New York, où sont les vieux ?

Voici un texte écrit et publié il y a presque six ans, avant la COVID-19 bien sûr .
J’y ai ajouté quelques illustrations. New-York, où sont les vieux ? Bonne question.

Et  les neiges d’antan ?

Au cœur de SoHo, entre Houston et Canal Street, Broadway n’est plus qu’un grand marché aux vêtements où les magasins de luxe côtoient les boutiques ordinaires. La foule est partout, et aussi le bruit, la circulation, les travaux, les sirènes, les roulottes à hot-dogs et les panaches de vapeur qui montent des cheminées rouges et blanches plantées dans la chaussée.

En bordure Est de ce quartier, le Bowery rassemble d’étranges magasins de matériels d’occasion pour pizzerias, restaurants chinois, grecs, turcs, et autres exotiques. Les machines en inox usagé voisinent avec des petits personnages bedonnants en plâtre peint de couleurs vives qui présentent des menus vides d’un air jovial et des petits cochons souriants vautrés dans des plats garnis de fausses tomates.

Lafayette Street est différente. Située entre Broadway et le Bowery, au milieu des immeubles en rénovation, on n’y trouve que peu de magasins, et ce sont surtout ceux de petits créateurs de mode ou d’accessoires. Pourtant, on sent que le calme relatif qui y règne ne va plus durer bien longtemps. Le tsunami commercial qui a transformé SoHo est en train de déborder jusqu’ici.

J’ai rendez-vous dans un peu plus d’une heure dans une galerie de Broome Street. Je suis arrivé à pied de Meetpacking, et ça fait un bon moment qu’en attendant l’heure du vernissage, je traine vaguement dans les magasins de SoHo. Vuitton, Apple Store, Moncler, Uniqlo, Club Monaco, Ralph Lauren, Prada, Banana Republic, toutes ces boutiques qui se ressemblent partout dans le monde. Je suis fatigué et en nage et je cherche maintenant un endroit pour m’asseoir, prendre un verre et peut-être écrire un peu en me reposant. On me refuse une table chez Balthazar, agréable brasserie à tendance française, car à cette heure, les couverts sont déjà mis pour le diner. Je passe sans m’arrêter devant un Starbucks : j’ai toujours eu du mal avec cette chaîne de cafés, fréquentés presque uniquement par des jeunes gens à MacBook. Ces établissements sont plutôt sympathiques, mais il faut y piétiner dans la queue pendant dix minutes avant de choisir en quatre secondes entre dix-sept sortes de café différents et trois tailles de gobelets. A l’angle de Lafayette et de Spring, un café-terrasse de grande taille se présente, le  Spring Street Natural Restaurant. Il est calme, pratiquement vide. De gros ventilateurs tournent au plafond. Une serveuse nonchalante, ni tout à fait obèse ni tout à fait asiatique, me propose de m’installer au bar. Comme je refuse, elle me désigne la salle d’un vague geste du bras. Je choisis une table près de la vitrine. La haute carte en matière plastique jaune bordée de vert est plantée devant moi dans un petit socle en bois. On y devine que c’est un restaurant diététique. Tant pis ! De toute façon, je n’avais pas l’intention de manger. Tout en cherchant la liste des bières, je regarde la triste salle, avec ses tables en Formica bleu ciel, ses chaises en contreplaqué jaune monté sur tubes vert d’eau, et son bruyant carrelage gris clair moucheté de noir. Visiblement, ici, c’est du sérieux, on ne cherche pas la chaleur humaine ; on n’est pas là pour rigoler mais pour se nourrir sainement. Comble d’aise, je commence à ressentir sur la nuque un désagréable courant d’air qui m’arrive d’un ventilateur de plafond et qui glace ma transpiration. Je me lève au moment où la serveuse arrive pour prendre la commande. Je lui explique en la croisant qu’ici, il y a vraiment trop de vent. Elle fait un signe d’incompréhension, hausse les épaules et passe à autre chose.

Un peu plus loin, je vois la petite terrasse du Café Sélect et je sens que la clientèle y sera la vraie clientèle de New-York, celle des employés de bureau qui ont fini leur journée. (Les employés des magasins sont encore au travail.)

Comme tous les endroits où l’on peut manger ou boire à New York, mis à part le  Spring Street Natural Restaurant, le lieu est bruyant. Pourtant celui-ci ne l’est pas encore trop car ce n’est que le début de la soirée. Le gérant, mince, barbu, aimable et peut être grec, me place en vitrine. Comme je refuse, il me dit aimablement de m’asseoir où bon me semble.

J’ai choisi une table le long du mur de gauche dont la banquette fait face au bar le long de l’allée par laquelle tous les clients doivent passer. Je jette un coup d’œil panoramique. Comme partout, la caisse est placée à l’entrée. A proximité, cinq tables rondes sont alignées sous la vitrine dont la fenêtre s’ouvre à l’anglaise sur la rue. Le bar longe le mur de droite sur six ou sept mètres. Il y a huit tabourets hauts, tous occupés : deux filles, deux hommes, un noir solitaire en blazer, un couple, et un grand type tout seul. À part le blazer, ils sont tous jeunes, autour de trente ans.

Derrière le bar, le barman ; très mince, il porte barbe et moustache courte, casquette aux armes des New-Yorkers, chemise noire à gros motifs rouges. Il est possible qu’il soit chinois.

Face au bar, une rangée de tables le long du mur opposé. C’est là que je suis installé, à l’abri des courants d’air, avec une bonne vue sur l’ensemble de l’établissement.

Un serveur, gay sans ostentation mais sans aucun doute, prend ma commande. Ce sera un verre de syrah, onze dollars sans la taxe ni le service. À ma droite, la table est encore inoccupée. À ma gauche, un groupe de quatre personnes : trois femmes et un homme. Des yuppies, sans doute. Une brune au visage volontaire, intellectuel, tient la conversation. Ils boivent du vin blanc dans de hauts verres, probablement du chardonnay.

Un peu plus loin à gauche, une toute petite table ronde autour de laquelle s’est installé le groupe le plus classique que l’on puisse trouver à New York : quatre filles, jeunes, dont trois sont jolies et la quatrième presque, bruyantes et contentes d’être ensemble. Elles consultent la carte des vins avec grand plaisir et beaucoup de cris.

Il y a aussi la serveuse, à peine plus de vingt ans, habillée d’une sorte de toge marron avec corde serrée à la taille. Ses longs cheveux blonds sont dressés de façon compliquée, tout en hauteur, couronnés d’une sorte de queue de cheval de cirque. On dirait Rossana Podesta dans Hélène de Troie, ce péplum américain des années 50. Elle est presque aussi jolie qu’elle.

Deux chinoises viennent occuper la table à ma droite. Quel âge ont-elles ? Entre vingt et quarante ans, difficile d’être plus précis. Ce ne sont pas des New Yorkaises car, aussitôt assises, elles ont sorti leurs iPhones pour prendre des photos du bar et se faire photographier par Hélène de Troie. Ceci fait, elles se sont plongées dans leurs messages en agitant leurs pouces sur l’écran et ne se sont plus parlé.

Une grande fille vient de s’assoir à côté de moi, à la table que le groupe de quatre a libéré il y a quelques instants. Vingt-cinq ans, blonde, sophistiquée, elle me fait penser irrésistiblement à Cybill Shepherd. Je voudrais bien préciser mon portrait, mais je n’ose pas trop la regarder. Elle est arrivée seule du bar, un verre de vin blanc à la main, du chardonnay forcément. Un peu plus tard, un jeune type la rejoint. Il tient à la main un cocktail orange clair avec rondelle de citron, grosse paille coudée et petit parasol en papier. Il est assez beau, cheveux mi- longs, genre anglais, voie grave, accent de New York, côté Village.

Le temps d’écrire trois phrases et d’autres filles sont arrivées, parlant fort, naturelles, à l’aise, sans affectation, sûres d’elles-mêmes, jeunes.

Est-ce que vous avez réalisé le nombre de fois où, depuis le début de ce petit texte, j’ai écrit le mot “jeune” ? Cinq fois !

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout.” Quand il arrive de son Europe à genoux, Bardamu dit qu’il trouve une ville “debout”. C’était vrai et, à l’époque, c’était même la seule. Mais aujourd’hui, Singapour, Dubaï, Kuala-Lumpur et une trentaine d’autres villes se sont “levées” à leur tour, sans charme peut-être, mais la verticalité ne suffit plus à distinguer New York. Moi, en débarquant de mon Europe sarcastique et pusillanime, j’ai trouvé une ville jeune, une ville qui donne l’impression quand on la parcourt que les moins de vingt ans et les plus de cinquante sont partis vivre ailleurs.

Où sont passés les vieux ?

Il est dix-huit heures trente. Dehors, il fait presque nuit; c’est “dusk” comme disent souvent les américains. “Dusk” signifie crépuscule, mais combien de fois avez-vous prononcé le mot “crépuscule” au cours des cinq dernières années ? Les gens qui arrivent maintenant s’installent pour diner, car les jeunes dînent de bonne heure.

Rossana Podesta vient me demander si je veux renouveler mon verre, mais il est presque l’heure du vernissage. Je ressors dans Lafayette. Broome street est à deux pas.

La galerie, simple local passé à la peinture blanche mais brillamment éclairé, est déjà remplie de monde. Gobelet en main, tassés devant de grandes toiles aux couleurs vives ou leur tournant le dos, les invités parlent très fort. Sur presque toutes les œuvres exposées, le peintre a figuré des silhouettes plates et noires sur fond de murs tagués. Parfois, il a ajouté derrière les silhouettes de véhicules de toutes sortes dans des perspectives déglinguées. Une feuille dactylographiée qui pend le long d’un mur m’apprend que les prix de vente se situent entre 5.000 et 20.000 $NICK WALKER. L’artiste est là, dans un coin. On me dit qu’il s’appelle Nick Walker, qu’il a trente-cinq ans, qu’il est anglais, qu’il monte. Je discute avec un noir souriant qui porte un blazer vert, un gilet écossais et un haut de forme noir. Il m’explique qu’à la sortie de l’université, il est entré dans la finance, mais qu’après cinq ans, il en avait assez de gagner trop d’argent. Alors, depuis décembre dernier, il a tout plaqué et s’est mis à faire de la photo. Et ça marche. Une petite poupée brune, toute lisse et toute menue, me dit qu’elle gère la fortune de ses parents iraniens, retirés à Los Angeles. Trois jeunes hommes en jeans, T shirts et Converse entrent dans la galerie. Ils viennent de descendre d’une limousine de chez UBER.

Mais, bon sang, où sont les vieux ?

 

Bientôt publié

Demain, 07:47 Le Cujas (62)
15 Mai, 07:47 Bons numéros (4)
16 Mai, 07:47 Les retours de Jules César (1)
17 Mai, 07:47 Le Cujas (63)
18 Mai, 16:47 Rendez-vous à cinq heures à la Terrasse des Naufragés

4 réflexions sur « New York, où sont les vieux ? »

  1. Il s’agit d’un compliment destiné à te rassurer. Chez les écrivains, la maturité est une période très longue et très féconde qui précède la vieillesse …

  2. Euh… ? Je ne vois pas très bien où vient se placer la maturité française dans ce texte.
    Premier degré ? Second degré ? Degré supérieur ?
    Suis dans le brouillard. Quelqu’un voudrait-il allumer la lumière ?

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