Archives de catégorie : Récit

Viktor

temps de lecture : 4 minutes 

Saloperiedechieriedebordeldenomdedieudemerdedeputaindebordelaqueue !

L’homme qui vient de lancer vers le ciel cette étrange mélopée, mélange de colère, d’incompréhension et de désespoir, n’a ni le physique ni le costume de son interjection.
Nous nous sommes croisés il y a quelques secondes dans une allée du parc de Saint Cloud et j’ai eu tout le temps de l’observer alors que nous nous rapprochions l’un de l’autre.

Cette matinée de printemps s’annonçait bien. J’avais pris ma voiture et mon chien, j’avais payé l’exorbitant péage du Parc de Saint Cloud et m’étais garé dès la première place autorisée. La température était encore fraîche, le soleil brillait et le ciel bleu était transparent. Depuis le Rond de la Balustrade, la vue à contre-jour sur Paris par-dessus les immeubles de Boulogne était splendide et, maintenant, la grande allée de la Lanterne dessinait sa perspective devant moi.

C’est alors que j’ai vu l’homme qui venait à ma rencontre. Il portait un polo jaune vif à manches courtes de chez Ralph Lauren, un pull-over rouge jeté sur les épaules, un bermuda marron clair, des chaussettes de sport blanches  à double Continuer la lecture de Viktor

Les portraits de Lorenzo – 5

La fille de Philippe L. n’a pas le visage torturé de son célèbre père. Au contraire, elle a un visage d’ange. C’est une transposition saisissante de docteur Jekyll and mister Hyde. Chaque fois que je la vois, j’en demeure sidéré.

Lui et sa femme, les B., avaient décidé de partir le plus tôt possible passer leur retraite à Lesconil, petit port breton entre Le Guilvinec et la pointe de Penmarc’h. J’avoue avoir éprouvé une certaine jalousie et je les enviais d’aller vivre dans cet endroit charmant que je connaissais bien. C’est un lieu rêvé pour la photographie ! Ils revinrent me voir après y avoir passé leur première année complète. L’hiver avait été une épreuve terrible. Là-bas, il n’y avait personne à qui parler à part quelque vieux breton sénile, il n’y avait pas un magasin d’ouvert avant Quimper, pas un sourire à rendre, pas un ami à qui se confier, pas une chaleur à partager. Et cela dura pendant six mois. Ils revinrent vivre… à Paris. Je n’ai pas oublié la leçon.

 

ET DEMAIN, UNE PHOTO DE MODE À PARIS

La BSG – Post it n°24

Post it n°24

 La BSG

 Il faisait bon tout à l’heure à la Bibliothèque Sainte Geneviève.

Je venais de finir de déjeuner avec un ami, et j’hésitais sur le reste de l’après-midi : Cinéma ? Balade ? Sieste ? Bistrot-écriture ? Une grosse pluie soudaine a interrompu mes réflexions et, comme j’étais devant le Panthéon, je me suis rappelé que, dans mon portefeuille, entre une carte Vitale, une carte Visa et une carte Velib, il y avait aussi une carte de la Bibliothèque Sainte Geneviève. Je suis allé m’y mettre à l’abri.

Ma carte de la BSG est rouge. Cette couleur m’a été attribuée en raison des nombreuses années qui se sont écoulées depuis ce jour de 1942 où, quelque part dans le 9ème arrondissement, je suis né. Elle me donne la priorité sur toutes ces étudiantes et tous ces jeunes clampins qui, eux, ont vraiment besoin de la bibliothèque. C’est comme ça.

Je me suis installé à la place 446 entre, à ma droite, une jeune fille noire penchée sur un boisseau d’intégrales triples, à ma gauche, un tas de papiers, de bouquins de maths et de mystérieux formulaires, soigneusement étalés pour montrer que la place est occupée, et sérieusement s’il vous plait, et face à deux Continuer la lecture de La BSG – Post it n°24

Les vacances du petit Lorenzo – 3

LES BASSINS

La tradition familiale enfouie dans la nuit des temps avait instauré un rythme de vie qui posait de sérieux problèmes à  mes petits camarades. Eux remontaient de la plage pour aller déjeuner quand nous, nous y descendions vers treize heures, moment béni où nous y étions seuls. A ce moment de la journée, le sable brûlait nos pieds et la mer n’était pas toujours là pour nous rafraîchir. C’était épouvantable quand, petit, je m’apercevais que tant d’efforts pour parvenir jusqu’à la plage n’étaient pas récompensés : un vide à perte de vue sans une goutte d’eau où tremper un orteil. On était bien obligés de construire des bassins. Ce sont les ainés qui transmettaient aux plus jeunes et aux nouveaux venus la technique assez complexe de la construction des bassins. Au départ, de toute façon, il n’y avait vraiment pas d’eau. On creusait une petite rigole non pas parallèle à la plage mais inclinée vers l’endroit où on allait ensuite établir le réservoir ou bassin. La rigole ne pouvait se creuser qu’avec une pelle enfoncée à quarante cinq degrés dans le sable que l’on tirait jusqu’à épuisement. On refaisait la Continuer la lecture de Les vacances du petit Lorenzo – 3

Les vacances du petit Lorenzo – 2

LES SLIPS DE BAIN EN LAINE

Bien d’autres interrogations essentielles se posaient à Tharon. Je n’ai jamais compris la raison d’être des maillots de bains en laine. J’ai bien dit en laine, comme un pull over. D’abord, cela avait un côté ridicule parce qu’il n’y avait pas d’élastique. Le slip baillait donc de tous côtés ce qui n’était pas très indécent vu notre âge mais nous obligeait néanmoins à une certaine vigilance. Ensuite dans l’eau, cela devenait lourd pour Continuer la lecture de Les vacances du petit Lorenzo – 2

Café marron (Couleur café n°24)

Couleur Café n° 24

Le Pont Royal
8 Rue du Bac

C’est un tout petit bistrot aux couleurs parisiennes de petit bistrot.
Les couleurs parisiennes du petit bistrot parisien sont à base de marron :
Marron rouge les petites tables carrées et la moleskine des banquettes,
Marron clair les murs,
Marron foncé les inscriptions qui ordonnent en arc de cercle : « Dégustez nos vins de province », « Apéritifs », « Champagne », « Macon », « Petit Chablis », qui désignent les « Toilettes « .
Parfois une ardoise en trompe l’œil apporte sa touche noire avec au milieu le souvenir d’un ancien plat du jour.
Mais le marron reprend ses droits en Continuer la lecture de Café marron (Couleur café n°24)

Les vacances du petit Lorenzo – 1

Voici ce qu’a écrit Lorenzo en exergue de son petit recueil de souvenirs de vacances dans la villa Mektoub à Tharon-Plage, Loire-Inférieure.

 Ce ne sont que de banals souvenirs d’enfance comme tant d’autres mais que l’on ne peut se résoudre à effacer de notre mémoire. Les vacances à Tharon-Plage en Loire-Inférieure, une station balnéaire récente et sans charme, construite de bric et de broc, une clientèle populaire vivant les premiers bonheurs d’après-guerre et la poésie méconnue de René-Guy Cadou à l’image de ce pays, simple mais si vraie. C’est là que j’ai grandi.

Parmi les courts textes qui composent les souvenirs de Lorenzo, j’ai choisi d’en publier certains, ceux qui m’ont rappelé mon Tharon-Plage à moi. Et le vôtre ? Où était-il ?

 LES GROSSES VAGUES

Moi, ce que j’aimais par dessus tout, c’était les grosses vagues. Au début, quand j’étais petit, il y en avait souvent. Puis la fréquence de cet événement tant attendu diminua au fur et à mesure que j’approchais de mes un mètre quatre vingt dix définitifs. Mais, pour mon plus grand bonheur, il y eut toujours des grosses vagues au moment des grandes marées du quinze Août. C’était terrible et merveilleux ! Le vent soufflait fort et il faisait presque froid. La plage était déserte et une fine pellicule de sable courait au ras du sol et nous piquait les mollets. La mer était déchaînée et nous n’avions devant nous qu’un mur ininterrompu et mouvant d’écume blanche qui roulait inlassablement vers nous. Parfois une vague énorme se creusait, montait vers le ciel et explosait dans un fracas assourdissant. Il n’était pas difficile de se mettre à l’eau car nous étions vite trempés par l’écume que soufflaient les rafales venant de l’Ouest. Et puis le grand jeu commençait : d’abord se laisser renverser en riant puis plonger au dernier moment quand la vague s’annonçait trop violente et qu’il fallait passer au dessous pour ne pas être happé et broyé par la force du rouleau. Enfin, suprême plaisir, réussir à attraper le sommet de l’une d’entre elles et se laisser porter en surfing jusque sur la plage. Les échecs étaient nombreux et cuisants, les culbutes violentes et douloureuses dont on se relevait étourdi, courbatu et la peau éraflée au contact du fond sablonneux et des coquillages. On restait des heures à rouler et plonger, se relever et repartir, convaincus que la prochaine vague serait encore meilleure, c’est à dire plus effrayante que les précédentes. Et nous jouions ainsi jusqu’à ce que la marée descendante atténue peu à peu la violence des flots. L’angoisse nous prenait alors en même temps que les premiers frissons. Connaîtrions-nous encore des jours à grosses vagues ? Telle était la terrible question de nos cœurs d’enfant que nos cœurs d’adulte se poseraient à nouveau la cinquantaine venue.

 

ET DEMAIN, MADEMOISELLE DE JONCQUIERES

¿ TAVUSSA ? (48)  : NIMBY

Contre le projet de troisième aéroport dans les environs de Château Thierry où j’ai une maison, j’avais fait le minimum, c’est-à-dire marché trois-cents mètres dans une rue étroite derrière quatre- vingt-seize personnes, quatre banderoles et trois vuvuzellas. Du troisième aéroport, on n’a plus entendu parler.

Contre l’exploitation des gaz de schistes dans les mêmes environs, j’ai eu mon heure, j’ai fait mon devoir : j’ai écrit quelques textes éclairés de vulgarisation, je suis allé à une manifestation où je n’ai pas eu peur — un peu quand même — de me mêler à la CGT et Eva Joly, j’ai assisté à une réunion catastrophiste où une sénatrice — Dieu ait son âme — expliquait aux agricultures comment ils pouvaient violer la loi. J’ai assisté à une conférence à Sciences Po où un député expliquait que le projet était définitivement enterré — c’est le cas de le dire — car mortel électoralement parlant. Il reste bien ici et là au bord d’une route quelque pancarte vindicative à pâlir sous la pluie mais, du gaz de schiste, on n’a plus entendu parler.

Contre la construction dans les mêmes environs — nous avons par ici des environs très recherchés — d’une dizaine d’éoliennes, là, fatigué, je n’ai rien fait. Je n’ai pas écrit, je n’ai pas protesté, je n’ai pas marché. Et, du coup, elles sont là. Il n’y en a que neuf, mais elles sont là, toutes blanches, toutes propres. Elles tournent lentement au-dessus des champs et des prés. Il y a bien quelques écologistes rurbains qui, tels des Don Quichotte pré-apocalyptiques, se sont plaint de la gigantesque présence de ces moulins à vent, évoquant à la fois un préjudice esthétique, un danger pour la sécurité des oiseaux et la santé mentale des agriculteurs. Mais les voisins, les vaches, les piafs et le maïs ont l’air de s’en foutre totalement. Alors, moi aussi, je m’en fous. Je trouve même ça plutôt beau. Il y a des jours de brouillard et des jours de moisson où leurs silhouettes immobiles sont fantasmagoriques, des jours de beau temps où la brise leur donne une sorte de majesté joyeuse, et des jours de mauvais temps où le passant humide et maussade sous la tempête se console en pensant à des kilowatts-heures.
Non, moi, les éoliennes, finalement, je suis pour. En tout cas, ça distrait.

 

ET DEMAIN, THÉOPHILE GAUTIER, QUEL STYLE !

Mes terrasses – 1 – Le Soufflot – La Crêperie

Mes terrasses – 1 

LE SOUFFLOT
16 rue Soufflot. Paris 5°

C’est le café de mes débuts. C’est là que j’ai commencé à écrire. Il n’avait pas encore été refait et, à cette époque, la salle était sombre et en contre-bas. Le matin, c’était propice à l’écriture. L’après-midi, j’allais plutôt en terrasse et c’est là que j’écrivis un de mes premiers « Couleur café » : Le stockfish et la méduse. Un peu agressif, je le reconnais (Je me suis pas mal humanisé depuis, dit-on). Et puis, il y a quelques années, le café a été entièrement refait. A neuf. Pas mal, je dois le dire. Mais ça a changé mes repères et je n’y vais plus. Je n’aime pas quand les choses changent.

LA CRÊPERIE
12 rue Soufflot. Paris 5°

La Crêperie, c’est l’inverse. Je n’y allais pas et maintenant, j’y vais. Pourquoi ? Avant, je trouvais le décor clinquant, trop clair sans doute. Et puis ce nom ! La Crêperie ! On n’a pas idée ! C’est un nom pour Montparnasse, pour la rue du Départ ou la rue d’Odessa, mais pas pour la rue Soufflot !
Pourtant, maintenant, j’y vais, très régulièrement. Mais uniquement le matin.

Le matin, La Crêperie est remplie d’Américains : familles du New Jersey, amis de l’Indiana, étudiants de Californie, retraités de Floride. Ils prennent de copieux petits déjeuners — Djoucedowandje, oh ! you do speak english, then orange juice, pancakes, oh ! you don’t have scrambled eggs ? Never mind ! Fried eggs, sunny side-up, coffee, american coffee please — ils consultent des plans de Paris pliés en huit ou des iPhones deux fois plus grands, ils sont gais, ils sont aimables et parlent fort — my Goodness, mais pourquoi ces jeunes Américaines parlent-elles si fort ? Et pourquoi s’esclaffent-elles aussi souvent ? Ça ne fait rien, le bruit ne m’empêche pas d’écrire. Contents de leur sort, ils sont en vacances pour quelques jours en Europe — les Américains ne viennent pas à Paris : ils font un tour en Europe — ou étudiants à la Sorbonne pour quelques mois. J’aime cette ambiance.

Depuis quelques temps, le personnel me reconnait ostensiblement. La patronne est aimable et le serveur ressemble à Mathieu Kassovitz.

ET DEMAIN, SANS LÉGENDE

Koutouzov (Couleur café n°6)

Le Relais de l’Entrecôte Saint Germain
Couleur café 6
Koutouzov
Dans ce restaurant de Saint-Germain des Prés, il est d’usage de faire la queue pour manger des steaks-frites couverts d’une sauce secrète.
Le livre que j’ai apporté comme chaque fois que je dois déjeuner seul au restaurant ne résiste pas à la conversation de mes voisins de table, deux sexagénaires bien propres, intellectuels soignés, qui discutent de musique, de philosophie, d’histoire.
J’apprends involontairement de l’un d’entre eux que Koutousov était un homosexuel furieux et qu’il ne parlait pas le russe.
I love Paris every season of the year !

ET DEMAIN, PETITES ANNONCES DE DAC