Carnet d’Écriture (12) – Kurt Vonnegut pour modèle

Kurt Vonnegut est l’un des plus grands écrivains américains du XXème siècle. J’ai longtemps cru que c’était lui qui avait écrit «Catch 22» et «Pourquoi j’ai mangé mon père», mais non, c’est pas lui. Mais, c’est vraiment lui qui a écrit, entre autres, deux bouquins que je n’ai pas lus et vous non plus, mais dont les titres nous disent à tous quelque chose : Abattoir 5 (je suis en train de le lire) et Le petit déjeuner des champions.

En dehors de ses succès littéraires réels, Kurt était un farfelu notoire, connu pour ses discours cinglés de fin d’année universitaire qu’il acceptait de faire uniquement parce qu’il pouvait s’y souler gratuitement. Expert en techniques discursives, il disait « Si vous voulez que les gens écoutent ce que vous avez à dire, prétendez que c’est quelque chose que votre père vous a dite », et c’est ce que je vais faire, en occultant que, d’après Kurt lui-même, les seuls conseils que lui ait jamais donnés son père étaient : « Ne tue personne » et « Ne te mets rien dans l’oreille »

Donc, un jour qu’avec mon père j’allais rue de Rennes chercher l’un de mes enfants à la sortie du Cours Desir (et non pas Désir comme c’est tellement tentant de le dire, mais de toute façon, ça n’a plus d’importance, le cours Desir ayant disparu à la fin des années 90), il me dit :
— As-tu remarqué, Ô mon fils, le numéro de la porte cochère devant laquelle nous attendons la sortie d’une partie de ta progéniture ?
— Oui, mon père, lui répondis-je. Il est inscrit au-dessus des vantaux de la porte cochère. C’est le numéro 50.
— Bien. Et maintenant connais-tu le numéro de l’immeuble voisin qui se trouve à la gauche du numéro 50, et dans lequel s’abrite le magasin Prisunic ?
— Question facile, Père, car le numéro est inscrit dessus dans les mêmes caractères que ceux du 50. C’est le 52.
— Très bien. À présent, pourrais-tu me dire quel est le numéro de l’immeuble qui se trouve à la droite du Cours Desir et qui, tout en abritant le Drugstore Saint-Germain, fait l’angle avec le boulevard du même nom ?
— De manière tout aussi évidente : il porte le numéro 48.

J’interromps le verbatim de ce dialogue soutenu pour préciser d’une part qu’à l’époque des faits rapportés, le Drugstore Saint-Germain avait succédé à la Brasserie Le Royal, que c’est maintenant Emporio Armani qui occupe ces mêmes lieux, et, d’autre part, que mon père, philosophe pourtant présocratique, était un adepte prosélyte de la maïeutique, et peut-être même son véritable fondateur. Mais reprenons, car ainsi vont les choses.

— Parfait, reprit mon père. À présent, ne crois-tu pas que l’on pourrait conclure de ces observations que l’immeuble situé à la gauche du 52 doit porter le numéro 54 ?
— C’est l’évidence même ! D’ailleurs, c’est le cas.
— Et maintenant, mon fils, de la même manière, ne devrait-on pouvoir conclure que l’immeuble qui se trouve à la droite du 48 porte le numéro 46 ?
— Ce serait logique, Père, assurément !
— Bien, bien, bien ! Voudrais-tu me dire maintenant quel est le numéro de l’immeuble qui se trouve à la droite du numéro 48.
— Je le voudrais, Père, mais ne le peux point.
— Et pourquoi cela, s’il te plait ?
— Parce que l’immeuble du 48 n’a pas de voisin à droite.
— Et pourquoi cela, s’il te plait ?
— Mais parce qu’à la place, il y a le large espace inconstructible créé par le tracé du boulevard Saint-Germain.
— Mais, mon fils, ne se pourrait-il pas que le numéro 46 se trouve de l’autre côté du boulevard ?
— Certes, mon père, cela se pourrait, mais pas en l’occurrence, car de l’autre côté du Boulevard, à l’endroit où tu peux voir ce rendez-vous de l’élite intellectuelle qu’est le café des Deux Magots, ce n’est pas, ce n’est plus la rue de Rennes, mais le numéro 6 de la Place Saint-Germain-des-Prés.
— Alors, mon fils, peut-on dire que le numéro 46 de la rue de Rennes demeurerait introuvable à qui le chercherait.
— On le peut, Père, on le peut. Le numéro 46 a disparu.
— Mais n’en est-il pas de même du numéro 44 ?
— Indubitablement !
— Et du 42 ?
— Également !
— Et du 40 ? Et du 38 ? Et de tous les numéros pairs jusqu’au numéro 2 ?
— Pareil !
— Maintenant, retourne-toi s’il te plait et dis moi quel numéro porte l’immeuble d’en face qui fait l’angle avec le Boulevard Saint Germain ?
— Le 41.
— Vois-tu le numéro 43 ?
— Parfaitement, avec sa grande porte rouge.
— Et le 39, le vois-tu ?
— Non ! A l’endroit où il devrait être, je vois une étrange fontaine.
— Et plus loin, que vois-tu ?
— Le boulevard, et puis la place, et puis un église, et puis le…
— Bon, ça va, ça va. De ces dernières observations, penses-tu pouvoir conclure que, pour la rue de Rennes, le sort des numéros impairs est le même que celui des numéros pairs.
— Sans hésitation !
— Et donc…
— Et donc ?
— Donc les quarante premiers numéros de la rue de Rennes ont purement et simplement… purement et simplement… purement et simplement quoi ?
— Purement et simplement quoi ? Ah, oui ! Ils ont purement et simplement disparus.
— Ah ! Tu vois, crétin, que tu peux quand tu veux !
— Oui, Papa, mais c’est un peu lassant.

Voilà donc ce que m’avait dit mon père par cette belle matinée de printemps alors que nous attendions la sortie des classes devant le Cour Desir.
Bien que la connaissance de cette curiosité citadine ne m’ait jamais servi à rien, je l’ai conservée précieusement dans un coin de mon cerveau, comme on garde dans une vielle boite à cigare la montre LIP irrémédiablement figée à 9 heures 17 que vous a laissée votre oncle Archibald. Mais un jour…

A SUIVRE 

LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES 

publié par Aamazon

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *