Prendre l’Amérique en bloc

morceau choisi

Death Valley et Las Vegas sont inséparables : il faut accepter tout ensemble, la durée immuable et l’instantanéité la plus folle. Il y a une affinité mystérieuse entre la stérilité des espaces et celle du jeu, entre la stérilité de la vitesse et celle de la dépense. C’est ça l’originalité des déserts de l’Ouest, dans cette juxtaposition violente et électrique. Et c’est la même chose pour le pays entier : il faut accepter tout en bloc car c’est ce télescopage qui fait le côté illuminating1, exhilarating2 du mode vie américain, de même que dans le désert, tout fait partie de la magie du désert. Si vous considérez cette société avec les nuances du jugement moral, esthétique ou critique, vous en effacerez l’originalité qui vient justement de défier le jugement et d’opérer une confusion prodigieuse des effets. En esquivant cette confusion et cet excès, vous échappez simplement au défi qu’elle vous lance. La violence des contrastes, l’indistinction des effets positifs ou négatifs, le télescopage des races, des techniques, des modèles, la valse des simulacres et des images ici est telle que, comme pour les éléments du rêve, vous devez en accepter la succession, même inintelligible. Vous devez faire de ce mouvement le fait irrésistible et fondamental. Il est vain d’opposer Death Valley, phénomène naturel sublime et Las Vegas comme phénomène culturel abject, car l’un est la face cachée de l’autre et ils se répondent de part et d’autre du désert comme le comble de la prostitution et du spectacle au comble du secret et du silence.
Jean Baudrillard – Amérique – 1986

(1) Éclairant
(2) Exaltant

2 réflexions sur « Prendre l’Amérique en bloc »

  1. Réflexion faite, je dois ajouter que le passage extrait ici du livre Amérique de Jean Baudrillard, génial je le répète (l’extrait), ne reflète pas pour moi le livre entier que je n’ai d’ailleurs pas lu. Je me souviens avoir voulu l’acheter autrefois mais après en avoir feuilleté quelques page chez le libraire ou à la Fnac, je l’ai reposé sur le rayon. Trop abscons!

  2. Ce texte, très court, est absolument remarquable pour expliquer l’Amérique prise dans son ensemble. L’idée de juxtaposer au départ Death Valley et Las Vegas est non seulement originale mais géniale. J’y retrouve très exactement mon idée de l’Amérique. J’ai évoqué dernièrement le dernier livre de Nicole Bacharan “Les grands jours qui ont changé l’Amérique” (386 pages, 23 textes partant du 22 novembre 1621 “Le mensonge des puritains” jusqu’au 6 janvier 2021 “L’insurrection”) qui ne fait rien d’autre que d’illustrer cette évocation de Baudrillard. Chapeau!

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