Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Seule la littérature…

Morceau choisi

Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolue ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu.

Michel Houellebecq – Soumission

Mais c’est tout moi, ça !

Morceau choisi

 (…) Cependant, derrière moi, l’Institut s’endormait en chien de fusil dans la saignée de la rue Mazarine, sa coupole brodée d’or enfoncée jusqu’aux yeux comme un bonnet de nuit. J’allais doucement, du pas d’un humaniste qui arpente son jardin, flattant aux étalages des marchands d’occasion le pelage des livres, qui peuvent être féroces quand on ne les a pas lus.  Une fois de plus, je jouais… ce jeudi-ci, à revenir de la séance académique du dictionnaire. Je me perdais dans le rêve exquis d’un goûter de mots. J’étais serein, j’avais cent ans, ce qui ne m’empêchait pas d’être ébloui par les longues cuisses sous les jupes courtes. Et j’étais persuadé, si le caprice m’en prenait, que je pouvais redevenir un bel étudiant pour me mêler à ces garçons et à ces filles qui tenaient le haut du pavé.

Antoine Blondin – Monsieur Jadis ou l’école du soir – La Table Ronde – 1970

Arma virumque

Morceau choisi

Je prends deux caractères d’imprimerie, A et R, je les mets dans une boite, je les laisse couler par une petite fente qui n’en peut admettre qu’un à la fois. Ils ne peuvent s’arranger que de l’une de ces manières, AR, RA ; car ces lettres n’ont que deux combinaisons différentes. Je puis parier sans désavantage un contre un que le hasard me fera rencontrer la syllabe AR, qui est la première de l’Enéïde. Mais si je veux me procurer une très grande probabilité d’obtenir la syllabe AR par un jet fortuit, je n’ai qu’à demander que la tentative soit répétée un million de fois. Je pourrai gager que le hasard me donnera au moins une fois la syllabe AR. Il n’est pas absolument impossible, mais ce serait grande merveille, que la syllabe RA revint un million de fois tout de suite.

Prenons maintenant les quatre lettres du premier mot de l’Enéïde, ARMA. Les quatre lettres ont vingt-quatre combinaisons différentes. Il y a vingt-trois à parier contre un que je n’obtiendrai pas la combinaison Arma, puisqu’il y a vingt-trois combinaisons différentes. Mais en vingt-trois reprises, le pari devient égal ; et si l’on m’accorde un million de fois vingt-trois reprises, je puis obtenir du hasard au moins une fois la combinaison Arma.

Prenons ensuite les douze lettres ARMA VIRUMQUE. Ces douze lettres peuvent se combiner de près de 120 millions de manières différentes. Il y a donc 120 millions à parier contre un qu’en ballottant ces douze lettres, le hasard ne les fera point sortir dans l’ordre arma virumque. Mais en 120 millions de reprise, l’égalité du pari revient. Et en un million de fois 120 millions de reprises, je parie d’obtenir ce qui paraissait d’abord chimérique.

S’agit-il après cela du vers entier, Arma virumque cano Trojae qui prius ab oris ; s’agit-il même de l’Enéïde ? La probabilité que le hasard ne fera point sortir ces lettres dans l’ordre qu’elles ont dans l’Enéïde est immense. Mais enfin c’est un nombre fini. Si l’on fait cent mille millions de millions de fois la tentative, le prodige ne serait point que le hasard rencontrât l’Enéïde ; le prodige serait qu’il ne le rencontrât pas.

Si donc il y avait une infinité de roues d’où sortissent perpétuellement des caractères d’imprimerie, ou bien une seule d’où il en fût sorti de toute éternité, il y aurait une probabilité infinie, c’est-à-dire une certitude entière que le hasard en aurait fait sortir l’Enéïde.

A.P. Le Guay de Prémontval – Vus philosophiques – 1757

Si Virgile avait su cela, il ne se serait surement pas donné tout ce mal. 

Du feuilleton au roman, de la série au film

Un feuilleton policier fait rarement un bon roman. La suite au prochain numéro : l’effet repose là-dessus. Parce que les chapitres sont réunis en volume, ces moment de faux suspense deviennent simplement irritants.
Raymond Chandler – Lettres –  1962 – Christian Bourgois Editeur

Remplacez feuilleton policier par « série », n’importe laquelle, remplacez « roman » par « film » et vous aurez toujours une vérité.

L’homme qui lit

Aimer la littérature, c’est dépasser les clivages, les lobbys et les camps. Aimer la littérature, c’est s’intéresser autant aux ouvriers que décrit Zola qu’à la Princesse de Clèves, autant aux paysans de Sand qu’aux aristocrates de Proust, autant aux libertins de Laclos qu’aux âmes souffrantes de Bernanos, autant au christianisme de Bossuet qu’à sa critique par Diderot. Aimer la littérature, c’est non seulement dépasser les idéologies figées mais franchir les frontières : c’est devenir russe en lisant Dostoïevski, japonais avec Mishima, italien avec Moravia, allemand avec Mann, égyptien avec Mahfouz. La littérature enjambe même les frontières du temps puisqu’elle m’a permis de vivre au Ve siècle av. J.-C. avec Sophocle ou à la renaissance avec Shakespeare et Cervantes.

L’homme qui lit atteint l’universel. Il n’incarne plus un seul groupe, des intérêts précis, une classe sociale, un étage de la société, non, il transcende les définitions et ne connaît plus rien d’étranger. Il épouse le multiple dans sa complexité.

Eric-Emmanuel Schmitt
Extrait d’une tribune parue dans Le Monde du 14 mai 2017

A la campagne entre amis

Morceau choisi

C’est pourquoi aussi le monde que satirise Proust est loin d’être suranné. Aujourd’hui certes, il n’y a plus guère de salons : ils ont été remplacés par les maisons de campagne ; et les « matinées » ont fait place aux week-ends. Mais sous le pull-over à col roulé comme jadis sous l’habit, c’est le même « cœur révélateur » qui bat. Sous le toit tourangeau ou normand la même conversation se poursuit, les mêmes lieux communs déguisés en paradoxes ; la même affectation de naturel et d’innocence couvre des gestes et les intonations également mécaniques, et c’est la même certitude sous-entendue d’être l’unité d’étalonnage de l’art de vivre, le centre des choses à partir duquel s’échelonne et décroît en s’éloignant la valeur du reste des humains, mesurée à sa ressemblance plus ou moins fidèle avec la petite assemblée qui regarde, ce soir, le feu de bois si discrètement fier d’être si elle-même. Enfin, c’est aussi la même précipitation de prévenance militante dans les détails, superposée à l’incivilité foncière, c’est l’invasion des gentillesses minuscules, des petits cadeaux stupides, des téléphonages superflus côtoyant la sécheresse et l’égoïsme.

J-F Revel « Sur Proust » -1960