Archives de catégorie : Critiques

A la Bastille… ( Critique aisée 31)

A la Bastille, on ne l’aime pas l’grand Opéra

De la terrasse du café Le Bastille où je viens de m’installer, on peut voir les premiers numéros de la rue de la Roquette, l’entrée de la rue du Faubourg Saint Antoine, le socle de la colonne de Juillet, la bouche du métro et le kiosque à journaux. Si on enlevait la couleur et les deux ou trois filles qui passent en minijupe, ça pourrait être le décor d’un film de Marcel Carné. On y verrait Jules Berry en chapeau mou discuter avec Bernard Blier en casquette devant la bouche de métro en fumant une Gauloise.
Mais, aujourd’hui, de la terrasse du café Bastille, on voit aussi l’escalier monumental de l’Opéra.
Construit à la demande de François Mitterrand, inauguré en 1989, cet énorme machin gris m’a toujours fait penser à un gigantesque Monoprix ou, mieux, à une énorme Beryezka qui aurait été dessinée en 1957 par un architecte soviétique.
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L’escalier monumental que, de ma table, je ne vois que de profil, n’est certainement pas le pire de ce monument de pesanteur. Le pire, on pourrait le chercher dans ce triste arrondi qui fait face à la place, ignoble cylindre grisâtre aux molles proportions, ou peut-être dans Continuer la lecture de A la Bastille… ( Critique aisée 31)

Understatement is a considerable part of the English soul. Isn’t it? – (Critique aisée 30)

Dans un article précédent consacré à P.G. Wodehouse, j’avais évoqué le caractère intraduisible de ce mot si britannique d’understatement. Certains anglophones scolaires pourront vous dire que understatement pourrait très bien se traduire par litote ou par euphémisme. Hé bien, ce n’est pas mon avis et je le prouve.

Commençons par George Mikes, Continuer la lecture de Understatement is a considerable part of the English soul. Isn’t it? – (Critique aisée 30)

Jeeves (Critique aisée 29)

Je sortis une main de dessous les draps et sonnai Jeeves
– Bonjour, Jeeves.
– Bonjour, Monsieur.
Je m’étonnai.
– Est-ce le matin ?
– Oui, Monsieur.
– En êtes-vous sûr ? Il me semble qu’il fait bien sombre dehors.
– Il y a du brouillard, Monsieur. Si Monsieur se rappelle, nous sommes maintenant en automne, saison des brumes et des maturations succulentes.
– Saison des quoi ? Continuer la lecture de Jeeves (Critique aisée 29)

Rigolade gratuite, laïque et obligatoire. (Critique aisée 27)

J’aime bien Alain Finkelkraut. Il a dit:
« Nous vivons aujourd’hui sous le régime cauchemardesque de l’hilarité perpétuelle. »
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette déclaration (1) car je la trouve trop générale. Peut être le contexte dans lequel elle a été prononcée précisait-il sa cible, mais je l’ignore, alors autant apporter la précision moi même.
À la place de Finkie (2), moi, j’aurais dit:
« À la télévision, nous vivons aujourd’hui sous le régime cauchemardesque de l’hilarité perpétuelle ».
C’est mieux, non? J’aurais même complété:
« À la télévision, nous vivons aujourd’hui sous le régime cauchemardesque du sarcasme obligatoire, de l’ironie permanente et de l’hilarité perpétuelle. À la télévision, moi, je m’emmerde. »
Là ! Comme ça, c’est parfait !

Note 1- Quand j’ai écrit cette petite note, A.F. n’avait pas encore été élu à l’Académie Française. Sinon, vous pensez, jamais je n’aurais osé apporter la moindre réserve à la déclaration d’un immortel.
Note 2- Voir note 1 ci-dessus.

The Homesman (Critique aisée 26)

De et avec Tommy Lee Jones
Que dire de ce film?
Qu’il n’a rien obtenu au Festival de Cannes? C’est déjà un bon point.
Que c’est un film américain? C’est dire qu’il a une histoire solide et des acteurs excellents.
Que c’est un western? Oui, mais que pour une fois, il n’est ni lourd ni parodique. Aucun Leone, aucun Tarentino n’aurait su faire ça.
Que ce n’est qu’un long voyage en chariot? Oui, mais cette fois-ci vers l’Est et dans des paysages immenses, il est vrai, mais désespérants.
Que le thème est classique? Pas vraiment, mais que chaque évolution de situation est inattendue, totalement.
Qu’il prône une fois de plus les valeurs américaines, l’esprit pionnier? Hé bien, oui et non. La morale est là, ultra présente, religieuse ou athée, mais l’Ouest, cette fois-ci, n’est pas le but de l’aventure, mais la cause du malheur, de la folie. Go back East, young women.
Qu’il faut aller le voir? Certainement.

Black Coal (Critique aisée 25)

Black coal ( de Diao Yi’nan)
Ours d’Or du Festival de Berlin.
Hier après-midi, en sortant de Black Coal, j’ai soudain regretté l’absence d’Eric Neuhoff à la dernière réunion des Masques et des Plumes qui m’avait envoyé séance de cinéma tenante voir cette incarnation du renouveau chinois du film noir. On avait cité Chandler, Hammet, Le Grand Sommeil, alors vous pensez!
Éric aurait certainement apporté un peu de raison à ce dithyrambe unanime.
De ce film à l’intrigue incompréhensible, aux dialogues languissants, et aux acteurs engourdis, je ne sauverai que quelques images, ( effectivement, comme l’a dit l’un des Masques, il y a à un moment un mur jaune du plus bel effet) ainsi que la seule surprise réussie du film, celle du feu d’artifice final.
Dans son intervention par ailleurs pleine de louanges, Alain Riou, membre sympathique et plein d’humour de ce club, a regretté que les distributeurs aient adopté pour ce film un titre anglais qui signifie « Charbon Froid ». Modestement, je voudrais lui rappeler que Black Coal ne signifie pas Charbon Froid mais Charbon Noir.
Encore que Charbon Froid eut été assez adapté à l’impression que m’a laissée ce film.

L’Enéïde Critique aisée 23

À Hubert

Cet énorme poème peut être tout aussi connu que l’Odyssée, mais il est certainement moins lu. (En matière de littérature, la renommée et la quantité de lecteurs sont deux choses très différentes) Quand j’ai lu l’Iliade puis l’Odyssée un peu avant trente ans, ce fut un grand choc et un grand plaisir, renouvelé depuis à différents âges.
Aborder Virgile me faisait peur, probablement à cause du qualificatif de poète qui s’attache à lui, et ce n’est que quarante ans après l’Iliade que, grâce à un ami, Hubert, j’ai ouvert l’Enéide. Nouveau choc, nouveau plaisir, à renouveler. L’Enéide est un magnifique et violent roman d’aventures, un tragique roman d’amour, un conte où se mêlent histoire antique et mythologie. Passionnant.
Evidemment, il faut se faire au style. On n’est pas chez Marc Lévy ou Guillaume Musso. A titre d’exemple, voici un court extrait du Chant VI dans lequel Enée, vivant, et son père, mort, se rencontrent aux Enfers.

Enée échappe à la mort et au sac de Troie en fuyant la ville en flammes. Il finira par s’installer dans le Latium, non loin de la future Rome, après sept années d’aventures en Méditerranée. Le père d’Enée, Anchise, meurt en Sicile au cours du voyage. Quelques temps plus tard, Enée doit descendre aux enfers. Son père l’aperçoit :

Dès qu’il vit Enée marchant à lui à travers les herbes, joyeux, il tendit les deux mains, des larmes se répandirent sur ses joues, ceci sortit de sa bouche: 
 » Tu es enfin venu et, comme l’attendait ton père, ta piété a triomphé de l’autre route. Il m’est donné de voir ton visage, mon fils, d’entendre de toi, de t’adresser nos paroles familières. Oui, je pensais dans mon cœur, je comptais qu’il en serait ainsi; je calculais les jours et mon désir ne m’a point trompé.
Que de terre et quelles mers parcourues avant que je te retrouve. Que de périls mon fils, pour t’éprouver ! Comme j’ai eu peur que les royaumes de Lybie ne te fissent du mal ! »

Et lui: « Père, c’est ton image, oui ton image affligée, paraissant si souvent devant moi, qui m’a fait tendre vers ce seuil ; les vaisseaux sont à l’ancre dans les eaux tyrrhéniennes. Permets-moi de prendre ta main…… »

Ça change, non ? Et ça, c’est pas beau, ça ?

Les Gaulois étaient là, dans les broussailles, maîtres de la citadelle, protégés par les ténèbres, cadeau de la nuit opaque.
Leurs cheveux ont la couleur de l’or ; leurs vêtements dorés aussi.
Eclatants dans leurs sayons rayés, ils entourent d’or leur cou blanc comme le lait ; chacun a en main comme un éclair deux javelots alpins et se couvre de son long bouclier.

Quand on aborde l’Enéide, on est d’abord surpris par le style. Il arrive même qu’on en soit rebuté. Mais si on persiste un peu dans la lecture, on est rapidement saisi par les apostrophes héroïques, les descriptions épiques, la langue magnifique.
Aborder Homère fait ressentir à peu près les mêmes symptômes.

Le Monumenta des Kabakov – Critique aisée 23

Cette année, tout un tas de gens qualifiés ont confié le Grand-Palais à Ilya et Emilia Kabakov pour y réaliser le Monumenta 2014. Parmi ces deux artistes russes, je ne sais pas qui fait quoi, mais ce qu’ils font est honorable: une étude sur la lumière qui fait penser inévitablement aux Cathédrales de Rouen de Monet, des schémas, des dessins, des maquettes d’un « centre d’énergie cosmique » qui rappelle très fortement les décors de Edgar P. Jacobs pour Les aventures de Blake et Mortimer, encore des maquettes et des dessins à la Folon de méthodes pour rencontrer les anges. Tout cela n’est pas extraordinaire mais honorable.
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Je mettrai pourtant à part le « Musée Vide », très prévisible « Galerie sans tableaux » où les œuvres sont remplacées par des tâches de lumière sur les murs. Ce genre de paradoxe-provocation constitue pour moi le comble -ou l’un des combles car ils sont nombreux ces temps-ci – du conventionnel, à moins que ce ne soit celui du canular, à l’instar de Klein repeignant totalement une galerie en blanc pour n’y exposer rien du tout (pour une fois qu’il ne faisait pas du bleu !) J’ai toujours espéré qu’il s’agissait d’un canular, tout en étant persuadé d’avoir tort.

Honorable donc, passable, intéressant parfois. Mais pourquoi ai-je gardé cette impression que tout cela était daté des années cinquante, avec en plus un fort parfum soviétique ?

Mais là n’est pas la question. La question est que, sans être petites, les œuvres présentées sont de taille modeste. Par ailleurs, elles demandent à être vues sous de faibles éclairages avec, de préférence, jeux d’ombre et de lumière. Pour les abriter, les artistes ont donc conçu des sortes de blocs en staff blanc, qu’ils ont disposés avec ordre dans l’espace offert, et qu’ils ont appelé pompeusement « Étrange Cité ». (Soit dit en passant, il y règne une chaleur d’enfer, mais il faut bien souffrir pour être cultivé).

Mais alors, dites-moi, pourquoi avoir choisi de telles œuvres pour les exposer dans cet immense, magnifique et lumineux espace qu’est le Grand-Palais?
Buren, au moins, avait su utiliser toute la surface offerte avec ses disques de plastique multicolore. Ajoutant une dimension, Anish Kapoor, l’inimitable, avait réussi, lui, à occuper le volume du Grand Palais avec sa magnifique poupée gonflable.

Ilya et Emilia, eux, n’ont fait qu’utiliser la fonction abri de la grande verrière pour y placer des stands d’exposition dans lesquels on trouvera leurs œuvres honorables (voir plus haut).
Étrange Cité, assurément. Étrange conception qui ne tient aucun compte du lieu. Étrange choix d’artistes dont les œuvres n’ont rien de Monumenta..L.

 

 

Et si on figeait les syntagmes ! Critique aisée 22

Avant, je disais « cliché » ou bien « lieu commun ». Oui mais ça, c’était avant, avant qu’on ne m’apprenne cette jolie locution de syntagme figé. La définition du syntagme figé n’est pas facile à donner sans être pédant ou même simplement ennuyeux. Aussi, j’ai écrit cette petite aventure, qui en comporte 135.
Si, au bout de quelques lignes, vous avez compris ce que veut dire syntagme figé, il est inutile que vous lisiez l’histoire jusqu’au bout car elle ne présente aucun intérêt.

« Nous arrivâmes dès potron-minet dans la capitale mystérieuse de ce pays plein de contrastes au climat toujours enchanteur. Frais et dispos, et plein d’un enthousiasme juvénile, nous prîmes aussitôt nos cliques et nos claques pour rejoindre le guide expérimenté qui nous avait été recommandé par un ami sûr. Sous un soleil de plomb, nous dûmes traverser des embouteillages monstres dans des faubourgs mal famés.
Notre mentor était en fait un jeune godelureau aux yeux bleu acier, au regard fier et à la mâchoire volontaire. Son visage buriné contredisait sa frêle constitution.
En quelques mots bien sentis, il nous apprit que nous allions entreprendre, sous son indiscutable autorité, un voyage périlleux, peut être même un voyage sans retour, à travers des jungles impénétrables à la végétation luxurianterodent le tigre cruel et le merle moqueur. D’un air lugubre, il nous annonça aussi que nous allions nous enfoncer au cœur de vallées profondes, franchir des précipices vertigineux sur des ponts de fortune, entourés de sommets inaccessibles aux cimes enneigées. Il ajouta que nous allions certainement rencontrer un temps de chien avec des froids de canard et des chaleurs extrêmes entrecoupées de pluies battantes. Il serait possible que de temps en temps nous puissions prendre un repos bien mérité dans une modeste demeure où nous serions accueillis comme des rois par des paysans taciturnes mais gagnant à être connus. D’un air entendu, notre cicérone nous précisa que, pour cela, il nous faudrait une chance de cocus. Nous aurions alors une occasion inespérée de découvrir les traditions séculaires, les coutumes ancestrales, les rites étranges et l’hospitalité légendaire de ces peuplades primitives. Toutefois, il conviendrait de ne pas abuser de leur patience et de conserver en toute circonstance un calme olympien et une attitude irréprochable. En effet, nous dit-il, il était arrivé au cours d’une expédition précédente qu’un jeune crétin, de surcroit célibataire endurci, du type même du dragueur de supermarché, indispose un vieux con du coin par une regrettable erreur de comportement. Cet âne bâté eut en effet un geste déplacé envers l’une des jeunes filles en fleur du village. Accouru en hâte aux cris d’orfraie de la vierge effarouchée et témoin des honteuses pratiques du grossier personnage, le vieux con rameuta la vile populace qui accourut en nombre et remplit la place comme une mer démontée. Alors, les événements se précipitèrent et les indigènes entamèrent une ronde effrénée dans un cercle infernal. Ce n’est qu’avec l’intervention musclée de notre guide professionnel et des quelques uns de ses compagnons d’infortune que pût se faire le retour au calme après qu’ils  eurent  infligé une sévère défaite aux farouches assaillants. Il n’y avait cependant pas l’ombre d’un doute qu’ils l’avaient échappé belle et que les nobles étrangers ne seraient plus en odeur de sainteté dans ce coin perdu, au milieu de nulle part.
Trêve de plaisanteries, nous dit notre guide, il est temps de revenir à nos moutons, et de partir à l’aventure.
Bêtes et disciplinés, nous saisîmes nos bâtons de pèlerins et notre courage à deux mains et nous partîmes d’un bon pas vers ces horizons lointains qui nous tendaient les bras dans la lumière crépusculaire d’un soleil déclinant.
À la campagne riante succéda rapidement le désert aride dont la traversée fut d’un ennui mortel. Au bout d’une petite heure, nous eûmes l’estomac dans les talons et dûmes faire une petite halte pour un repas frugal et quelques boissons fraîches. A cette occasion, nous pûmes constater que notre guide avait plutôt le gosier en pente, car il s’accorda de larges rasades du beaujolais nouveau dont vous me direz des nouvelles et que nous réservions pour les grandes occasions et pour la bonne cause. Personnellement, j’estime que la seule attitude responsable vis à vis de l’alcoolisme mondain est la tolérance zéro, sinon, selon les milieux bien informés, c’est la mécanique implacable de la pente savonneuse dont seule une spirale vertueuse peut vous faire sortir.
Quant tout fut consommé, il était trop tard pour poursuivre notre route, et nous dûmes dresser un campement de fortune au milieu de cette contrée hostile.
Ce fut pour nous l’occasion inespérée de pouvoir soigner la fièvre de cheval qui menaçait de nous terrasser si nous ne prenions pas sans délai toutes les mesures adéquates que les circonstances exigeaient.
De façon évidente, la première de ces mesures d’urgence consisterait, dès l’aurore, à regagner nos pénates en rebroussant chemin pour regagner chacun son chez-soi, sans plus tarder.
Aux premiers rayons du soleil, nous annonçâmes notre décision unanime et, pour justifier notre geste inconsidéré, nous prîmes comme prétexte fallacieux celui d’affaires urgentes nous rappelant au pays natal.
Notre guide en fit illico une jaunisse carabinée.

Fin de tout ou Fin de non recevoir

Imagine un peu ! Critique aisée 21

Institut Imagine, 24 boulevard du Montparnasse, site de l’hôpital Necker-Enfants malades.

Ca fait maintenant une vingtaine de minutes que je rode auprès du bâtiment en cherchant à  m’approcher de l’une de ses façades. La construction qui m’intrigue occupe une bonne longueur du côté pair du Boulevard du Montparnasse mais ne présente aucune entrée ni ouverture de ce côté. De plus, une grille empêche d’approcher la façade. Ça m’ennuie parce que j’ai repéré sur cet immeuble une chose étrange que je voudrais bien vérifier.

Cet immeuble imposant a été achevé il y a quelques mois. La longue et haute façade –peut-être  huit étages- est entièrement constituée de panneaux de verre. Certains sont gris et opaques et d’autres transparents. Sans doute pour égayer ce lugubre damier, la façade ne s’inscrit pas dans un seul plan, mais dans quatre plans d’inclinaisons différentes. Au milieu de ce quartier d’immeubles haussmannien et de constructions parisiennes plus anciennes, c’est du plus bel effet. Bon, mais des immeubles officiels lourdingues avec du verre en façade pour seule originalité, on commence à en avoir l’habitude.
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Je n’ai donc fait que bougonner un petit peu quand j’ai vu cet immeuble hors d’eau, et j’ai attribué aux aléas du chantier les traces blanchâtres qui affectaient une bonne partie des panneaux de façade.
Le temps passant sans que le nettoyage ne se fasse, j’ai dû changer d’hypothèse : ce qui paraissait des salissures devait en fait provenir de malfaçons, du genre condensation dans les doubles vitrages ou bullage du film anti-UV. On en aurait pour des années avant que le litige ne soit réglé.

Et puis, la semaine dernière, alors que je remontais à pied le boulevard, que je disposais de temps et d’un appareil photo, j’ai décidé d’en avoir le cœur net. La façade sur boulevard s’avérant impénétrable, j’ai longé celle de  la rue du Cherche-Midi, plus sagement verticale mais tout aussi grande et affectée des mêmes désordres.
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La vue d’une nacelle m’a confirmé dans ma dernière hypothèse : on était en train de procéder à des examens ou même des essais de remplacement.
Je finis par trouver une entrée qui semble de service et je pénètre en hésitant dans l’enceinte. Elégant manteau noir flottant au vent, attaché case ultra plat, téléphone collé à l’oreille, un homme jeune et pressé me dépasse :

Tu te rends compte, ce truc a couté des millions d’euros et on est déjà en train de changer les vitres. C’est vraiment un scandale ! Y a des espèces de trainées blanches, un défaut dans le verre ou quoi, je ne sais pas…

Je me dis que ce jeune homme affairé ne connaît pas la vie, que les malfaçons dans les façades modernes, c’est regrettable, mais que c’est courant et qu’on finira bien par régler ce problème…
Pendant que j’agitais ces pensées pleines de l’indulgence qui découle tout naturellement de l’expérience, je me suis approché de la façade jusqu’à la toucher et j’ai vu ce qui pour les non-initiés, c’est-à-dire vraisemblablement pour 97,5% des passants du boulevard, restera des salissures jusqu’à ce que quelqu’un les détrompe, comme je vais le faire maintenant : ces salissures ineffaçables, ces bullages malvenus, ces malfaçons regrettables sont en fait des pixels sérigraphiés, c’est-à-dire, en clair et en l’occurrence, des petits carrés blancs, d’environ un millimètre de côté, imprimés sur la surface du verre dans un désordre apparent qui ne doit certainement rien au hasard.
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Tout cela a donc été voulu, conçu, défini, calculé, réalisé, installé, réceptionné, payé et admiré par ceux-là même qui l’avaient voulu, conçu, défini, calculé, réalisé, installé, réceptionné, et payé. Et, à moins d’une malfaçon sur laquelle on ne peut tout de même pas compter, tout cela va durer et cet énorme  bâtiment disgracieux sera pour l’éternité mal lavé.

De retour chez moi, c’est à dire de retour devant Google, je me suis renseigné. Et voici le résultat de mes recherches.
Ce bâtiment tout neuf est inclus dans l’enceinte de l’Hôpital des Enfants Malades. Il abrite un centre de recherche et de traitement des maladies génétiques. Sur le plan architectural, nous le devons à deux cabinets différents: Valero-Gadan et Ateliers Jean Nouvel.

Il n’est pas question ici de critiquer ou même d’émettre un avis sur l’organisation architecturale interne de cet Institut. Mais je voudrais bien savoir quel est, entre ces deux architectes, le concepteur de ce parti de façades délavées. Mes recherches, peu approfondies je l’avoue, ne m’ont pas permis de le déterminer, ce qui ne m’empêche pas de soupçonner fortement Monsieur Nouvel. Nous devons à cet architecte quelques belles réalisations, la Fondation Cartier à Paris, le Musée du Quai Branly, et pour la plupart des gens, l’Institut du Monde Arabe. Malheureusement, nous lui devons aussi le centre commercial Euralille (la première fois que je l’ai vu, j’ai éclaté de rire tellement l’une de ses tours ressemble à un énorme flipper-billard-électrique), la tour Agbar à Barcelone, l’immeuble Burj à Doha…Quant à la Philharmonie de Paris, pour juger de ce projet, on devra attendre encore quelques temps qu’il ait fini de ruiner Paris, tant le chantier a pris de retard et supporté d’augmentations de coût.

Depuis quelques années, la marque de Jean Nouvel, c’est le verre. Il faut reconnaître qu’il n’est pas le seul à être tombé dans cette facilité. Du verre, encore du verre, toujours du verre, du verre coloré, du verre sérigraphié, du verre incrusté de mécanismes, du verre pour faire joli, du verre pour impressionner, du verre pour cacher les formes, parfois pour pallier le manque d’imagination.

Revenons à Imagine. Voici ce qu’on pouvait lire dans la description du projet :

« L’angle du boulevard du Montparnasse et de la rue du Cherche Midi est on ne peut plus parisien. Nous l’aimerions hospitalier dans le double sens du mot.

Et on ajoute :

:«….Privilégiant le verre et les matériaux naturels, s’intégrant parfaitement dans le paysage urbain, le futur Institut Imagine sera également doté de plusieurs jardins, dont un extérieur ouvert au public. Les façades seront agrémentées de verre sérigraphié rappelant une séquence ADN, illustrant ainsi de manière symbolique la raison d’être de cet Institut des Maladies Génétiques… »

Pour ce qui est de s’intégrer dans le paysage urbain, par sa masse, son aspect et sa forme, ça, on peut dire qu’il s’intègre !

Pour ce qui est de la fine allusion à l’ADN, on peut penser qu’elle n’aura échappé à personne, sauf à la totalité des passants du boulevard.