut à ma raison et me faire faillir ?
Quand j’écris ces notes, le dimanche 8 novembre, j’ai eu une nuit de repos, j’ai bien déjeuné et j’ai l’esprit en repos. Je ne suis presque plus sous l’impression déprimante d’hier qui m’a abattu et où la seule idée de retourner aux tranchées me faisait frémir. Aujourd’hui, je l’envisage avec plus de fermeté, cependant sans désir d’y retourner.
Le 2 novembre, nous sommes partis pour les tranchées La route est extrêmement pénible, car, comme nous devons traverser un plateau complètement découvert, il faut ramper sous une grêle de balles. C’est seulement le début. Nous Continuer la lecture de Il y a cent ans, 11 novembre 1918 →

Viktor

temps de lecture : 4 minutes 

Saloperiedechieriedebordeldenomdedieudemerdedeputaindebordelaqueue !

L’homme qui vient de lancer vers le ciel cette étrange mélopée, mélange de colère, d’incompréhension et de désespoir, n’a ni le physique ni le costume de son interjection.
Nous nous sommes croisés il y a quelques secondes dans une allée du parc de Saint Cloud et j’ai eu tout le temps de l’observer alors que nous nous rapprochions l’un de l’autre.

Cette matinée de printemps s’annonçait bien. J’avais pris ma voiture et mon chien, j’avais payé l’exorbitant péage du Parc de Saint Cloud et m’étais garé dès la première place autorisée. La température était encore fraîche, le soleil brillait et le ciel bleu était transparent. Depuis le Rond de la Balustrade, la vue à contre-jour sur Paris par-dessus les immeubles de Boulogne était splendide et, maintenant, la grande allée de la Lanterne dessinait sa perspective devant moi.

C’est alors que j’ai vu l’homme qui venait à ma rencontre. Il portait un polo jaune vif à manches courtes de chez Ralph Lauren, un pull-over rouge jeté sur les épaules, un bermuda marron clair, des chaussettes de sport blanches  à double Continuer la lecture de Viktor →

Les portraits de Lorenzo – 5

La fille de Philippe L. n’a pas le visage torturé de son célèbre père. Au contraire, elle a un visage d’ange. C’est une transposition saisissante de docteur Jekyll and mister Hyde. Chaque fois que je la vois, j’en demeure sidéré.

Lui et sa femme, les B., avaient décidé de partir le plus tôt possible passer leur retraite à Lesconil, petit port breton entre Le Guilvinec et la pointe de Penmarc’h. J’avoue avoir éprouvé une certaine jalousie et je les enviais d’aller vivre dans cet endroit charmant que je connaissais bien. C’est un lieu rêvé pour la photographie ! Ils revinrent me voir après y avoir passé leur première année complète. L’hiver avait été une épreuve terrible. Là-bas, il n’y avait personne à qui parler à part quelque vieux breton sénile, il n’y avait pas un magasin d’ouvert avant Quimper, pas un sourire à rendre, pas un ami à qui se confier, pas une chaleur à partager. Et cela dura pendant six mois. Ils revinrent vivre… à Paris. Je n’ai pas oublié la leçon.

 

ET DEMAIN, UNE PHOTO DE MODE À PARIS

La BSG – Post it n°24

Post it n°24

 La BSG

 Il faisait bon tout à l’heure à la Bibliothèque Sainte Geneviève.

Je venais de finir de déjeuner avec un ami, et j’hésitais sur le reste de l’après-midi : Cinéma ? Balade ? Sieste ? Bistrot-écriture ? Une grosse pluie soudaine a interrompu mes réflexions et, comme j’étais devant le Panthéon, je me suis rappelé que, dans mon portefeuille, entre une carte Vitale, une carte Visa et une carte Velib, il y avait aussi une carte de la Bibliothèque Sainte Geneviève. Je suis allé m’y mettre à l’abri.

Ma carte de la BSG est rouge. Cette couleur m’a été attribuée en raison des nombreuses années qui se sont écoulées depuis ce jour de 1942 où, quelque part dans le 9ème arrondissement, je suis né. Elle me donne la priorité sur toutes ces étudiantes et tous ces jeunes clampins qui, eux, ont vraiment besoin de la bibliothèque. C’est comme ça.

Je me suis installé à la place 446 entre, à ma droite, une jeune fille noire penchée sur un boisseau d’intégrales triples, à ma gauche, un tas de papiers, de bouquins de maths et de mystérieux formulaires, soigneusement étalés pour montrer que la place est occupée, et sérieusement s’il vous plait, et face à deux Continuer la lecture de La BSG – Post it n°24 →

Les vacances du petit Lorenzo – 3

LES BASSINS

La tradition familiale enfouie dans la nuit des temps avait instauré un rythme de vie qui posait de sérieux problèmes à  mes petits camarades. Eux remontaient de la plage pour aller déjeuner quand nous, nous y descendions vers treize heures, moment béni où nous y étions seuls. A ce moment de la journée, le sable brûlait nos pieds et la mer n’était pas toujours là pour nous rafraîchir. C’était épouvantable quand, petit, je m’apercevais que tant d’efforts pour parvenir jusqu’à la plage n’étaient pas récompensés : un vide à perte de vue sans une goutte d’eau où tremper un orteil. On était bien obligés de construire des bassins. Ce sont les ainés qui transmettaient aux plus jeunes et aux nouveaux venus la technique assez complexe de la construction des bassins. Au départ, de toute façon, il n’y avait vraiment pas d’eau. On creusait une petite rigole non pas parallèle à la plage mais inclinée vers l’endroit où on allait ensuite établir le réservoir ou bassin. La rigole ne pouvait se creuser qu’avec une pelle enfoncée à quarante cinq degrés dans le sable que l’on tirait jusqu’à épuisement. On refaisait la Continuer la lecture de Les vacances du petit Lorenzo – 3 →