Charles Dickens

Vous savez que j’aime beaucoup les incipits, ces quelques mots qui ouvrent une œuvre littéraire. Aujourd’hui, je vous livre un peu plus, une entame, tout d’abord en V.O. puis en V. F. 
Ces lignes sont les premières de la nouvelle la plus célèbre de Charles Dickens, A Christmas Carol (Un Conte de Noël – 1843). Elles sont un des meilleurs exemples que je connaisse de cette chose si britannique qu’est l’humour.

Marley was dead : to begin with. There is no doubt whatever about that. The register of his burial was signed by the clergyman, the clerk, the undertaker, and the chief mourner. Scrooge signed it: and Scrooge’s name was good upon ‘Change, for anything he chose to put his hand to. Old Marley was as dead as a door-nail. Mind! I don’t mean to say that I know, of my own knowledge, what there is particularly dead about a door-nail. I might have been inclined, myself, to regard a coffin-nail as the deadest piece of ironmongery in the trade. But the wisdom of our ancestors is in the simile; and my unhallowed hands shall not disturb it, or the Country’s done for. You will therefore permit me to repeat, emphatically, that Marley was as dead as a door-nail.

Marley était mort, pour commencer. Là dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le pasteur, le greffier, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, pour quoi que ce soit qu’il choisisse de signer. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte. Attention ! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu’il y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J’aurais pu, quant à moi, me sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil comme le morceau de quincaillerie le plus mort qui soit dans le commerce ; mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et mes
mains profanes n’iront pas y toucher, ou alors le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec emphase que Marley était aussi mort qu’un clou de porte.

 

6 réflexions au sujet de « Charles Dickens »

  1. Marley est indiscutablement mort, Scrooge le sait sans aucun doutes (undoubtedly) là-dessus en début du conte, bien mort, aussi mort qu’un objet inanimé, sans âme, tel un clou de porte est mort, bien mort physiquement. On se rappelle tous l’interrogation de Lamartine: « Objets inanimés avez-vous donc une âme? », et c’est sur cette idée, à mon avis, que Dickens va construire son conte. Marley est bien mort (j’insiste exprès comme Dickens le fait) mais son âme ne l’est pas et va venir, sous forme d’un fantôme visible par Scrooge, pour qu’il s’absolve de ses péchés sur terre (ce que son associé Marley regette n’avoir pas fait). La phrase importante que je viens d’aller rechercher est: « It is required of every man that the spirit within him should walk abroad among his followers, and travel far and wide; and if that spirit goes not forth in life, it is condemned to do so after death. » Marley, par son esprit bien sûr, restera vivant pour Scrooge dorénavant. C’est un conte de Noël!
    (Que les septiques ne viennent pas me dire que je vois un clou dans l’œil de je ne sais qui alors que j’aurais une poutre ipn en acier dans le mien).

  2. Moi, je crois plutôt que C.D. insiste sur le fait que Marley est irrémédiablement mort, complètement décédé, définitivement passed away, pour que le lecteur n’ait aucun doute là-dessus, car s’il demeurait un doute, la suite de l’histoire, c’est a dire la visite que fait le fantôme de Marley à Scrooge, perdrait de son intérêt. C’est du moins ce que C.D. affecte de prétendre.

  3. « As dead as a door nail » est une vieille expression anglaise. Dickens aurait préféré comme il le dit « as dead as a coffin-nail », plus appropriée en l’occurrence pour la suite de son conte. Mais il l’emploie à dessein, car la métaphore lui permet d’annoncer ce qui va suivre: Marley n’est pas encore mort, de même que le clou de porte n’est pas mort tant que la porte existe. Il ne pourra mourrir qu’avec elle. Dans l’incipit, les deux points et les trois mots qui suivent « to begin with » n’annoncent que l’histoire va débuter. Géniale introduction! C’est la thèse que je défendrais si j’avais à le faire.

  4. En effet! Quoi de plus réduit qu’un clou de porte?

    Mais la métaphore est très riche car quoi de plus mort qu’un clou de porte conçu et planté pour ne pas être arraché! Quoiqu’on fasse (Jésus restant enfermé dans ses évangiles) on ne peut arracher un défunt des bras de la mort!

    Dickens a donc raison, les Britons du passé avaient le sens de la métaphore juste!

    Mais on peut quand même essayer de faire mieux en élargissant notre univers des métaphores à celles des autres et de leurs ancêtres!

  5. C’est fou, quand même, de voir à quoi tient l’existence d’un pays?

    Il y aura donc Brexit par respect des métaphores fabriquées et perpétrées par les ancêtres!

    Comme disait l’Auguste Comte (pas André), « les morts gouvernent les vivants! »

    Pour ma part, je préfère les mains profanatrices qui arrachent les clous des cercueils et défoncent les portes cloutées ou font écrouler les murs (de Jericho, de Berlin, de Chine ou du Rio Grande) pour permettre de vivre intensément et pacifiquement avec nos contemporains même s’ils sont mécontents de ne pas partager nos ancêtres!

    Est-ce l’humour ou le conservatisme britannique outrancier qui attire tant le rédacteur en chef de ce grand journal matinal?

    Puisqu’il faut conclure sur une suggestion de forme, j’aurais traduit ‘simile’ par métaphore ou comparaison simpliste ou réductrice!

  6. On a dejà eu l’occasion de parler d’incipits dans le JDC et celui-ci est assurément l’un des grands de la littérature. Dickens s’y entendait façon incipits (j’avais cité celui de son roman historique « A tale of two cities », dont je dirais ici que c’est pour moi l’un des recits les plus évocateurs de la révolution française que je connaisse). Mais attention: la ponctuation est importante. Il me semble que la traduction ci-dessus a omis un : (deux points) que Dickens n’a pas mis là par hasard.

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