Une vie de dingue !

“Cette autobiographie est inoubliable, m’a-t-on dit.
Tant pis, ai-je répondu. Je la rediffuse quand même !”

temps de lecture : 6 parsecs et demi

Une vie de dingue !

C’est quand le gnou fugace
commence à barbifier
dans les surtarbrandurs
qu’il faut que l’oxymore subtil
manduque vers son ergastule.
Proverbe Chihuahua

Chapitre premier : les origines 

Si mes souvenirs sont bons, je suis né un 24 décembre vers 23h45 entre un bœuf et un âne gris. Et pourquoi cela, vous demandez-vous ? Eh bien, essentiellement parce que le gynécologue accoucheur de ma mère était parti à l’improviste à la Martinique pour trois semaines. Ma mère ne put se résoudre à attendre son retour et, en l’absence de mon père pour la conduire à l’hôpital, elle me donna le jour dans la ferme familiale. Il faut dire qu’à cette époque, papa était parti acheter des langoustines depuis plus de trois ans, ce qui rendait ma filiation incertaine. Dès que je fus en âge de comprendre cette bizarrerie de calendrier, je posai la question à ma mère et m’éloignai aussitôt. Un peu plus tard, elle me répondit très franchement en m’expliquant qu’il s’agissait là de l’un de ces miracles de l’amour et que je ferais mieux de réviser l’annuaire des marées plutôt que de perdre mon temps à faire de la généalogie. Sur quoi, elle me laissa redescendre du toit de la grange.

Cette question étant résolue, je pus retourner à la construction de la maquette au 1/10ème du pont de la Rivière Kwaï en coquilles d’huitres qui m’avait occupé les deux années précédentes. Certains qui sont toujours à critiquer l’artisan consciencieux pourront peut-être trouver que deux ans c’est beaucoup, mais il faut savoir que j’avais tout d’abord entrepris le travail avec des moules de Bouchot. Au bout de quelques semaines, l’odeur devenant prégnante, je décidai de ne plus utiliser que des coquilles vides, mais, après sept mois de labeur acharné, je m’aperçus que leur couleur noire donnait à mon pont un petit côté convoi funèbre non désiré. Je passai donc aux coquilles d’huitres dont les tons chatoyants et les formes variées apportaient au pont de la Rivière Kwaï une note gothique absolument ravissante. Le colonel Nicholson en aurait été tout à fait content. Pourtant, il ne le fut pas, car l’ouvrage ne fut jamais achevé. En effet, un mardi matin, je fus saisi d’un doute indubitable et je demandai conseil à un marin grec. Quand j’appris de lui que jamais des coquilles de Cancale et de Marennes Oléron ne pourraient supporter le poids de mon train électrique Marklin au 32ème s’il comportait plus de trois wagons chargés, je fis immédiatement sauter la maquette, et le train avec, au moyen d’un ingénieux dispositif que j’ai décrit en détail dans mon ouvrage malheureusement épuisé : « Eh vas-y donc, c’est pas ton père ! »

Chapitre deuxième : de bas en haut et retour

Je passai les deux années suivantes en dépression nerveuse au Casino de Vitry-sur-Ardon. Je tiens à remercier ici plus particulièrement le directeur du Casino, Thierry Lafronde, les caissières n°6 et 7, Jacqueline Joubert et Jacqueline Auriol, le personnel de nettoyage, Alexis de Jonville-Lecourt et Palamède de Charlus, ainsi que le Père Noël, père noël, sans oublier mes parents, qui ont souhaité garder l’anonymat, sans qui je ne serais pas ce que je suis.

Sorti major et un mardi de cette période exaltante à Vitry-sur-Ardon, je me sentis enfin capable de remplir le formulaire simplifié d’obtention du brevet de pilote de ligne, ce que je fis avec brio. Par retour du courrier, je reçus de la Compagnie A.L.I.F. (Air Limoges International & Fils) un contrat indéterminé à durée limitée avec galons d’argent et parachute doré. J’entamai alors une nouvelle vie pleine de rencontres, d’aventures et de chamallows.

Je ne résiste pas au plaisir de vous narrer dès à présent une des anecdotes qui ont fait le succès de ma tournée triomphale de conférences à travers le Haut Adige. Voici :

Le 17 Ventose de l’année du Rat Musqué, alors que je me rendais au terrain d’aviation pour faire chauffer les moteurs de mon vieux Roux-Combaluzier 53 en vue de la liaison Limoges — Karachi — L’Estaque-Ville que je devais accomplir dans la matinée, le pneu avant gauche de ma draisienne éclata dans un malencontreux nid d’aigle. L’engin était inutilisable. Aussitôt, selon la procédure en usage, je brûlai ses papiers d’identité et lui tirai une balle dans le guidon afin d’abréger ses souffrances. Je pris ensuite quelques instants, en fait dix-sept, pour me reposer de mes émotions et examiner la situation. Il me restait plus de cinq cents mètres à parcourir par mes propres moyens, sans nourriture, sans boisson et sans musique de fond. Devant la difficulté de l’épreuve qui m’attendait, le découragement me saisit un instant aux oreilles, mais je me rappelai alors ce que disait mon confrère pilote Mermoz quand il se trouvait dans de telles circonstances : “C’est pas qu’il est tard, mais je m’emmerde”. Cette maxime, héritée d’Hamilcar Barca, me permit de surmonter mon abattement passager et bien compréhensible. J’aurais voulu vous y voir, vous. Quand, douze minutes et des broquilles plus tard, j’arrivai au pied de mon fidèle Roux-Combaluzier, mon non moins fidèle mécano, Julien Carette, me dit avec son inimitable accent tête de veau : «C’est pas pour dire, Patron — il m’appelait toujours «Patron» ou alors «Tête de pneu», ça dépendait — c’est pas pour dire, Patron, mais on est mercredi !» En bons camarades dont l’amitié avait été renforcée par les multiples aventures vécues de conserve, nous éclatâmes de rire tous les deux et il n’en fut plus jamais question. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des cas, et ça aurait pu continuer comme ça encore longtemps.

Chapitre troisième : ça va mal 

Mais les dieux sont cruels et les gens sont méchants. Un an plus tard, victime d’une cabale montée par un syndicat de quatre-vingt-dix-sept passagers, je fus interdit de vol à la suite d’un banal looping suivi d’un double tonneau avec lâcher de ballons effectués avec un Bouvard-Pécuchet 63C flambant neuf au-dessus du village de Champignac où habitait mon beau-frère Gérard à qui je voulais dire bonjour, tout cela sous le prétexte que je n’avais pas demandé aux passagers d’attacher leur ceinture.

Chapitre quatrième : sur la voie de la sagesse

Après six mois d’exil et d’introspection sur la rive gauche du Caucase, je décidai d’abandonner cette profession de porteurs de Ray Bans pusillanimes et de rechercher un métier à la fois plus casanier et moins astreignant que celui que je venais de quitter. J’hésitai longtemps entre épépineur de groseilles à Plougastel d’Aoulas et plieur de mouchoirs à Cholet. Un ami me proposa le poste d’adjoint fermeur de robinet à l’hôtel du Libre Échange de la rue des Billes du Calvaire, mais une subite tendinite chronique du poignet me fit échouer à l’examen d’embauche.

Chapitre dernier : l’apothéose

C’est alors que j’achetai quatre navires porte-containers pour fonder une Compagnie de Navigation spécialisée dans le Transport des Stocks Options. Le succès fut fulgurant, encore plus fulgurant que ce que la Presse en a rapporté. Je fus notamment désigné “Homme de l’année” par La Gazette des Notaires du Cantal. Mais, comme le petit-fils de Jean-Paul Getty, le succès a sa rançon et je ne tardai pas à ressentir le besoin de mettre un terme à cette vie de dingue. Jouissant désormais d’une fortune colossale, je n’eus aucune difficulté à acheter une mine de moutarde désaffectée dans le but de m’y installer pour me consacrer à écrire n’importe quoi. C’est chose faite.

Je me dédie cette autobiographie à moi-même, 
moi sans qui rien de tout cela n’eut été possible.

 

 

7 réflexions sur « Une vie de dingue ! »

  1. Tu oublies un détail de taille : tu nous aides à (mieux) vieillir

  2. Tu ne nous ferais pas une petite déprime par hasard?
    Je te rassure c’est le sort de tous les grands écrivains en panne d’inspiration…
    Philippe ROTH ( dont je viens de lire la biographie , très américaine , de 900 pages)faisait un épisode dépressif entre deux textes… certes compensé par la drague de très jeunes femmes..
    Mais je ne peux te le conseiller: j’aime trop S pour cela…

  3. Eh oui… mais c’était l’été 2019, l’été insouciant, le dernier été (joli titre, bien dans l’ambiance). C’était la période où, pour me distraire de l’écriture du Cujas, je pouvais encore écrire en deux ou trois heures un texte absurde de 1300 mots comme celui-là ou, en un mois ou deux un texte de 25000 mots comme la Sacrée soirée devenue Blind dinner.
    Mais le COVID et bien d’autres choses sont passées, les années en particulier, et la source est presque tarie. Pour en tirer un peu de substance, il faut prendre une serpillère et la tordre vigoureusement, ce qui ne donne pas toujours un jus très clair. Alors, on essaie de s’en tirer avec des subterfuges, des vidéos faciles, des silhouettes pensantes, et bientôt des mouettes rieuses et des lampes articulées.
    Eh ben ! Ça promet…

  4. Hier soir, l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes, réunissait plusieurs auteurs d’autobiographies dont Philippe Coutheillac et Lorenzo dell’Acqua. Passons rapidement sur le récit du second, un banal règlement de comptes avec son père que tous ceux de sa génération auraient pu écrire sauf que le sien était psychanalyste. S’il parle pour une fois de lui, nous a-t-il expliqué, c’est pour justifier aux yeux de ses lecteurs sa détestation de Freud et encore plus de Barthes. Au premier, dit-il, on doit tout de même une idée novatrice et révolutionnaire à savoir que le rêve provenait du cerveau et non de la Pythie. Quant au second, il ne lui pardonnera jamais cette interprétation fumeuse de la fracture du genou d’une femme en cours de divorce qu’il fallait lire en réalité comme étant la fracture du je-nous (son couple), un jeu de mots sémiologique digne de l’Almanach Vermot, et encore. On se demande sans rire quelle fracture aurait pu se faire une chinoise ou une allemande dans les mêmes circonstances.

    Quant au texte de Coutheillas, c’est une merveille dont l’humour sophistiqué est à des armées-lunaires dudit Almanach Vermot, heureusement pour les deux lecteurs assidus de son blog. Il y a cependant dans son autobiographie une omission que Lorenzo s’est empressé de signaler. Il l’avait découverte dans un ouvrage méconnu de Coutheillas, « Ma vie entre les lignes de la main d’Esmeralda », qui est le récit délicieux de sa première nuit d’amour avec Gina Lollobridgida, suivi malheureusement d’une énumération un peu fastidieuse de toutes ses conquêtes féminines. On comprend pourquoi, malgré un talent discutable, ce dernier persista si longtemps dans la mise en scène de cinéma avant de se consacrer à l’écriture pour notre plus grand bonheur à tous.

  5. Ah c’était le temps béni où tes doigts couraient sur le clavier, où tu savourais l’effet de tes fantaisies verbales sur ton lectorat en pâmoison…
    C’était le temps béni où l’on pouvait ouvrir le JDC sans risquer de se noyer…
    C’était le temps béni où Gisèle et Jean Pierre ne s’étaient pas mis en tête de nous conduire dans le mur
    Pas si dingue cette vie là…

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