Quand soixante ans ont passé, que reste-t-il de quatre mille kilomètres parcourus en quatre jours à travers les États-Unis dans une vieille Cadillac rose ?
(…) Je me rends compte que de ce voyage avec Julius, je n’ai gardé que peu de souvenirs précis et je me demande aujourd’hui ce qui m’est resté de ces milliers de miles parcourus et de cette douzaine d’États traversés. Quelques images, peut-être… Images de déserts, gris dans la lumière des phares, roses dans celle de l’aurore ; d’ennuyeuses plaines, mollement onduleuses et couvertes d’herbes basses jaunies sous le soleil, ou désespérément plates et quadrillées de forêts de maïs ; des stations-services bigarrées, désertes, comme abandonnées, ou affairées comme des ruches ; des motels, des bars, des restaurants de bord de route disparaissant dans le rétroviseur ; d’immenses supermarchés glacés et de gigantesques parkings au bitume tremblant de fièvre ; un contrôle policé de la Highway Patrol ; des bourgs endormis aux enseignes inutiles, des banlieues frémissantes aux premières heures du matin, des villes apoplectiques sous la chaleur de midi ; un interminable nuage de hannetons traversé à grand bruit ; des stoppeurs par dizaines, abandonnés à leur sort ; un camion en flammes, la nuit, sur le pont d’Omaha ; la ligne crénelée de l’horizon à l’approche de Chicago ; un réveil cotonneux face au lac Michigan ; une pluie d’orage biblique ; la vague lueur orangée des hauts fourneaux de Pittsburgh ; le verre brisé sur la chaussée de béton, l’huile répandue, le métal tordu d’un accident de la route avec, au milieu, les voitures étincelantes des premiers secours, et tout autour, les témoins immobiles, impuissants et fascinés ; le fracas des camions, les sirènes des ambulances et toujours, tout le temps, partout, le bourdonnement de l’air conditionné. Des impressions aussi, nouvelles pour moi : le sommeil envahissant qui me faisait dodeliner de la tête au volant, fermer les yeux une seconde, puis qui me poussait à négocier avec moi-même pour une seconde, juste une seconde de plus ; le contact appuyé de ma joue sur la banquette arrière qui collait son cuir sur ma peau en y imprimant en creux la boursouflure d’une couture ; l’odeur du bitume chaud qui envahissait la voiture par les fenêtres ouvertes après la pluie ; le fond sonore continu et rassurant du gros moteur que rythmait le passage des roues sur les joints de la chaussée ; le vent chaud des stations-services qui faisait flotter ma chemise ouverte, séchait la sueur sur ma poitrine en y laissant des odeurs d’essence et de friture ; la sourde cacophonie continue de la musique et du bavardage de la radio ; le plaisir interdit d’appuyer brièvement à fond sur l’accélérateur pendant le sommeil de Julius et de sentir aussitôt les huit cylindres pousser sur le dossier de mon siège… et cette étrange impression d’éternité : heure après heure, l’horizon ne cessait de reculer, le temps n’existait plus, les paysages étaient indifférents, la raison du voyage oubliée ; nous roulions pour rouler, pour toujours, jusqu’à la prochaine station-service, jusqu’au prochain ravitaillement en Coca-Cola et en sandwiches, jusqu’au prochain parking où nous dormirions une heure ou deux avant de repartir, sans cesse, sans fin.
J’ai toujours aimé conduire. Tout au long de ma vie, j’ai beaucoup roulé, peut-être des millions de kilomètres et je l’ai fait presque toujours avec plaisir. J’ai aimé voyager la nuit, rouler de jour, conduire sous la pluie, sur la neige, dans la chaleur, en paroles ou en musique, seul ou accompagné, pour le travail, pour le plaisir. J’ai épousé les courbes élégantes des routes côtières, joué avec les lacets des montagnes, suivi les longues lignes droites des déserts. J’ai survolé des fleuves, et pénétré des sommets, j’ai traversé des villages et contourné des villes. Je l’ai fait parfois en chantant, en discutant, en réfléchissant, ou sans penser à rien, en silence. J’aime encore le faire. Mais jamais depuis cette traversée américaine, ce parcours si long et si rapide à la fois, jamais je n’ai éprouvé aussi intensément les sensations de la conduite pour la conduite, de la route pour la route. C’est à celui-là, certainement, que je dois ce goût que j’ai encore pour les voyages en voiture.(…)
Ce texte est extrait de « Go West !« , disponible sur Amazon
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J’ai fait ce que j’ai pu, mais j’aurais aimé avoir écrit ça :
« (…) Le soir qui tombe, c’est l’heure glorieuse des routes. Les grands arbres, agités par le vent, se découpent sur le ciel bleu sombre et les ombres frémissent sur l’asphalte. Les virages se perdent au cœur de la campagne claire. C’est aussi l’heure de la plus heureuse combustion dans l’air frais du soir, les pipes des carburateurs aspirent l’essence avec ivresse, le moteur ronronne de quiétude, sensible aux moindres attouchements. »
Le passager de la nuit – Maurice Pons