Archives de catégorie : Critiques

Viola, Auguste et Mapplethorpe au Grand Palais – Critique aisée 20

Bill Viola

C’est il y a une quinzaine d’années que j’ai vu pour la première fois les œuvres de Bill Viola. C’était au Musée d’Art Moderne de San Francisco. Je me souviens qu’au premier étage, on pouvait voir une exposition de splendides photographies du début du vingtième siècle de paysages du Nord-Ouest des Etats Unis ou du Canada, je ne sais plus. C’était magnifique.
Au deuxième étage, régnait une exposition itinérante de Bill Viola. Dans quelques salles toutes blanches ou toutes noires selon le cas, on pouvait voir plusieurs bidons de deux cents litres, pleins d’eau, au fond desquels un tube cathodique passait le film extrêmement statique du visage d’un homme, ou d’une femme, ou même d’un enfant (pourquoi pas ?), en général en train de dormir. On pouvait voir aussi, projeté sur grand écran, un film d’une dizaine de minutes passé en boucle montrant un homme debout, immobile, devant un bassin rectangulaire. L’aspect peu sympathique de l’eau du bassin expliquait sans doute l’hésitation de l’homme à s’y précipiter. Pourtant, au bout d’une dizaine de minutes, prenant un léger appel, l’homme se décidait à faire ce qu’on appelle une bombe dans le bassin. Pour compléter la frustration du spectateur, l’image se figeait juste avant le contact du corps en boule avec l’eau sale, le privant ainsi du spectacle des éclaboussures. Passionnant !
J’ai eu la chance de revoir une œuvre majeure de Viola à l’église Ste Eustache de Paris, où le Maitre nous a présenté en 2000 un film vidéo inspiré de la Visitation, scène dans laquelle Marie, enceinte du Christ, reçoit la visite d’Elizabeth, sa cousine. Images presque floues, quasi statiques d’une scène que, compte tenu du sujet, on ne saurait qualifier d’endiablée. Passionnant !
Eh bien, à nouveau, voilà Viola. Certes, la technique a fait des progrès. Les écrans sont immenses et les images superbes. Il y a du son. On sent qu’à présent il y a des moyens. Ce pourrait être une très belle exposition de photographies. Mais ce n’est pas. Le problème, c’est qu’elles bougent ces photos, très lentement certes, mais elles bougent. Même montées en boucle et interminables, elles ont un début et une fin. On n’a donc plus grand chose à imaginer. Et ça gâche tout.
Le vrai problème de Viola, c’est la vidéo.

Moi Auguste, empereur de Rome
Le titre de cette exposition amène tout d’abord à se demander si notre président avait connaissance du testament d’Auguste quand il a rédigé sa regrettable anaphore, ou si le titre de l’exposition a été choisi en hommage obséquieux à cette même litanie.
Mise à part cette question qui taraude et trouble l’esprit du visiteur pendant toute sa visite, l’exposition, sans être sensationnelle, n’est pas désagréable. On y voit quelques bustes, statues, fragments de fresques et de mosaïques, bijoux, armes, chaises curules, urnes funéraires, enfin tout le toutim habituel, garanti d’époque. La lecture des extraits du testament d’Auguste (index rerum a se gestarum) est (sérieusement) passionnante. L’ensemble est surtout didactique. Mais vous pouvez aller voir.
Un regret cependant : les liens familiaux très compliqués qui existaient entre les différents acteurs de cette sublime époque n’apparaissent pas du tout clairement sur les panneaux dédiés à ce sujet. Pour en savoir plus, revoyez donc les deux saisons de la série anglaise « ROME ».

Robert Mapplethorpe
Il était photographe, new yorkais, homosexuel, mort à 43 ans du SIDA en 1989.
Il a photographié des corps nus d’hommes, de femmes, des portraits, des fleurs, des sexes.
Ses photos de nus, les plus nombreuses, sont extraordinaires. Ses photos de fleurs, équivoques. Ses portraits, intéressants. Je ne vous dirai rien ici des sexes. Pour pouvoir en juger par vous-même, il vous faudra entrer dans une sorte de cabinet noir au milieu de l’exposition pour les voir. Comme d’une sex-shop, vous en sortirez le rouge au front.

Le Vialatte est-il inné ou acquis? Critique aisée 19

7 minutes 

à Catherine T.

L’autre soir à diner, ma charmante voisine de table me disait qu’elle aimait bien lire de temps en temps les petites histoires que je publie dans le Journal de Coutheillas. Laissant les autres dîneurs discuter de problèmes ardus de mécanique présidentielle, à savoir du scooter de Monsieur Hollande et du dictaphone de Monsieur Buisson, nous avons parlé longtemps de la forme et du contenu du JdC. C’est dire si, pour moi, ce fut une bonne soirée.
Mon enthousiaste convive émit cependant une interrogation sur le sens, et peut-être même un doute sur l’opportunité de l’exergue permanent qui figure sous le titre du Journal: « L’éléphant est irréfutable« .
Dans l’instant et les brumes du Haut-Médoc, je n’ai pas su lui donner de réponse satisfaisante, ou plutôt de réponse qui me satisfasse.
Mais à présent, muni de mon meilleur esprit d’escalier, je vais lui en donner, moi, des explications.

L’éléphant est irréfutable
Ces quelques mots constituent le plus bel aphorisme que je connaisse. Mais ce n’est pas que cela : ils forment à eux quatre toute une philosophie, une ligne de conduite, un sésame, une maxime, une devise qui, si ma famille en avait, devrait figurer sur ses armes.

Développons.
L’éléphant est irréfutable

-« Mais d’abord, grand-père, que veut donc dire « irréfutable »?
-Irréfutable? Mais voyons!…qu’on ne peut réfuter, mettre en doute, contester, critiquer, remettre en question, contredire….
-Mais alors, grand-père, cet adage possède un caractère axiomatique intrinsèque. Il n’est qu’une évidence, un truisme.  Quel fou voudrait mettre en doute, contester ou même contredire un éléphant?
-Tout d’abord, ma petite Henriette, je te prierai, quand tu discutes avec moi, de ne pas utiliser  de mots savants en trop grand nombre. Nous ne sommes pas à France-Culture et quand on sait qu’il y a cinq minutes, tu ne connaissais pas le sens du mot irréfutable, c’est plutôt ridicule. Cela dit, il faut que tu saches qu’il n’y a pas si longtemps, l’irréfutabilité du pachyderme était loin d’être acquise.
Contrairement à la femme, qui remonte à la plus haute antiquité, l’éléphant n’est apparu que beaucoup plus tard. Nos ancêtres les Gaulois ne le connurent que par ouï-dire, et sans y attacher plus d’importance que ça. Alexandre le Grand ne le vit qu’à contrejour par un beau matin de février 325 (avant JC) et les Romains nièrent farouchement son existence jusqu’à ce que les Carthaginois les détrompent (d’éléphant) le 12 novembre 218 (toujours avant JC). Mis à l’honneur dans le grand cirque de Jules César, les éléphants tombèrent en disgrâce dès après les Ides de Mars. Pendant des siècles, on ne parla plus d’eux que très rarement et dans des termes toujours désobligeants, au point que Charlemagne eu cette idée folle, parmi d’autres, de les rayer officiellement du grand catalogue des animaux (De bestiolae magnae) pour l’inscrire à celui des monstres légendaires (De fabulari monstri et aliae stultitiae). C’est à partir de cette époque que l’éléphant entra vraiment dans la clandestinité et finit par disparaître totalement en tant que sujet de conversation. J’en veux pour preuve que ni Clément Marot, ni Ambroise Paré ni même le Vicomte de Bragelonne n’y ont jamais fait la moindre allusion. L’imprudent qui se risquait à évoquer, même indirectement, le gros animal se voyait aussitôt condamné à remonter la Seine de Bougival à Bercy en nageant la brasse à reculons. Tu comprends donc, Henriette, qu’à cette époque, non solum l’éléphant n’était pas irréfutable, sed etiam qu’il était recommandé de le réfuter.
Fort heureusement, avec le développement du chapeau mou et l’invention de la fourchette pour gaucher, l’éléphant a pu regagner au cours des cent dix-sept dernières années tout le terrain qu’il avait perdu et même davantage. Aujourd’hui, il a repris toute sa place. Il est partout, dans les parcs, dans les jardins, dans les journaux, dans les partis politiques, dans le métro, au point qu’il en est parfois gênant, surtout aux heures d’affluence.
Tu vois donc, ma petite Henriette, que l’apophtegme précité n’a pas toujours été aussi évident. Henriette? Henriette?
Tiens ! Elle est partie… »

Trêve de plaisanteries, la seule chose sérieuse dans « l’éléphant est irréfutable », c’est que cette petite phrase est drôle et la seule chose drôle, c’est qu’elle est sérieuse.
Pourquoi est-elle sérieuse? Si vous vous posez encore la question, c’est que vous avez lu trop vite le discours à Henriette ci-dessus. Je résume: l’éléphant est une chose sérieuse (bon, d’accord, l’éléphant n’est pas une chose, mais je ne me sens pas le droit de dire que l’éléphant est un animal sérieux, car, après tout, je n’en connais aucun personellement), il existe, il est partout (voir plus haut).
Pourquoi est-elle drôle? Là, je deviens sérieux: elle est drôle parce que l’affirmation est laconique, péremptoire, conclusive comme si elle provenait d’une longue démonstration, alors que le message porté – l’éléphant existe –  est évident et que personne ne songe à le contester. C’est le comique de l’absurde, du nonsense anglais, la forme d’humour la plus raffinée, loin de l’ironie, de l’esprit de répartie, du calembour et de la contrepèterie. C’est la drôlerie étrange de ces deux hippopotames dont l’un dit à l’autre, qui se prénomme d’ailleurs George, qu’il n’arrive pas à se faire à l’idée qu’on est mercredi (et n’allez pas déduire de ce deuxième exemple que le comique de l’absurde doit nécessairement mettre en scène des animaux africains).

Analyser  les raisons du comique est un exercice dangereux qui a en général pour résultat de tuer le sujet. Aussi je m’arrêterai là. Après tout, tout le monde n’est pas Bergson. Je préfère donc laisser la parole à G.K. Chesterton: « (le nonsense) c‘est de l’humour qui abandonne toute tentative de justification intellectuelle, et ne se moque pas simplement de l’incongruité de quelque hasard ou farce, comme un sous-produit de la vie réelle, mais l’extrait et l’apprécie pour le plaisir. »

Vialatte a beaucoup usé du nonsense (l’usage voudrait que l’on imprime systématiquement les mots « et abusé » après le mot « usé », mais je ne saurais appliquer ce syntagme figé et désobligeant au frère de Jacques Perret et père de Pierre Desproges -dans la famille Spirituel, je voudrais le frère et le père-). Par exemple, il terminait systématiquement ses chroniques par « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! », ceci quel que soit le sujet traité.

Il aimait dire, hors de propos : « Le loup est appelé ainsi à cause de ses grandes dents » (mais y-a-t-il un propos qui permette, à propos, d’affirmer une telle vérité ?)
Dans sa « Chronique du Diable et de la Cérémonie » parue le 23 juin 1959 dans La Montagne (Vialatte a d’abord écrit 898 chroniques hebdomadaires pour ce journal  et puis il est mort.), il a écrit :
(…) Rien de plus cérémonieux que l’homme (sauf le Chinois). C’est même, je crois, le seul animal cérémonieux. Il y a bien le tétras d’Amérique qui organise des danses prénuptiales en défrichant un cercle herbu pour parader devant les dames, et même un oiseau d’Australie qui bâtit une maison complète pour sa fiancée, un kiosque turc, avec des murs et des jardins, au pied d’un arbre, pour lui donner la collation comme M. Jourdain aux marquises, mais le Chinois est encore pire ; pire que le tétras et l’oiseau d’Australie. Il se coupe les pieds pour satisfaire à l’étiquette quand son suzerain lui donne une porte à garder ; il montre ainsi qu’il ne reculera pas ; ce qui fait bien des jaloux ; les jaloux coupent les têtes et les apportent au suzerain pour avoir le droit aussi de se faire couper les pieds. Il ne sert le poisson que la queue tournée vers le convive, le ventre à gauche en hiver, le ventre à droite en été. Et son respect pour les points cardinaux est une véritable obsession ; ce ne sont que portes de l’Est et Dragons du Soleil levant, tortues du Nord, tigres blancs de l’Occident. Il n’est pas jusqu’au oui que le Chinois ne torture et n’éloigne du naturel : il enseigne aux garçons dès leur plus tendre enfance à le dire d’un ton décidé, aux filles à le dire d’un ton humble. Résumons-nous, l’homme est cérémonieux. J’ai entendu (à la Chaise Dieu) une dame dire à son mari : « Tu as parlé au chien impoliment » (il s’agissait d’un affreux basset qui s’appelait Truffe !) Résumons-nous : l’homme est cérémonieux (…)   (Chroniques de La Montagne, Robert Laffont éditeur.)

Si vous n’avez rien compris à ce texte mais que vous avez ri au moins trois fois, c’est que, chez vous, le Vialatte est inné.
Si non, il va vous falloir l’acquérir.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Encore Conrad ! Critique aisée 18

Souvenirs personnels
Joseph Conrad

Je ne vais pas vous faire un cours sur Teodor Józef Konrad Korzeniowski (1857-1924), mieux connu sous le nom de Joseph Conrad. Il a beau être membre permanent de la secte de mes écrivains préférés, si vous ne l’avez pas lu, je ne saurais pas vous expliquer pourquoi vous devriez.
Si vous ne l’avez pas lu, et si jamais un jour vous vous décidez, puis-je me permettre de vous conseiller de commencer par deux nouvelles : Jeunesse, et Typhon ? Vous pourrez alors prendre les romans, en commençant par La Ligne d’Ombre, Au Cœur des Ténèbres,et Lord Jim ? Après cela, vous ferez bien ce que vous voudrez.. Et si vous ne deviez jamais lire qu’un seul de ses ouvrages, pour moi, ce devrait être La Ligne d’Ombre.

Si, grâce à mes judicieux conseils, vous venez d’entrer dans le club des amateurs de Conrad, ou si, plus probablement, vous en faisiez déjà partie,  alors, maintenant, vous pouvez lire ses « Souvenirs personnels ».
Ce petit bouquin, encore jamais édité en France (sauf je crois dans la Pléiade, collection faite pour beaucoup de choses, mais pas pour être lue) vient de sortir en édition de poche (6,10€ !)
On y trouve un écrivain qui, dans un désordre accueillant, y raconte des morceaux de sa jeunesse, des instants de création littéraire, des aventures napoléoniennes de monsieur Nicholas B. son grand-oncle, son examen de passage pour devenir commandant, les raisons de son choix de l’anglais comme langue d’écriture (le français étant selon lui trop cristallisé), son stage de mousse sur le bateau des pilotes du  port de Marseille, les interminables voyages du manuscrit inachevé de son premier roman, la Folie Almayer…Tout cela est dit avec le style de romancier réaliste qui se retrouve dans toute son œuvre, et auquel il ajoute, pour ses souvenirs, un ton de conteur tranquille de coin du feu et un humour surprenant qui n’apparait pas vraiment dans le reste de son œuvre.
Je reproduis ci-dessous un passage des « Souvenirs » dans lequel Conrad décrit le départ nocturne du bateau des pilotes du port de Marseille sur lequel il fait un stage de mousse. La scène se passe en 1874, au pied du Fort Saint-Jean.
P1060711
« Debout près de la barre, il  tire sa montre de sous sa grosse veste et penche la tête vers elle dans la lumière projetée à l’intérieur du bateau. C’est l’heure. Sa voix agréable commande paisiblement, d’un ton voilé : Larguez ! Un bras soudain tendu saisi le fanal sur le quai -et, d’abord mis en mouvement en hâlant une corde, puis par le jeu régulier de quatre rudes rameurs à l’avant, le gros bateau à demi ponté, avec tout son équipage, se glisse , sans un souffle, hors de l’ombre noire du fort. La pleine eau de l’avant-port étincelle sous la lune comme si elle était parsemée de millions de sequins, et la longue digue blanche brille comme une barre massive de pur argent. Dans un rapide grincement de poulies et un unique froissement soyeux, la voile se gonfle sous une petite brise assez fraiche pour être descendue directement de la lune gelée, et le bateau, après le claquement des avirons rentrés, parait s’être immobilisé, entouré d’un murmure mystérieux si faible et irréel qu’on pourrait le prendre pour le frémissement de puissants et clairs rayons de lune s’abattant comme une ondée sur une mer solidifiée, lisse, sans une ombre »

Ce n’est pas l’humour de Conrad que vous aurez trouvé dans cet extrait, mais la puissance évocatrice de ses descriptions, à la fois réalistes et poétiques. Si après avoir lu ça, vous n’avez pas envie d’embarquer avec Marius sur le Courrier de Saigon, alors…

Jacques Perret épinglé – Critique aisée 17

 Le caporal épinglé

« Jacques Perret était un homme contre, un homme du refus. Rien de ce qui était français ne lui était étranger. Folliculaire de la réaction, écrivain du transcourant « plume Sergent-Major », styliste hors-pair qui buvait avec soin afin d’éviter tout faux-pli dans le jugement, il eut la faiblesse de ne jamais dire non à l’aventure et au voyage. Il tenait la littérature pour un art d’agrément qui aurait pris tournure de gagne-pain. Il aimait Aymé et aussi Bloy, Blondin, Conrad, Dos Passos; il en tenait pour le duc d’Anjou et la dimension sacrificielle de la messe selon saint Pie V. J’avais été à sa rencontre à la fin de ses jours, dans son appartement près du Jardin des Plantes où il cachait son bonheur d’être Français. Il avait quelque chose du Jacques Dufilho de Milady et du Crabe-tambour, les traits comme les idées, mais en moins âpre, plus doux. Dans sa chambre, il y avait deux cadres : dans l’un, le grand Turenne ; dans l’autre, son grand frère. »

Voilà ce qu’en 2011 Pierre Assouline écrivait sur son blog à propos de l’auteur du Caporal Epinglé. Je ne saurais dire mieux ou plus, donc je vais me taire,  mais avant, je vous dis :
–  Lisez Perret ! Il n’est pas trop tard ! Lisez le « Caporal », lisez « Bande à Part », lisez « Le Vent dans les Voiles »…
–  Bon, on veut bien, mais pourquoi ?
– Parce que la langue y est continuellement éblouissante, les aventures souvent extraordinaires, l’humour toujours prêt, la litote aristocratique, la distance jamais loin, la France plutôt vieille (au bons sens du terme), le politique rarement correct, ….
En cadeau, je vous offre les premières lignes du Caporal Epinglé, récit écrit entre 1943 et 44, publié en 1947, qui rata de peu le Goncourt de cette année pour obtenir l’Interallié.
J’ai fini. Je me tais.

« C’est fini les histoires de boue glorieuse.
Nous sommes quatre, couchés ventre à fesse dans un paquet de mouscaille sous une couverture mal tendue qui fait une poche d’eau suintante. Crevés de faim, de fatigue et de dégoût, nous nous ratatinons dans une somnolence sordide. Ne pas bouger ; serrer les épaules, bloquer les mâchoires, raidir le derrière, crisper le ventre et crisper aussi la tête si possible. La retraite, la défaite, le chahut des derniers combats, la grande rafle, on verra plus tard à comprendre. Pour l’instant c’est la faim et la pluie. Ne pas remuer la boue. Contre la misère faire le mort. Mon voisin a logé ses fesses dans le creux de mon estomac. Pourvu qu’il ne bouge pas, le clapotis me remonterait jusqu’au nombril… »

Puisque vous semblez avoir encore un peu de temps, laissez-moi vous donner les dernières lignes de ce récit. Mais il faut bien auparavant que je vous résume les 499 Pages de l’édition d’origine. (nrf-Gallimard 1947)
Donc, le caporal est épinglé lors de la débâcle de juin 1940. Avec une bonne partie de l’armée française, il est emmené en captivité en Allemagne. Il y vit avec une philosophie temporaire des temps longs et difficiles, faits de froid, de faim latente, de corvées, de rigolades, de frustrations et de camaraderie. Et puis de temps en temps, le vent du large le prend et, sur un coup de tête ou après mure préparation, il s’évade ; quatre fois ; et quatre fois il est repris. Mois de cachots, de brimades et de réflexions douces-amères. Et puis, après deux ans sans qu’il ait pu donner de nouvelles, sans qu’il en ait reçues, la cinquième tentative le mène, sur les boggies d’un wagon, jusqu’à la gare de l’Est. Métro jusqu’à Censier-Daubenton. C’est encore la nuit.

« Derrière moi, les catalpas, Saint-Médard et la Mouffetard ; en face, le tabac Mirbel ; à droite, le marchand de couleurs, tout cela très assoupi, mais bien en ordre. On ne s’était pas aperçu de mon absence, j’avais décroché du quartier et j’y rentrais en douce avant l’aube, sur la pointe des pieds. C’est ainsi qu’un prisonnier doit rentrer, sans Marseillaise et sans discours.
Rue de la Clef, la porte cochère était entr’ouverte, j’en franchis le seuil avec une joie bien lucide et le désir aussitôt refoulé d’aller embrasser la concierge dans son lit. Lente ascension des quatre étages, degré par degré, escalier d’or, royal paiement de mes peines, ah ! fichtre non, je n’étais pas volé. Devant notre porte, dans le profond silence de toute la maison dormante, j’entendais mon cœur qui forçait la cadence comme une grosse bombe de liesse à son dernier tictac.
Coups de sonnette et coups de sonnette. Silence. Puis au bout du couloir une porte qui s’ouvrait et, sur le plancher craquant, un pas nu. Contre la porte, une voix qui savait déjà :
-C’est toi ? « 

 

Diplomatie

Diplomatie
de Volker Schlöndorff, avec A.Dussolier et N.Arestrup

C’est peut-être parce qu’on connaît la fin, mais on n’y croit pas un seul instant.
Tout le monde sait aujourd’hui que le film raconte les efforts du consul de Suède, Nordling, pour dissuader le général von Choltitz, gouverneur de la place de Paris, de faire sauter Paris alors que les troupes du Général Leclerc vont entrer dans la capitale le 24 août 1944. Passons sur la réalité historique des événements racontés (Nordling a effectivement eu une action très importante auprès de Choltitz, réussissant à faire libérer de nombreux prisonniers qui, sans son intervention, auraient probablement été fusillés, mais le fait qu’il ait agi pour sauver Paris de l’explosion n’est ni avéré ni même évoqué dans les mémoires du consul). Peu importe, on est au cinéma, pas en classe d’histoire.

Ce qui importe, c’est que le film est raté. La mise en scène est plate et académique. Pas de mouvement, pas de passion, pas de tension malgré l’énorme importance de l’enjeu. Le film ne progresse pas. On a l’impression que les deux acteurs redisent sans cesse les mêmes répliques. Les ressorts de l’action sont enfantins, en particulier celui du passage secret qui donne à Nordling l’accès à l’appartement de Von Choltitz.

Niels Arestrup est pourtant assez crédible dans son rôle de général allemand fatigué et discipliné. Par contre, André Dussolier, acteur d’ordinaire si subtil, reste figé dans son attitude finaude et souriante, avec quelques envolées lyriques du genre « ainsi, nous ne verrons plus ce dôme des Invalides, ces tours de Notre-Dame, etc…. » qui prêtent plutôt à rire qu’à s’émouvoir.
Globalement, le film est plutôt lourd et assez ennuyeux.

Si vous voulez voir un vrai Raoul Nordling de cinéma, allez plutôt revoir Orson Welles dans le film de René Clément: « Paris brûle-t-il? »

Monsieur Conrad dit le mot juste. Critique aisée 15

« Voyez le pouvoir d’un mot! Celui qui veut convaincre ne devrait pas mettre sa confiance dans l’argument valable mais dans le mot juste, le pouvoir du SON a toujours été plus grand que celui du sens. Cela n’est pas péjoratif dans mon esprit. Il est préférable que l’humanité soit plus impressionnable que réfléchie. Rien d’humainement grand – j’entends par là affectant toute une foule d’existences- n’a été le fruit de la réflexion. En revanche, on ne peut manquer de constater le pouvoir de simples mots; des mots tels que Gloire, par exemple, ou Pitié. Je n’en citerai pas d’autres. Il ne serait pas difficile d’en trouver. Clamés avec persévérance, avec ardeur, avec conviction, ces deux-là, par leur seule sonorité, ont ébranlé des nations entières et labouré le sol sec et dur sur lequel repose tout notre ordre social. Il y a aussi le mot Vertu, si vous voulez!…
Bien sûr, il faut veiller à l’intonation. L’intonation juste. C’est très important. Le poumon puissant, les cordes vocales tonnantes ou tendres. Ne venez pas me parler de votre principe d’Archimède. C’était un être sans esprit, à l’imagination mathématique. Les mathématiques ont tout mon respect, mais je n’ai nul besoin des machines. Donnez-moi le mot juste, et je soulèverai des montagnes.« 
Joseph Conrad. Souvenirs personnels.1912

La plupart des hommes politiques pourraient, dans un élan improbable de sincérité, signer ce petit texte de Joseph Conrad (1857-1924). Avec une nuance importante cependant: à la différence de Joseph, dont l’humour, et donc la distance, transparaissent au second paragraphe, c’est au premier degré que les hommes politiques adhéreraient à cette déclaration.
Quand il faut choisir entre le raisonnement et le mot, entre la logique et le slogan, entre la démonstration et l’incantation, le choix, quand il est collectif, se porte toujours sur le mot, le slogan, l’incantation. C’est ce que l’histoire récente (j’ai toujours été nul en histoire, aussi je ne remonterai pas plus haut qu’une centaine d’années et ferai confiance à Joseph pour les années qui précèdent) nous a montré à d’innombrables reprises. C’est ce que l’histoire très récente nous prouve encore tous les jours.
Cocteau n’avait rien compris, qui disait: « entre deux mots, choisis le moindre« . Lorsque nous sommes en nombre, entre deux mots, nous choisissons toujours le plus gros, le plus beau, le plus rutilant.
Et comme disait tonton Georges:
« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
  Est plus de quatre on est une bande de cons.
  Bande à part, sacrebleu! C’est ma règle et j’y tiens.« 

Soyez Schnock !…….. Critique aisée 14

Soyez Schnock
Ça coûte cher, quatorze euros et cinquante cents. C’est fait sur du beau papier. C’est plein de textes et de photos rigolotes ou émouvantes.  C’est sans aucune publicité. C’est trimestriel. C’est une sorte de magazine. C’est, selon le bandeau de titre, « la revue des vieux de 27 à 87 ans« . C’est, d’après la quatrième de couverture, celle qu’il vous faut si, vous aussi, « vous ressentez l’envie d’échapper à l’hystérie de l’époque en faisant un pas de côté et en tournant poliment le dos au jeunisme ambiant« . C’est Schnock.
Le numéro de Printemps porte le numéro 10. J’en déduis que ça fait plus de deux ans que Schnock existe et qu’il m’a fallu attendre une recommandation de dernière minute du Masque et de la Plume pour le découvrir lundi dernier.
Le sujet principal du numéro de Printemps de Schnock est Guy Bedos. Non, ne  raccrochez pas tout de suite! Je suis d’accord avec vous: même s’il m’a fait bien rire dans les années soixante-dix, je n’aime pas beaucoup ce rentier de la méchanceté qu’il est devenu avec les années quatre-vingt. ( A noter qu’ on a fait depuis bien pire en matière de méchanceté, avec le fils de Guy, Nicolas, deux fois plus méchant et dix fois plus con). Ne raccrochez pas tout de suite et laissez moi le temps de dire que le vrai sujet de ce numéro est la dilogie (mon correcteur d’orthographe me refuse obstinément ce mot, mais vraiment, diptyque, ça fait trop pédant) d’Yves Robert: « Un éléphant, ça trompe » et « Nous irons tous au paradis ». Le sujet est traité par cinq interviews: Guy Bedos, Claude Brasseur, Anny Duperey, Marthe Villalonga et Victor Lanoux. (Jean Rochefort absent, pourquoi, ce n’est pas dit) Je suis certain qu’au seul énoncé de ces noms, vous êtes déjà en train de revoir les films, les parties de tennis, les rigolades, les engueulades, les farces de ces quatre copains dont on aurait aimé être le cinquième. Je suis sûr que vous êtes en train de tenter de vous rappeler certaines répliques:

« J’aime beaucoup vos seins, surtout le gauche »,

« Tu me sommes à moi! Tu me sommes à ta mère! »,

« Je t’ai demandé personnellement de ne pas lober cette semaine! »….

La première interview, et la plus longue, est celle de Bedos. Non, non! Ne raccrochez pas encore. Malgré une absence totale de modestie, qui serait pourtant parfois bienvenue, l’interview est intéressante et nous en apprend sur la carrière de Bedos, enfin, celle d’avant, sur ses amitiés, sur le tournage des deux films. Une obsession cependant est omniprésente (puisque c’est une obsession), c’est celle que Bedos a de tout classer, absolument tout, entre droite et gauche, y compris ses amis, qu’ils soient de droite ou de gauche. Je n’aime pas, je n’aime plus Bedos. Mais quelqu’un qui a pour ami Jean Loup Dabadie, qui a de l’admiration pour Jean Yanne, et qui a mis le pied de Pierre Desproges à l’étrier ne peut pas être totalement mauvais. Si?
Claude Brasseur est plus modeste et plus subtil quand il dit comment il a été choisi pour jouer et comment il a joué un homosexuel caché.
Anny Duperey dit très brièvement que deux des grands regrets de sa carrière ont été que son rôle dans le premier film soit si court et qu’elle n’en ait pas eu dans le second.
Dans son interview, Marthe Villalonga se ressemble, en plus calme. Elle n’avait, et n’a toujours, que deux ans de plus que Bedos quand elle jouait sa mère omniprésente.
L’interview la plus brève est celle de Victor Lanoux, qui fait un sympathique éloge de Dabadie et d’Yves Robert.

Le reste du magazine comprend:
-une analyse intéressante de Droit de Réponse. Mais si, rappelez-vous, cette émission où seuls Michel Polac et ses amis avaient le droit de répondre.
-un bel et long  article sur le rêve et l’échec français de Facel-Véga
-une suite d’anecdotes sur Léo Ferré
-la vie et la mort de Tintinville
-un portrait de Jean Pierre Melville
-etc, etc, etc…

Si vous n’êtes pas tendance, si vous avez aimé les années soixante et soixante-dix, alors, avant d’être vieux, soyez Schnock!

La Princesse, l’Ours et le Chasseur – Critique aisée 13

Fenêtre sur Cour. Alfred Hitchcock

Tout le monde, du moins je l’espère, tout le monde a déjà vu « Fenêtre sur cour ».
Ces derniers temps, la télévision spécialisée l’a repassé régulièrement en version « longue ». (Cette appellation est ridicule car il ne peut pas y avoir de version « longue » de ce film, il ne peut y avoir que des versions trop courtes.)
Bien que ce film soit, avec La Prisonnière du Désert et La Règle du Jeu, celui que j’ai vu le plus grand nombre de fois, je l’ai regardé à nouveau, deux fois. J’ai beau connaître chaque plan, chaque réplique, chaque ensemble porté par Lisa Carol Fremont, j’ai beau connaître la vie de chaque personnage de cette cour miraculeuse, le pianiste, la danseuse, les jeunes mariés, la femme esseulée, le couple au chien, je suis pris à chaque fois. Avec L.B. Jefferies, j’attends, je suis Jeff. Dans mon demi-sommeil de convalescent, dans la chaleur de l’été new yorkais, j’attends la visite de Lisa. Et quand elle apparait, quand elle sort de l’ombre et du flou de mon demi-rêve, quand son visage se précise en se rapprochant du mien, alors elle est si belle, si douce et si aimante que j’en ai presque les larmes aux yeux.
Et puis, le cinéma reprend ses droits, la caméra devient objective, le gros plan change et on voit de profil les visages de Grace Kelly et de James Stewart se rapprocher pour un tendre baiser. À ce moment, les cinéphiles ne pourront pas ne pas remarquer le très léger ralenti, le très léger saccadé du mouvement qui les rapproche. Je n’ai jamais pu analyser ni vraiment comprendre les raisons de ce choix de réalisateur, ni lire quoi que ce soit qui puisse me l’expliquer, mais cet effet si spécial et si discret, presque subliminal, donne à cette scène de baiser, en principe ultra-classique, une très grande originalité et un aspect féérique. Le beau chevalier endormi est réveillé de son sommeil de cent ans par le baiser de la princesse charmante.
Il n’est vraiment pas souhaitable que je raconte la suite du film. Je ne ferais que l’abimer.
Voyez le, regardez-le, décortiquez le. Appréciez les aphorismes gouailleurs de l’infirmière, les toilettes et les accessoires du top model, les fétiches du grand-reporter, les humeurs du pianiste, celles de la danseuse et tous les détails minuscules qui font vivre les micro-personnages dans le petit tableau de leurs fenêtres accrochées au mur de la cour.
Fenêtre sur Cour est une pièce de théâtre, une comédie de mœurs, une présentation de mode, un film à suspense, un film parfait, qui se boucle sur lui-même avec sa dernière image qui vous invite à reprendre l’histoire à son début.

Marchais est un village de l’Aisne, à quelques kilomètres à l’Est de Laon. En 1975, une aile du château de Marchais a brûlé, laissant cependant la vie sauve à sa propriétaire, Charlotte Grimaldi de Monaco, mère du Prince Rainier III.
Un an plus tard, les assureurs, courtiers et experts qui avaient participé au règlement du dossier d’indemnisation furent invités par le Prince pour une chasse sur le domaine de Marchais. Je fis partie de la bande.
Le grand jour approchait. Nous avions fourbi nos armes, nos voitures et nos habits de chasse. On nous avait instruits de la façon de s’adresser au Prince : Monseigneur, etc…Nous étions une dizaine. Lorsque nous nous retrouvâmes le fameux matin dans la cour du château pour un dernier briefing, le chef du protocole nous apprit que la Princesse Grace avait tenu à participer à cette journée de chasse, accompagnée de sa fille Stéphanie. Elle nous retrouverait à la dernière battue du matin pour déjeuner avec nous. Il nous fut précisé que la formule d’appel pour lui adresser la parole était simplement « Madame ».
Je n’osais pas croire à cette chance extraordinaire qui allait m’être donnée de rencontrer non pas une princesse régnante, mais la jeune mariée du Train Sifflera Trois Fois, la riche héritière de High Society et l’amoureuse de Fenêtre sur Cour, lui parler cinéma, la faire rire peut-être…
Le Prince arriva enfin, accompagné d’une petite fille brune et vive et d’un grand bonhomme. C’était Stéphanie et son garde du corps. Il était dix heures du matin. Les présentations furent faites rapidement et la chasse pût commencer.
Rainier me faisait penser à un gros ours, doux et taciturne. Plusieurs fois au cours de la chasse, je me trouvais placé à côté de lui, et je pu constater que c’était un excellent tireur. Ayant réussi en sa présence un magnifique « coup du roi », j’eu même droit à ses félicitations. Poursuivant la conversation qu’il avait lui-même engagée, banalement je lui demandai :
-« Monseigneur, est-ce que vous venez souvent chasser ici?
-Non, deux ou trois fois seulement dans l’année. »
Après un petit temps de silence il poursuivit:
-« Ici, c’est chez ma mère, vous savez, alors on ne peut pas faire ce qu’on veut…  »
Nouveau silence:
-« J’ai une autre chasse en Sologne, avec un ami. Là, on peut s’amuser… »
Je n’étais pas certain de comprendre ce qu’il entendait vraiment par « s’amuser », et ne le sus jamais, car la battue reprit.
Vers midi et demi, Grace Kelly (je n’arrive pas à penser à elle comme Madame Grimaldi) nous rejoint à la fin de la quatrième battue dans une Range Rover aux armes de la principauté. Les présentations sont faites dans une allée en sous-bois devant les faisans alignés sur le sol.
Elle a quarante-six ans. Dans sa très simple tenue de chasse, elle est simplement magnifique. Elle dit quelques mots, je ne sais plus lesquels. Nous rentrons, ébahis, à pied vers le château qu’elle rejoint en voiture. De là, nous repartons en caravane derrière la Range-Rover. Nous traversons le village de Marchais dont les habitants se découvrent et saluent au passage du convoi. Nous arrivons bientôt dans une auberge de campagne réservée pour cette occasion. Le chef du protocole prend discrètement les choses en main et nous assigne nos places à table. En tant que plus jeune et moins important des invités, je suis placé loin de la Princesse, et, de surcroît, du même côté de la table qu’elle, ce qui fait que, pour la voir, je devrai me pencher impoliment devant mon voisin de gauche. Par contre, j’ai une un très bonne vue sur Rainier, qui ne dira pas grand-chose de tout le déjeuner, et sur Stéphanie, qui ne cessera de discuter à mi-voix et de rire avec son garde du corps.
La préséance a placé de part et d’autre de la princesse l’assureur, l’homme le plus timide de notre groupe, et le courtier, que je connais pour avoir chassé plusieurs fois avec lui. Depuis longtemps, je l’ai surnommé Tartarin de Tarascon, car il ne parle que de chasse et de pêche, avec une forte tendance à insister sur la taille de ses prises et la férocité de ses gibiers. J’imagine les murs de son salon couverts de massacres, de photographies d’Afrique et de râteliers à fusils, et son parquet garni de peaux de bêtes à gueules ouvertes. Il fait partie de ces gens qui sont persuadés que leur secrétaire, leur chauffeur, leur moniteur de ski, leur guide de chasse, le barman du Ritz, et même leur chien, les aiment, et vont le répétant à toute occasion. D’où je suis, en me penchant de temps en temps, j’arrive à voir que Tartarin a entrepris Grace. Il parle, il parle, cet abruti, peut-être de ses exploits et la princesse acquiesce en souriant doucement. Je suis furieux et mortifié. Je hais Tartarin qui, tout en frétillant de la moustache, se rend ridicule et nous rend ridicules aux yeux de cette femme sublime qui ne peut que s’ennuyer auprès de ce goujat.
Le repas se termine, la princesse se lève avant qu’on ne serve le café. Nous nous levons aussi. Elle se déclare désolée de devoir nous quitter déjà. Elle est heureuse d’avoir passé ce déjeuner si agréable en notre compagnie. Sans doute pour couper à de fastidieux au-revoir individuels, elle quitte la salle immédiatement, suivie par sa fille, le garde du corps et le prince Rainier qui la raccompagne à sa voiture.
Le silence règne maintenant dans la salle à manger de l’auberge, puis, les conversations reprennent petit à petit, et j’entends Tartarin qui s’adresse à l’assureur timide :
– » Elle m’adore !  »
A la prochaine battue, je le tuerai.

871-CINEMATOQUIZ 2

L’Hôtel de Ville de Bagnolet. Critique aisée 12

Bagnolet n’est pas si difficile que ça à trouver. En fait, quand vous partez pour Dubaï, Los Angeles ou Singapour, quand le taxi qui vous emmène à Charles De Gaulle tourne à droite pour quitter le périphérique et prendre l’autoroute, quand vous voyez grandir puis disparaître deux tours jumelles noires surmontées de hautes antennes squelettiques, vous pouvez vous dire que vous venez de traverser Bagnolet.
Je ne suis pas un (Nouvel) observateur patenté de la banlieue proche, et je ne me lancerai pas, sous un titre pseudo-humoristique du genre « En bagnole à Bagnolet », dans une apologie bobo d’une cité de la première couronne, avec son vieux quartier, sa pittoresque place du marché, ses commerces bigarrés, ses tags célébrés et sa petite église du XVI ème siècle.
Mais j’ai vu là-bas quelque chose dont il faut que je parle.

À la fin de l’année dernière, au milieu des grues et des palissades, dans les odeurs traditionnelles de méchoui et de ciment frais, les Bagnoletais et les Bagnoletaises ont inauguré leur nouvel Hôtel de Ville. Aujourd’hui, 22 janvier 2014, les grues ont été repliées, les odeurs de gas-oil du proche périphérique ont pris le dessus et le nouveau bâtiment ses fonctions. Relié à lui par une passerelle vitrée, l’ancienne marie demeure, genre de gros pavillon de banlieue, toutes portes et volets clos au milieu d’un terrain vague. On dirait qu’on a oublié de démonter une des baraques du chantier.
Il serait pourtant souhaitable que les maitres d’ouvrage mégalomanes et conservateurs, les architectes répétitifs, les décideurs pusillanimes, les contrôleurs tatillons, enfin tous ces gens à qui nous devons, entre autres,  le Ministère des Phynances, la grande  Arche de la Défense ou la Villa Méditerranée, il serait souhaitable donc que tous ces gens aillent  voir ce modeste bâtiment tout neuf.
A l’extérieur, l’entrée principale est surmontée d’un empilement de cylindres à base elliptique, qui rappelle sans imiter le Guggenheim de la 5ème Avenue, couronné par un parallélépipède ouvert sur l’extérieur comme ceux qui constituent la structure du Musée Pompidou de Metz. L’ensemble est très réussi. Le sont moins les deux façades perpendiculaires qui se rejoignent sur les cylindres. Ces façades, d’un modernisme classique et sobre, sont malheureusement gâchées par l’adoption de cette mode des résilles, si réussie au MUCEM de Marseille et si malvenue ici, qui donne une très forte impression de clôture provisoire. Passons, avec un peu de chance, ça rouillera vite.

Pour moi, la véritable réussite de ce lieu, c’est son hall d’entrée, tout fait de volumes  courbes et blancs, d’une complexité audacieuse, magnifique et légère. Un Trissotin appointé de Télérama y a vu une « impeccable prétention de l’architecte ». Il a cru également y sentir souffler l’esprit de Tati. Lequel? Celui de Mon Oncle, avec son modernisme ridicule? Celui de Trafic, avec sa splendide froideur? Ou celui des vêtements bon marché? Je n’y ai vu ni impeccable prétention ni fantôme de Tati mais un jeu superbe de creux et de volumes, de gris et de blancs, d’ombres de lumières.
Je suppose, j’espère, mais je n’ai pas pu vérifier, que les parties non accessibles au contribuable sont tout aussi réussies.
Bravo, Jean-Pierre Lott, architecte!

P1240402BagnoletPour agrandir, cliquez sur les images

Vous pouvez voir davantage de photographies sur le site suivant:

http://www.office-et-culture.fr/architecture/concept/la-nouvelle-vie-de-la-mairie-de-bagnolet

The Grand Budapest Hotel. Critique aisée 10

(Pas) Drôle de Palace

The Grand Budapest Hotel
Film de Wes Anderson, avec Ralph Fienes, Tilda Swinton, Harvey Keitel, Mathieu Amalric, Lea Seydoux, Bill Murray, Ed Norton, Jude Law, Owen Wilson, Adrien Brody, Willem Dafoe, Jeff Goldblum, etc, etc…

Vous avez vu la distribution, là, juste au-dessus ? J’aurais dû me méfier.
Dans l’histoire du cinéma, il est extrêmement rare qu’une superproduction dans laquelle on a réuni un si grand nombre d’acteurs de premier plan soit une réussite.
Pourtant, Hollywood renouvelle l’expérience à peu près tous les cinq ans. Et souvent, ça marche, commercialement parlant s’entend. Pourquoi ? Parce que chacun y met du sien.
De leur côté, les comédiens importants y participent volontiers comme ils donneraient leur concours à une fête de bienfaisance. Probablement peu payés, ils sont ravis de se grimer, d’incarner de tout petits rôles à contre-emploi, qui leur permettent d’adresser des clins d’œil à leur public habituel.
Quant au public, lui, il est attiré par cette pléiade d’acteurs, conditionné par une campagne promotionnelle pas trop mal faite, ébloui par une bande annonce rythmée et prometteuse et canalisé par une critique unanime (mon professeur d’écriture littéraire dirait que « pléiade d’acteurs » et « critique unanime » sont deux syntagmes figés, forme à éviter autant que possible ; bon, d’accord, mais comment exprimer autrement et en si peu de mots que Pariscope, Daily telegraph, The Guardian, Ecran Large, Elle, Journal du Dimanche, Le Figaro, Le Monde, Les Inrocks, La Croix, Marianne, Nouvel Obs, Le Point, Télérama -ah ! l’article de Télérama(1) !-, Le canard Enchainé, ont donné d’excellentes notes à Grand Hôtel Budapest)

Pour moi, J’ai trouvé ce film très décevant et plutôt ennuyeux.
Pourtant, je commencerai par le seul point positif que j’ai pu y trouver : les décors. Parfois reconstitution très soignée de ce qu’on imagine avoir été le grand luxe des années folles, parfois pur carton-pâte totalement assumé, poétique et rigolo, le mélange des  deux genres est surprenant et finalement plaisant, malgré une volonté  esthétique souvent très appuyée. Les costumes suivent. Dans la colonne de gauche (celle de l’actif), on ajoutera donc les costumes aux décors.
Mais on pourra  mettre tout le reste dans la colonne de droite.
En tant que ressorts comiques, le film utilise le décalage, le loufoque et la poursuite. Mais les décalages sont  répétitifs, le loufoque sans rythme, et les poursuites interminables.
Ce pauvre Ralph Fienes, d’habitude plus subtil, en est réduit à rejouer sans arrêt les deux mêmes scènes : celle de l’homme élégant, distingué et coureur de vieilles femmes riches, donnant des leçons de vie et de tenue au jeune groom admiratif, et celle du même homme, élégant, distingué et tout et tout, mais dépassé, éperdu dans des situations dangereuses et burlesques.
Bref, on s’attendait à une comédie brillante, sophistiquée, rapide et légère et on se retrouve avec un film au montage laborieux, au comique répétitif, avec pour couronner le tout une intrigue sordide et confuse. Pendant quatre-vingt-dix minutes de film, dans cette salle à moitié pleine, le lendemain de la sortie, on n’a pas entendu un seul rire.
Bon, il y a les décors, d’accord. Et les costumes, d’accord.
N’empêche, j’aurais dû me méfier.
Maintenant, vous êtes prévenus ; vous avez d’un côté, le syntagme figé de la critique unanime et, de l’autre, le spectateur figé du jeudi matin, moi, tout seul!
Vous devriez vous méfier.

Note (1)
On peut dire de Wes Anderson qu’il a la carte.
Louis Guichard, critique à Télérama, dans sa chronique on ne peut plus élogieuse consacrée au Budapest Hotel, écrit notamment ceci :
(…) la vieille maitresse énamourée et octogénaire jouée avec génie par Tilda Swinton (…)
Personnellement, j’apprécie beaucoup cette actrice qui a joué à la perfection plusieurs rôles difficiles. Mais il faut savoir que, dans le Budapest Hotel, elle apparait deux fois. La première fois, c’est pendant à peu près 2 minutes 30 secondes, dissimulée derrière un maquillage outrancier qui lui tient lieu d’expression. Quand elle apparait pour la deuxième fois, elle est dans son cercueil, totalement morte, rôle qu’elle joue effectivement à la perfection, avec génie. Mais jusqu’où ira l’enthousiasme de Monsieur Guichard ?
Eh bien,  jusqu’à déceler un clin d’œil évident (sic) à Max Ophüls dans le fait que le personnage que joue Tilda Swinton, la comtesse Desgoffe und Taxis, est appelé familièrement Madame D. par le personnel de l’hôtel, ce qui constitue selon le critique une subtile référence au film « Madame de… », histoire d’une ravissante aristocrate frivole incarnée par Danielle Darrieux en 1953. Allez plutôt revoir « Madame de… » et goutez la différence.