Une œuvre d’art n’est digne de ce nom que si elle donne au public l’occasion de rejoindre l’auteur. Regarder le « Radeau de la Méduse » équivaut à une conversation avec Géricault. Le reste, notamment le compte rendu de la situation n’est que littérature. Il en est de l’art comme de la vie. On aime une histoire parce qu’on aime le conteur. La même histoire, contée par un autre, n’offre aucun intérêt. André Gide résume cet état de choses en deux mots : « En art, seule la forme compte. »
Jean Renoir-Ma vie et mes films
Je vous l’ai dit cent fois : l’histoire, on s’en fout, c’est le style qui compte !
Les Britanniques disent aux Américains du Nord que l’anglais est la langue qu’ils ont en commun et qui les sépare.
Eh bien, la langue française que nous pensions avoir en commun avec le Québec, ou avec l’Université ou avec René-Jean joue le même rôle : elle nous sépare.
Quand il s’agit de littérature et que Paddy, Buffon et moi parlons de style, nous faisons référence à cet ensemble de procédés, d’habitudes, de points de vue et de formes qui caractérisent la façon d’écrire d’un auteur.
Quand René-Jean parle de style, et il le dit très clairement, il parle de la façon de se comporter, de parler, de s’habiller d’un homme, nécessairement présumé germanopratin, snob et vain.
Le problème, c’est que ce n’est pas de ça que je parle. Je dis seulement qu’une histoire de petite bourgeoise de province qui s’ennuie à la maison et qui trompe son médecin de mari, ça peut donner un épisode de Amour, Gloire et Beauté comme ça peut donner Madame Bovary. C’est une affaire de style.
Donc, l’histoire de la petite emmerdeuse de Normandie, on s’en fout, c’est le style de Flaubert qui compte.
Idem pour les pommes que peint Braque, le nu que peint Modigliani, ou les Mousquetaires que dessine Picasso. Les pommes, la fille, les moustachus, on s’en fout. C’est même pas ressemblant. C’est la façon dont Braque, Modigliani et Picasso nous les montre qui compte.
Et surement pas la façon dont ils se comportaient ou s’habillaient.
Comme toujours ou presque, nous ne partageons pas les mêmes significations ou acceptions des mots ou concepts que nous utilisons. Ce dont la théorie de l’incommunicabilité humaine rend parfaitement compte!
Par ‘histoire,’ j’entends ici ce que les Anglais appellent « the narrative » ce que les journalistes anglo-saxons qualifient de ‘story’. L’histoire que je visais ici était la formule: « l’histoire on s’en fout, c’est le style qui compte! » Je prétendais que ce n’était pas parce qu’on la répète cent ou mille fois qu’elle devient plus valide ou plus proche de la réalité. À moins qu’elle ne prenne la forme de prophétie auto-réalisatrice chez celles et ceux qui y croient! Ce qui est très fréquent, hélas!
Puisque l’être humain (condamné à l’incommunicabilité par sa condition) ne peut accéder au réel, il ne peut que se raconter des histoires qui vont de ton affirmation au mythe d’œdipe ou aux saintes écritures… voire encore les constitutions des Démocraties… ou les conjecture scientifiques! Cela inclut, effectivement, la trame de romans ou de scénarios qui ont le mérite de souligner la dimension fictive des histoires racontées!
Dans tous les cas, ce ne sont que des histoires qui connectent leurs croyants entre-eux mais les gardent loin du réel qui leur échappera toujours… donc, tu as raison, en devrait s’en foutre!
Quant au style c’est le comportement corporel ou verbal de la classe, caste ou secte à laquelle on appartient ou souhaite appartenir… « Il a de la classe! » « Quel style! Quelle élégance! » « Quel Panache! »
Ceux qui se racontent certaines histoires et y croient, constituent une classe qui a le style qui lui correspond! Et si l’on n’est pas de cette classe, ça nous en touche une mais pas l’autre! On s’en fout itou!
Avec les bons souvenirs de la Belle Province!
« Ce n’est pas parce que l’on répète cent fois la même histoire qu’elle devient réalité! »
Vraiment ?
Chacun ses références. J’ai avec moi Renoir, Gide, Chandler, Robbe-Grillet, Pagnol, et probablement aussi Vialatte, les Hussards, et autres Morand.
Contre moi, j’ai John Ford, qui disait que 3 choses sont nécessaires pour faire un bon film : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire, mais Ford avait un style et pour lui l’histoire n’était je crois qu’un prétexte. Par ailleurs, il adorait se moquer des journalistes à leur insu. J’ai aussi Julia Kristeva dont j’ignore tout y compris le sens qu’elle a donné à sa reprise de l’aphorisme de Rimbaud.
Ce qui me permet d’ajouter une fois de plus: « le style c’est l’homme même », formule célèbre de Buffon à propos de laquelle j’eus à disserter en première. Et justement, je dirai aujourd’hui que si le style est bien l’auteur, càd l’homme de l’art, l’histoire elle, càd la matière, on ne peut pas s’en foutre, c’est le bœuf du hamburger.