Les fleurs jaunes (1/2)

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Un homme avec des fleurs ? Le plus empoté, c’est l’homme.
Antoine Blondin

 Première partie

En rentrant de la rue de Rennes, il y a quelques jours, je me suis rappelé brusquement la promesse que je m’étais faite la veille : offrir des fleurs à ma femme. Je n’avais pas pu le faire sur le moment, celui où j’avais conçu le projet, forcément, parce que, ce jour-là, nous étions le dernier lundi du mois d’août. Alors vous pensez ! Lundi + mois d’août = zéro fleuriste. Normal ! Contrariant, mais normal.

Si je dis “nous étions“, ce n’est pas parce que je me prends pour le roi des Belges. Quand je dis “nous étions“, quand je parle à la deuxième personne du pluriel, c’est par pure politesse, parce que vous pensez bien que, où vous étiez, vous, à ce moment-là, je m’en fiche comme de ma deuxième (je dis ça parce que, la première, il parait qu’on s’en souvient toujours).

Donc, je suis du côté de la rue de Rennes, on est mardi — tout le monde est mardi — et bien qu’en août, j’ai des chances de trouver un sacré foutu fleuriste ouvert. Et, de fait, au coin de Raspail et de Vaugirard, il y a un sacré foutu fleuriste ouvert. Sur le trottoir, il y a des seaux avec dedans des tas de petits bouquets, tout prêts, de toutes les couleurs. Je me dis : des fleurs jaunes, c’est des fleurs jaunes qu’il me faut. Elle aime beaucoup les fleurs jaunes. Je le sais parce qu’un jour que je lui apportais un bouquet, elle m’a dit “Oh ! Comme c’est gentil ! J’adore les fleurs jaunes !” Enfin, elle ne l’a peut-être pas dit exactement comme ça, mais c’était bien ce que ça voulait dire. J’ai du mal à me rappeler ses mots, exactement, parce que ça fait bien vingt, vingt-cinq ans que c’est arrivé. J’espère qu’elle n’a pas changé de goût depuis. Parce qu’ avec les femmes, il faut faire attention. Ça change d’avis comme qui dirait. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on disait ça, comme qui dirait. Moi, pour la même chose, je dirais plutôt “comme de chemise“, mais pour une femme ça ferait beaucoup trop de chemises. Alors, va pour “comme qui dirait“.

Donc, des fleurs jaunes. J’en prends trois bouquets tout prêts, parce que, quand on offre des fleurs, il ne faut pas y aller avec le dos de la cuillère ; il faut y aller franchement. Avec mes trois bouquets, je rentre dans la boutique et je demande au patron qu’on m’en fasse un seul. Il les attrape et, sans me regarder, il me lance :

— C’est pour offrir ?

— Non, c’est pour manger tout de suite, connard !

Non, en vrai, je n’ai pas dit ça. J’aurais bien voulu lui faire une réponse de ce genre, une réplique à la Jean-Marie Bigard. Tout le monde rit quand Bigard dit quelque chose comme ça, lui. Mais moi, quand j’essaie, ça ne marche jamais. Ça tombe à plat. Ou pire. Alors, je préfère m’abstenir. D’ailleurs, en fait, je n’ai jamais essayé.

Donc, je ne lui pas dit « Non, c’est pour manger tout de suite, etc.… », mais seulement : « Oui, si c’est possible. » N’empêche ! « C’est pour offrir ? » Quelle question idiote ! Évidemment que c’est pour offrir ! Ce n’est pas pour me mettre à la boutonnière, ou pour me souhaiter mon anniversaire ! Connard ! J’ai vraiment envie de… mais bon… alors, bien poliment : « Oui, Si c’est possible. »

Et me voilà reparti vers chez moi, dans la rue de Vaugirard, tout content mais un peu gêné quand même. Vous savez ce que c’est, parce que pour vous c’est probablement la même chose, mais quand on trimballe un bouquet de fleurs dans la rue, on a toujours l’impression d’avoir l’air idiot. On se dit que les gens vont vous prendre pour un crétin de fiancé transi qui vient faire sa demande, qu’il ne vous manque plus que l’œillet au revers, la bague dans la poche et les gants beurre frais à la main pour être parfaitement ridicule. Ah si ! Ah si ! Si vous portez le bouquet bien devant vous, avec les fleurs vers le haut, c’est sûr que tout le monde va penser ça. Alors, quand je porte un bouquet, j’ai ma méthode. Ce n’est pas très souvent, mais j’ai ma méthode. Je le porte au bout du bras, bien vertical, les fleurs vers le bas le long de la jambe, comme ça les gens ont moins de chance de les voir et moi, d’avoir l’air idiot.

Donc me voilà rue de Vaugirard à marcher vers le Luxembourg. Vous la connaissez, la rue de Vaugirard : le trottoir est étroit et il n’est pas facile de croiser les gens à distance raisonnable, je veux dire à une distance qui permette de faire semblant de ne pas les voir. Parce que je n’aime pas beaucoup croiser le regard des gens. Sur un trottoir aussi étroit, c’est inévitable, les gens vous regardent, c’est comme ça. Et moi, je ne suis jamais sûr de ce qu’ils vont penser de moi. Alors, à chaque fois, je dois me composer une attitude. Les sourcils froncés, l’air décidé et le regard fixe, pendant deux ou trois mètres, je suis celui qui a pris la décision qui s’imposait et qui s’en va d’un pas ferme régler un problème en deux temps, trois mouvements ; ou alors, pendant cinq secondes, le temps de croiser le passant, le regard hésitant, presque inquiet, je cherche des yeux les plaques de noms de rue ou de numéros d’immeubles et je suis l’étranger au quartier ou même au pays — je préfère au pays — qui cherche son chemin ; je peux aussi, mais plus rarement, l’air serein ou amusé, prétendre m’intéresser aux cariatides qui soutiennent les balcons, au détail des portes cochères ou aux chiens-assis des toitures et être ainsi le promeneur parisien, élégant, cultivé et libre de son temps. J’ai une série de personnages comme ça que j’utilise au gré des circonstances, c’est-à-dire, en fait, au gré du quartier et de ma tenue.

Mais quand j’ai un bouquet de fleurs à la main, aucun de mes personnages ne tient deux secondes, à l’exception de celui de livreur de chez Monceau Fleurs. Mais qui a envie d’être pris pour un livreur de chez Monceau Fleurs ?

A SUIVRE (demain)

3 réflexions sur « Les fleurs jaunes (1/2) »

  1. A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS JAUNES
    (1/2)
    Ce matin-là, comme tous les matins de l’année depuis plus de cinquante ans, je terminais mon petit déjeuner préparé avec une invariable méticulosité par ma gouvernante et composé d’un grand bol de café noir avec seulement un sucre et demi mais jamais deux afin d’endiguer une fâcheuse tendance à l’embonpoint fort compréhensible néanmoins à mon âge, d’un grand verre d’eau glacée sensé favoriser un transit intestinal devenu indolent avec les années, et de mes trois petites madeleine dont je ne répéterai pas à des férus de littérature comme vous les origines profondes enfouies dans ma petite enfance et dans la maison rurale de ma grand-mère beauceronne, ni les sensations indéfinissables qu’elles me procuraient depuis cette époque innocente et délicieuse elle aussi.
    Au moment où je reculais de quelques centimètres le fauteuil dans lequel je venais de passer ce moment certes physiologique mais aussi bien confortable dont les vertus, avant que ne débute une nouvelle journée pleine des petites obligations dérisoires peuplant le quotidien désertique d’un jeune retraité, n’étaient plus à démontrer, ma vieille servante m’apporta comme d’habitude sur un plateau d’argent légué par une lointaine tante aux cheveux d’un blanc immaculé le journal que je parcourais avec une lenteur à peine contrariée par le halo doré d’un soleil inattendu dont les rayons dépourvus de chaleur en cette matinée de décembre envahissaient petit à petit ma salle à manger douillette et me laissaient envisager l’hypothétique plaisir d’une promenade au Jardin du Luxembourg dont j’apercevais sous mes fenêtres les vagues décharnées formées par les cimes ondoyantes de ses arbres en hibernation.
    A la rubrique des faits divers que je lisais attentivement, surtout en cette saison glacée, je découvris un événement survenu au bas de mon immeuble dans la matinée de la veille qui ne manqua pas d’attirer mon attention pourtant préoccupée à ce moment-là par une digestion que les petites madeleines peut-être trop grasses pour mes villosités intestinales chancelantes avaient rendue quelque peu problématique et m’occasionnaient une sensation désagréable sans être douloureuse au niveau de mon ventre distendu par une fermentation malvenue. Un homme au physique scandinave, aux cheveux certes rares mais bien alignés sur un crâne qui avait à coup sûr contenu des idées et des pensées au dessus de la moyenne régionale, vêtu d’une redingote rouge, de chausses blanches couvrant des bottines en cuir beige clair, d‘un chapeau melon vert pâle, de gants de couleur indéfinissable, avançait à pas mesurés sur le trottoir de la rue de Vaugirard, celui qui est très étroit et toujours à l’ombre, d’une démarche inhabituelle même pour son âge plus que mûr : en effet, il progressait de travers avec la lenteur des crabes maladroits qui envahissaient à marée basse l’immensité des sables mouillés de la plage de Balbec, le visage en permanence baissé comme si la crainte d’un déséquilibre préjudiciable l’obligeait à s’assurer de la place respective de chacun de ses pieds sur le sol, fuyant le regard pourtant indifférent des autres passants venant en sens inverse et tenant dans sa main droite les tiges régulièrement sectionnées d’un bouquet dont la couleur des pétales s’accordait il est vrai avec un certain bonheur à sa tenue que l’on aurait pu juger à une autre époque excentrique : il s’agissait de fleurs aux pétales jaunes comme on n’en voyait plus depuis que les gaz toxiques de nos ennemis ancestraux avaient ravagé les vastes champs du nord de la France où elles avaient coutume d’éclore avant de finir leur existence éphémère dans les pots traditionnels de nos aïeux comme il y en avait tant jadis à Combray.
    à suivre

  2. JE me suis amusée à demander à Mister Google ce qu’il pensait des fleurs jaunes : c’est édifiant : symbole de trahison , d’infidélité et j’en passe!
    Dieu merci on trouve tout sur le grand «  nerdier »( le royaume des nerd ») et je lis avec soulagement que c’est aussi symbole de joie éclatante.
    Alors on va oublier ce que tu fais réellement aux terrasses de café et ne retenir que le sourire éclatant de Sophie….

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