Archives de catégorie : Récit

To my american friends and family

This is the English version* of a text I have published here on December 21- 2016, a few days after the election of the President of the United States. Exactly a year later, should I change anything to it ?  I’m afraid not. I’m afraid.

Si vous voulez lire la version originale de cette lamentation, cliquez ici.

*Thanks to the Pat-Sue-Jim-Paddy Team for helping me not to be lost in translation.

 

 Born in 1942     Or     A reflection of America

I was born in Paris in 1942. I am a child of the War.

And we, children of the War, have been fed, literally and spiritually, with the sweetened condensed milk of America. We have grown up in strength and wisdom thanks to Hershey’s Candy Bars for the good energy, to Wrigley’s chewing-gums for the square jaw and to Coca-Cola for today’s thirst. But we also grew up thanks to John Steinbeck and Franck Capra for social justice, Gary Cooper and John Ford for courage, Howard Hawks and John Wayne for patriotism, Fred Astair and Ginger Rogers for elegance, Stanley Donen and Katharine Hepburn for sophistication… We grew up looking at America.

Then, there was Kennedy in Dallas, Johnson in Washington, the boys in Vietnam, Nixon in the Watergate… but those were accidents, mistakes, series, fatalities. None of these changed America, that survived, recovered, did justice. There would always be a James Stewart to persuade a Senate, a Robert Redford to pop up the truth, a Steve McQueen to save a child from a blaze. There would be other Sidney Lumet to expose, new Oliver Stone to denounce and eternal Woody Allens to make fun of it. America would remain America.

Of course, came 9-11, and George Bush Junior, and the untraceable weapons of mass destruction, and , and … But America came back, one more time, as one expected, like a Norman Rockwell drawing…

And THEN came The Donald, and The Donald said all we did not want to know about America : brutality, cynicism, violence, stupidity, vulgarity, egotism, amorality, immorality, contempt, fear, ignorance, prejudice… all we did not want to hear but heard.

Then, we thought that The Donald was just a clown with a bad hair style, a vulgar, naive and pathetic self-dazzled nouveau riche, a resentful and vain Uncle Scrooge. We thought that he would not go very far, stuck as  he would be with the ridicule from the mockeries of self-satisfied Hollywood comedians and cunning Broadway commentators, morally ruined by the beautiful flights of Mr and Mrs Obama’s speeches, annihilated, blown to pieces and stamped by everyone who can read and write across the fifty states. We were confident, America would not do that.

And then America did it !  In a chaotic, questionable and disputed way, but it did it.

Is America no longer America ?

Is this really happening ?

James Stewart, Robert Redford, where are you ?

What are you playing at, Gary Cooper, John Wayne and Steve McQueen ?

And you, Fifth of Cavalry, what are you waiting for ?

I’m afraid.

 

AND TO-MORROW, AT TOTO’S, A ROMAN BISTRO

 

La Chose dans la Vallée de la Mort

La Chose dans la Vallée de la Mort
Nous avions quitté Las Vegas et le Golden Nugget vers deux heures du matin après une demie nuit de jeu effréné : J’avais gagné dix dollars d’argent à ma quatrième tentative sur une machine à sous et j’avais jugé qu’il était temps de m’arrêter. Ensuite, j’étais resté à danser d’un pied sur l’autre devant une table de black jack ou de roulette sans oser risquer le moindre de mes derniers cent dollars. Les trois autres avaient connu des fortunes diverses, c’est à dire qu’ils avaient perdu plus ou moins d’argent. Vers une heure du matin, une sorte d’accord tacite s’était fait entre nous quand nous nous étions retrouvés errant sous le gigantesque cow-boy lumineux qui dansait joyeusement au-dessus de l’entrée du casino. Encore une heure d’hésitation et pour conclure cette soirée de folie, nous avions décidé de rejoindre la Chevrolet qui nous attendait sur le parking.

C’était mon tour de conduire. Nous avons roulé une heure ou deux en direction du Nord-Ouest, vers la Vallée de la Mort. Dans la lumière blanche des phares, le ciment de la route 95 avait Continuer la lecture de La Chose dans la Vallée de la Mort

Je n’ai jamais aimé Gainsbourg

Je n’ai jamais vraiment aimé Serge Gainsbourg. Je sais qu’en avouant cela, je choque beaucoup de gens. C’est un peu comme si je disais « Les films de Godard m’ont toujours profondément ennuyé » ou « À tout bien considérer, Montaigne a dit beaucoup de banalités. » Moins grave qu’avouer ne pas aimer le poète officiel du fan club de Jane Birkin eut été de dire qu’il y avait beaucoup trop de notes dans la musique de Mozart ou pas assez de ketchup sur le foie gras poêlé.
Mais je le dis et je le confirme, je n’ai jamais vraiment aimé Gainsbourg. Pourtant, en mon temps, j’ai beaucoup dansé sur la musique de « l’Eau à la Bouche » (quand une fille acceptait de danser sur ce torride slow jazzie, vous étiez pratiquement certain d’arriver à quelque chose, au moins jusqu’à « second base » comme disent les puceaux américains), ou sur « Je t’aime, moi non plus » (Ça, c’était le « home run » assuré). Mais je ne l’aimais pas, le poète autoproclamé maudit du septième arrondissement. Au début, il était supportable, souvent bon même, et même parfois très. Mais le succès, l’alcool et Jane Birkin l’ont beaucoup abimé. Il est devenu poseur enfumé, perpétuel paradoxal, oxymorique compulsif. Comme aurait dit Pierre Desproges s’il lui avait prêté une quelconque attention, Gainsbourg n’arrêtait pas de faire son intéressant.

Mais je lui pardonne. Je lui pardonne pour deux raisons. Voici la première :

Un jour, Serge Gainsbourg a composé Continuer la lecture de Je n’ai jamais aimé Gainsbourg

Les nouvelles aventures de William Shakespeare (8)

La date exacte de la rencontre entre Walrus Carpenter et William Shakespeare reste imprécise. Selon le professeur Adderley Sleepsmouth, elle se situe à la fin de l’année 1599, probablement entre la Toussaint et la Saint-Damase. Ce dont ce bon vieil Adderley est certain, c’est que c’était un mercredi.

A cette époque, Shakespeare était en panne d’inspiration. Deux ans auparavant, il avait écrit dans la foulée Richard II et Richard III. L’histoire d’Angleterre ne lui fournissant plus de Richard, il décida d’entreprendre une nouvelle saga sur les Henri. En moins de soixante-douze semaines, il écrivit et produisit sur scène Henri IV, Henri V et Henri VI. Mais les Henri commençaient à lasser le public et l’audience de la série diminuait d’un épisode à l’autre. Et puis William lui-même en avait assez de ces héros récurrents : après Henri VI viendrait forcément Henri VII, puis Henri VIII et pourquoi pas Henri IX pendant qu’on y était ? Il se résolut donc à abandonner les Henri. Et c’est pour cette raison que, depuis au moins une semaine et demie, il n’avait rien écrit de valable, si ce n’est deux alexandrins —et en français s’il vous plait — dont on sait ce qu’il advint (voir les Nouvelles Aventures de W.S. n°4). Bref, William n’écrivait plus. Le Cygne de Stratford-Upon-Avon rongeait sa plume de désespoir et ne buvait pratiquement plus que du thé tiède à peine infusé. Il ne se nourrissait que de fameuses grouses aux petits pois et ce n’était que d’une main molle qu’il continuait à lutiner Emma (Emma Gussip – 1561-1643), la servante de l’auberge du Cygne et de la Cheminée (voir la note n°1 des N.A.W.S. n°2). Bref, il dépérissait.

Walrus Carpenter, lui, était en pleine forme. Tout lui réussissait. Sa jeune épouse Continuer la lecture de Les nouvelles aventures de William Shakespeare (8)

Un 8 novembre

Voici ce qu’écrivait mon grand-père il y a exactement cent-trois ans.

8 novembre
Je viens de passer cinq jours inoubliables. Mon sang froid m’étonne, mais j’ai eu terriblement peur de ne pas pouvoir tenir ma place. Pourtant, je ne sais pas si je pourrai retrouver cette sérénité, ce sang froid maintenant que j’ai vu. Est-ce que dans d’autres pareilles circonstances, des visions terribles ne viendront pas faire assaut à ma raison et me faire faillir ?

Quand j’écris ces notes, le dimanche 8 novembre, j’ai eu une nuit de repos, j’ai bien déjeuné et j’ai l’esprit en repos. Je ne suis presque plus sous l’impression déprimante d’hier qui m’a abattu et où la seule idée de retourner aux tranchées me faisait frémir. Aujourd’hui, je l’envisage Continuer la lecture de Un 8 novembre

Post it n°15 – L’imbécile

Du mauvais côté de la cinquantaine, de taille moyenne, le cheveu grisonnant, clairsemé et mi- long, légèrement voûté, l’air grognon, il a tout pour passer inaperçu.

C’est un imbécile, mais pas du genre imbécile heureux, plutôt du genre imbécile râleur. Non seulement il n’a jamais envie d’être là où il est mais de plus, il considère que c’est une grande injustice qu’il y soit. Alors, il fait la gueule.

C’est un adepte fervent et prosélyte de la théorie du complot, et plus particulièrement de celle du complot ourdi contre lui.

En plus de bénéficier de cette personnalité légèrement paranoïaque et lourdement dépourvue d’humour, il a réellement la poisse. Il attire la foudre.

Sa vie est parsemée de trains manqués, de porte-feuilles perdus, de flaques d’eau cachées, de méduses estivales et de voitures en panne.

Il considère chaque nouveau coup du sort comme une démonstration supplémentaire de l’injustice dont le monde fait preuve à son encontre et comme une justification de plus pour continuer à faire la gueule.

Quand on rencontre quelqu’un comme ça, au début, on n’y croit pas. On se demande s’il n’exagère pas un peu ou s’il ne fait pas exprès. Mais bientôt, la réalité de sa malédiction s’impose et on finit par la lui reprocher, ce qui le rend encore plus bougon.

 

ET DEMAIN, UNE BELLE EPITAPHE…

Quatre heures de maths – 3ème partie

Dans la classe de Piston B du Lycée Saint Louis, le vendredi matin, c’est Maths. Quatre heures. Mais aujourd’hui, il y a contrôle. Intégrales triples et dérivées secondes, le narrateur passe un sale moment. Il passe le temps comme il peut, tout en espérant le miracle ou la catastrophe qui fera annuler le contrôle.

Je n’ai aucun besoin d’aller aux toilettes, mais je ne peux pas rester éternellement là à regarder des petites lettres violettes incompréhensibles ou des âneries gravées dans le bois. Il faut que je sorte, que je prenne l’air. Marchèse me regarde sortir. Il n’est pas dupe de la manœuvre et, dans son regard, je crois voir une petite lueur de sympathie. Le salaud ! Le grand couloir est désert, l’immense cage d’escalier aussi. Comme dans une cathédrale, on entend de lointains échos de portes qui claquent, de pas sonores ou de conversations tronquées, puis le silence. J’ai soudain la sensation étrange d’être seul à bord d’un paquebot en perdition.

Le calme règne dans la cour d’honneur. Debout sous les marronniers, la statue de Saint-Louis me regarde de son air triste et doux. Comme chaque année au début d’octobre, on l’a peinte de la couleur de la prochaine promotion de l’X, cette année jaune. Les traces rouges de l’année dernière peuvent encore se voir sur le bas de sa robe. Je m’assieds contre son piédestal et, dans l’ombre de la statue, j’allume une Gitane.

Je n’ai jamais voulu faire Maths, moi. Je ne l’ai peut-être jamais dit à mes parents, mais en fait je n’ai jamais voulu faire Maths. Je voulais faire Lettres, mais en seconde, je détestais tellement mon professeur de français que j’ai choisi la série C, la meilleure comme on disait partout. Jusqu’au bac, tout s’est bien passé, et d’ailleurs, en maths, j’étais plutôt parmi les bons. Mais une fois arrivé en Prépa à Saint-Louis, ça n’a plus été du tout pareil. C’est un miracle que j’aie réussi à me maintenir jusque-là.

Le surveillant général traverse la cour avec un inconnu. Il est trop occupé pour me prêter attention, mais je réalise que je ne peux pas rester là plus longtemps. Je reprends l’escalier puis le grand couloir.

Quand je rentre dans la classe, Fontaine n’est plus à sa place. Les mains dans le dos, la pipe à la bouche, il est à côté de ma place vide, penché sur l’épaule de Marchèse. Sans doute satisfait par ce qu’il voit du travail de l’un de ses meilleurs élèves, il reprend sa déambulation. Arrivé au fond de la classe, il repart d’une traite jusqu’à la chaire, consulte sa montre et annonce :

-Messieurs, il vous reste une heure et trente-sept minutes.

Je me retourne une nouvelle fois. Je ne vois rien que des fronts sereins ou plissés par l’effort, mais tous studieux. A part Machuel, qui a carrément posé son front sur le bureau, ses avant-bras sur les cuisses, et qui semble dormir, pas un qui regarde en l’air, pas un qui sèche.

Je suis seul au monde.

Une heure et trente-sept minutes, cinq mille huit cent vingt secondes, cinq mille huit cent dix-neuf, cinq mille huit cent dix-huit, cinq mille huit…le visage de Tavia apparaît peu à peu sur fond de copie blanche encadrée de noir. On dirait un peu une photo de chez Harcourt. Tavia, américaine, grande, brune. Elle porte les cheveux courts, un chemisier blanc, une jupe plissée noire et des ballerines marron. C’est lundi dernier que je l’ai vue pour la première fois. Comme tous les lundis, je séchais la cantine pour pouvoir prendre un peu de soleil avant le cours de physique qui ne commence qu’à trois heures. Je me promenais avec Marchèse du côté du bassin du Luxembourg quand nous avons vu ces deux filles, visiblement étrangères, renversées confortablement face au soleil sur deux chaises longues métalliques, leurs jambes allongées devant elles sur deux chaises droites. La présence de deux jolies filles prenant le soleil à cette heure au Luxembourg n’était pas pour nous surprendre, mais le côté étonnant de la situation était qu’il n’y avait aucun garçon autour. Était-ce l’approche de la fin du printemps et la douceur de la température, ou bien la solitude des jeunes filles et le fait que je ne sois pas seul, ou encore les deux grandes heures que nous avions encore devant nous ? Je me sentis rempli d’une audace nouvelle qui me poussait à tenter ce que je n’avais jamais encore oser faire : draguer. Je dis à Marchèse :

-On y va ! Dommage que la tienne soit moche !

Cette expression de regret n’avait pas lieu d’être car, même à cette distance, on pouvait voir que les deux filles étaient loin d’être moches, mais la plaisanterie était traditionnelle et inévitable entre soi-disant dragueurs. La plus petite était blonde. Je le sus plus tard, elle s’appelait Monica. Gonflé à bloc, mais un peu ému quand même, je fonçais sur Monica et lui dit :

-Hellooooo! Are you an actress ? Are you from Hollywood ?

La pauvreté de mon entrée en matière révélait bien mon inexpérience dans le domaine de la drague et vouait certainement ma tentative à un lamentable échec. Mais au lieu de m’ignorer comme c’était l’usage pour une fille importunée et de continuer sa conversation avec Tavia, elle rit légèrement et dit :

-No, I am not from Hollywood, I am dutch.

Entraîné par je ne sais quel démon ordinaire, je continuai dans la vulgarité :

-Arrghhh zooo ! You are from Germany ! Goute ! Goute !

Je ne me reconnaissais pas.

-No, I’am dutch. From Holland.

J’aurais voulu me battre ! Quel crétin !

Heureusement Marchèse me sortit d’embarras en approchant deux chaises vides et en s’adressant poliment en français aux deux jeunes filles :

-Vous permettez ?

C’était gagné, du moins pour le moment.

Ensuite, le cours de la conversation fut tel que Tavia sembla davantage s’intéresser à moi que Monica. Ne voulant pas contrarier le cours des choses, je me concentrais sur elle en retour.

Nous apprîmes qu’elles étaient toutes deux inscrites à l’Alliance Française et qu’elles étaient toutes deux au pair, l’une avenue Mozart et l’autre boulevard Raspail. Monica venait d’Eindhoven et Tavia d’Atlanta. Nous décidâmes de nous revoir le mercredi suivant, même endroit, même heure. Cela impliquait que nous séchions la séance de sport au stade Charlety, mais ça, c’était l’enfance de l’art.

Tavia est une jolie fille. A vrai dire, je ne suis jamais sorti avec une aussi jolie fille. Elle est joyeuse, naturelle, naïve et inculte. Elle est arrivée à Paris il y a seulement un mois et elle est ravie par tout ce qu’elle découvre. J’ai décidé d’être pour elle un guide parfait. Je l’ai déjà emmenée voir le Pont des Arts et l’église Saint-Germain des Prés. Nous avons pris un verre au bar de La Coupole et un café aux Deux Magots. Je lui ai cité quelques-unes unes des célébrités qui avaient fréquenté ces établissements. Parmi elles, elle ne connaissait qu’Hemingway, mais elle avait vaguement entendu parler de Sartre qu’elle savait communiste. Quand je lui montrai un ticket de métro en lui expliquant que c’était « a ticket for the Underground« , elle crut que c’était une carte de membre de l’O.A.S. Elle ne fut détrompée que deux jours plus tard lorsqu’elle prit le métro pour la première fois avec Monica. Demain, après La Paillote, je l’emmènerai au Champollion. On y donne « La Règle du Jeu » sous-titrée en anglais. Ensuite, on ira peut-être au Slow Club ou au Whisky à Gogo.

-Je ramasserai les copies dans quarante-cinq minutes exactement. N’oubliez pas de prendre le temps de vous relire.

Bon, c’est foutu ! Quarante-cinq minutes ! Même si un éclair de génie me frappait maintenant, ce serait foutu quand même. Zéro. Ça sera difficile à remonter un zéro, surtout à cette époque de l’année.  En plus, avec Tavia qui débarque. Il n’y a pas de place pour une américaine de dix-neuf ans dans la vie d’un Prépa. C’est vrai qu’un zéro en maths, ça n’a aucune influence sur les concours. Mais de toute façon, il est de plus en plus improbable que j’intègre cette année dans une école décente, et si je veux être admis à redoubler dans cette prépa, il faudra faire oublier ce contrôle.

Un grand bruit se produit dans la rangée juste derrière la mienne. C’est Rajchman qui vient de reculer son siège brutalement. Maintenant, il est assis raide sur sa chaise, la tête à demi baissée, les épaules voutées. Ses deux mains sont agrippées au bord du siège, ses pieds sont posés bien à plat sur le sol. Ses yeux sont grand ouverts avec une expression d’affolement. Son visage est crispé et douloureux.

-Hé, Rajchman, qu’est-ce que t’as ?

On dirait qu’il fait un effort pour me répondre mais qu’il n’y arrive pas. Les élèves autour de nous ont levé le nez de leur copie et commencent à s’agiter.

-Qu’est-ce qu’il se passe là-bas ? demande Fontaine.

-C’est Rajchman, il ne va pas bien.

-J’arrive. Les autres, restez à vos places !

Fontaine descend l’allée entre les pupitres et me demande :

-Qu’est-ce qu’il a, votre ami ?

-Je ne sais pas. Il est tout raide.

-Alors, Monsieur Rajchman, ça ne va pas ?

En posant la question, Fontaine lui a posé la main sur le dos :

-Bon sang, il est dur comme du bois et il tremble. Vous et Marchèse, accompagnez-le à l’infirmerie. Vite !

Nous essayons de le faire lever, mais c’est impossible. Ses membres sont raidis et nous n’arrivons pas à lui faire lâcher sa prise sur le siège. Fontaine nous dit :

-Transportez-le sur sa chaise jusque là-bas. Ça ira ?

-Pas de problème, dit le grand Marchèse. Il n’est pas bien lourd, Rajchman.

Ensuite, je me suis laissé porter par les évènements. Nous sommes arrivés à l’infirmerie. Ils ont ouvert de force la bouche de Rajchman et lui ont mis une sorte de bâton entre les dents. Ils ont appelé Police-Secours et nous ont dit de retourner en classe. J’ai dit non, je préfère rester avec lui. Ils ont dit si vous voulez… Marchèse a dit faut que j’y aille, maintenant, y a contrôle. J’ai dit vas-y, moi je reste, arrange-toi pour planquer ma copie. Il a dit d’accord. J’étais sauvé. Provisoirement.

Nous n’avons jamais revu Rajchman, mais le lendemain, j’emmenais Tavia à La Paillote.

Fin

ET DEMAIN, UN PEU DE MARK TWAIN

 

Quatre heures de maths – 2ème partie

Dans la classe de Piston B du Lycée Saint Louis, le vendredi matin, c’est Maths. Quatre heures. Mais aujourd’hui, il y a contrôle. Intégrales triples et dérivées secondes, le narrateur passe un sale moment.

C’est la panique dans mon estomac. Je lève la tête et devant moi, je ne vois que deux douzaines de nuques inclinées vers les pupitres. De temps en temps, un crayon ou une règle vient gratter un crâne qui s’est relevé, pensif. Mais après un court instant, la tête se penche à nouveau vers l’ouvrage.

Sur ma droite, Marchèse écrit comme un fou. Je le fixe intensément. Il a dû le sentir car il finit par relever la tête. Je lui jette un regard écarquillé, entre affolement et désespoir. Il me rend mon regard un court instant en haussant les sourcils et en faisant une moue qui exprime clairement : « Ah ben non, quoi ? C’est facile ! » puis se replonge dans sa frénésie d’écriture.

Donc, pas d’espoir du côté de Marchèse. C’est pourtant un bon copain et, de surcroit, plutôt fort en math, mais il est trop occupé à aligner ses équations pour me donner un coup de pouce ou même seulement compatir, et de toute façon, tenter de communiquer est bien trop risqué.

Je me retourne, mais derrière moi, je ne vois que des fronts penchés et studieux. Pourtant, tout au fond vers la droite, j’aperçois Machuel, les deux coudes posés sur la table. Il s’est pris la tête dans les mains et demeure parfaitement immobile. Faible consolation.

Espérant un improbable déclic, j’ai poussé la page de l’exercice vers le haut du pupitre et j’ai disposé devant moi ma copie double 21x 29,7 à petits carreaux. Du dos de ma main moite, je l’ai repassée trois fois. J’ai écrit mon nom et ma classe en haut à gauche. J’ai souligné. Et puis, lentement, en essayant d’oublier que c’était peut-être pour la cinquième fois, j’ai relu le texte du problème. Mais rien. Aucune lumière, aucun « bon-sang-mais-c’est-bien-sûr ! » Absolument rien.

Je me dis : « C’est pas possible, tu vas comprendre… Ben mon vieux, si ça se passe comme ça aux concours, t’es fichu ! Et Centrale, c’est dans deux mois… »

Je passe ma main dans mes cheveux. Je souffle bruyamment en gonflant les joues. Marchèse lève la tête un instant et me regarde. « Ah non, répète-t-il avec ses sourcils, c’est facile ! » Et il repique du nez sur sa copie.

Je mords mon stylo bille, qui casse avec un petit bruit sec. Ma lèvre est prise dans la fente du plastique. Ça fait mal mais ça m’occupe un instant.

Je regarde le bois noir qui entoure ma feuille et qui lui donne un air de faire-part. Je me concentre sur les sillons qui y ont été gravés par mes anciens. Je n’y avais jamais prêté autant d’attention. « Ducassou est un salaud » a écrit l’un d’eux. Ducassou, c’est le prof de physique qui a pris sa retraite il y a deux ans. Il paraît que c’en était un vrai, de salaud. « I love Lucille » a écrit un autre. Lucille, drôle de nom. La fille ne doit pas être terrible. Gravé profondément dans le bois, il y a un très beau pistolet, très réussi. Le type a dû utiliser une pointe de compas. Tous les détails y figurent, le percuteur, le viseur, la sûreté, le canon, les stries sur la crosse, tout. Le gars devait être un spécialiste. La sortie de la balle qu’il vient de tirer est même représentée par un petit nuage traversé par un double trait interrompu. Du beau travail.

« Mort aux vaches », « Elvis the King », « O.A.S. », « Gallois est un con ». Au milieu de ces affirmations, de ces insultes ou de ces simples constatations, tout en bas du panneau d’affichage qu’est devenu l’abattant de mon pupitre, on peut déchiffrer ce long cri d’ennui ou de désespoir : « J’en ai marre marre marre marre plus que marre ». Je recherche maintenant mes propres contributions. Elles sont peu nombreuses. Premièrement parce que, si les grossièretés des autres me font parfois rire, j’ai du mal à en proférer moi-même. Deuxièmement, parce que je suis nul en dessin. Tout ce que je pourrais produire serait des petits bonshommes avec des ronds en guise de tête et des bâtons pour bras et jambes. Troisièmement, parce que je ne grave qu’en cours de philo et, qu’en Piston B, les heures de philo sont rares.

Je retrouve pourtant une assez belle rosace tracée au tire-ligne monté sur compas, et un prénom exotique, Tavia. Ce prénom, je l’ai inscrit la semaine dernière pendant le cours de Chatelet. Il nous faisait travailler sur une sentence de je ne sais plus qui : « Pas de science dans un monde d’aveugles ». Cet après-midi-là, j’étais rentré du Luxembourg à contrecœur, juste pour être marqué présent au cours de philo. Pour cela, j’avais dû laisser seule la dite Tavia. Je venais de passer avec elle deux heures ensoleillées. Les choses étaient bien engagées et tous les espoirs m’étaient permis, mais laisser une jolie fille comme ça toute seule dans ce jardin plein d’étudiants en goguette était risqué. J’avais passé une bonne partie de l’heure à tracer les cinq lettres de son prénom sans même y penser. Tavia est américaine, elle arrive tout juste de Géorgie, et je dois la retrouver demain à midi et quart devant le Capoulade. Je l’emmènerai écouter du jazz à La Paillote.

-Dubernard, concentrez-vous sur votre copie, s’il vous plaît !

J’ai sursauté. C’est Fontaine qui vient d’interrompre une tentative de communication à l’autre bout de la salle. Il ajoute :

-Messieurs, il vous reste trois heures !

Je me rends compte qu’une heure vient de s’écouler sans que j’aie écrit un seul mot. Fontaine s’est replongé dans son journal. De temps en temps, il le replie pour le rouvrir bruyamment à une autre page tout en jetant un coup d’œil à la classe. Un groupe d’élève passe en galopade dans le couloir. L’un d’eux s’est arrêté pour  plaquer son visage sur la petite partie vitrée de notre porte.

-Hé, les gars ! Y a Fontaine qui fait sécher les Pistons B !

-Ça, c’est pas difficile ! Y sont nuls, les Pistons B !

-Hé, les Pistons ! Pour l’X, c’est foutu ! Mais vous pourrez toujours aller en Fac !

Approbation générale de la troupe qui passe. Ce sont des Maths Spé. Ils vont à la gym. Veinards. Fontaine a fait semblant de ne rien entendre. Il allume une autre pipe. Le calme est revenu. J’ai commencé à recopier les premières lignes du texte du problème sur ma feuille. Ça me donne une contenance.

J’imagine des tas d’événements qui pourraient me sortir de cette épouvantable situation : un incendie s’est déclenché dans la cantine et nous devons évacuer le lycée ; nous voilà sur le trottoir du boulevard Saint-Michel et le contrôle est annulé ; d’ailleurs, les dommages sont tels que les cours ne pourront pas reprendre avant au moins huit jours. Ou alors, il y a une manifestation pour l’Algérie Française des Prépas à Navale et à Saint Cyr ; Fontaine interrompt le contrôle ; Il nous laisse libres de descendre dans la cour pour contremanifester et le contrôle est annulé. Ou encore, j’ai une terrible crise de saignements de nez, ou de terribles maux de ventre, ou de tête ; on doit m’accompagner à l’infirmerie et le contrôle est annulé.

Je me lève sans faire de bruit et remonte l’allée jusqu’à l’estrade. Fontaine me regarde d’un air interrogateur.

-Il faut que j’aille aux toilettes, Monsieur. Est-ce que…

-Allez-y, mon vieux, allez-y…

La fin, demain…

Quatre heures de maths – 1ère partie

Il est huit heures moins treize.

Ce matin comme d’habitude, je suis arrivé avec quinze minutes d’avance. Je ne sais pas pourquoi mais il m’est impossible d’arriver comme les autres, à la dernière minute, essoufflé par une course échevelée le long du trottoir en pente du boulevard Saint-Michel suivie de la montée quatre à quatre des grands escaliers jusqu’à l’étage des Prépas et de la dernière galopade dans le couloir sonore jusqu’à la porte de la salle encore ouverte. Je n’arrive pas à entrer dans la classe, rouge et débraillé, pour rejoindre ma place en faisant mine de tituber d’épuisement, à jeter mon porte document sur mon pupitre et à m’effondrer sur ma chaise en regardant le plafond d’un air béat. C’est plus fort que moi, j’ai beau traîner sur le boulevard depuis l’arrêt du 38, j’arrive toujours dans ce terrible couloir avec un quart d’heure d’avance, la respiration régulière et l’angoisse au ventre.

Je me suis installé à ma place, celle que j’ai choisie en début d’année, une place anonyme, discrète, ni trop près de la chaire où sont les fayots, ni trop au fond où sont les fumistes. J’ai sorti de mon pupitre le carré d’épais tissu qu’on appelle sous-cul et que chaque élève de cette classe dispose chaque matin sous ses fesses. J’ai placé mon cahier de maths devant moi et mon porte-document par terre, debout entre mon bureau et celui de Marchèse, mon voisin pour deux ans. Comme chaque vendredi, la journée s’annonce interminable. Quatre heures de maths Continuer la lecture de Quatre heures de maths – 1ère partie