Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Non, Michel Houellebecq n’est pas réactionnaire.

Morceau choisi

(…) il faut s’entendre sur le sens des mots. Un réactionnaire est quelqu’un qui estime préférable un état antérieur de l’organisation sociale, possible d’y revenir, et qui milite dans ce sens.
Or s’il y a une idée, une seul, qui traverse tous mes romans, jusqu’à la hantise parfois, c’est bien celle de l’irréversibilité absolue de tout processus de dégradation, une fois entamé. Que cette dégradation concerne une amitié, une famille, couple, un groupement social plus important, une société entière ; dans mes romans il n’y a pas de pardon, de retour en arrière, de deuxième chance : tout ce qui est perdu est bel et bien, et à jamais, perdu. C’est plus qu’organique, c’est comme une loi universelle, s’appliquant aussi bien aux objets inertes ; c’est littéralement, entropique. À quelqu’un qui est à ce point persuadé du caractère inéluctable de tout déclin, de toute perte, l’idée de réaction ne peut même pas venir. Si un tel individu ne sera jamais réactionnaire et tout naturellement, conservateur. Il considérera toujours qu’il vaut mieux conserver ce qui existe, et qui fonctionne tant bien que mal, plutôt que se lancer dans une expérience nouvelle. Plus sensible aux dangers qu’à l’espérance il sera pessimiste, d’un naturel triste, et en général facile à vivre.

M.Houellebecq – Ennemis publics – 2008

ET DEMAIN, UN SONDAGE SUR LES ORIGINES DU CHOCOLAT AU LAIT

A faire pleurer Billancourt

Je sais qu’il n’existe pas de camp de concentration en Union Soviétique et je considère le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier. Je crois que c’est le seul pays où les condamnés, quels qu’ils soient, que ce soit des condamnés de droit commun ou que ce soit des condamnés politiques, touchent un salaire égal à ce qu’ils toucheraient s’ils étaient à l’extérieur, peuvent acheter ce qu’ils achèteraient à l’extérieur, sauf des boissons alcooliques, ce qui est évidemment désagréable pour ceux qui aiment boire, et peuvent se payer, avec leur salaire, une chambre individuelle s’ils en ont le désir et la possibilité, qui ont le possibilité de lire, d’écrire, de voir des films, de faire de la musique.

Marie-Claude Vaillant-Couturier – député communiste – 22 décembre 1950

… ET DEMAIN, UNE PHOTO : LE CAFÉ DELMAS

L’homme des plages

Morceau choisi

(…) Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait  » l’homme des plages « . Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que  » l’homme des plages  » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable — je cite ses propres termes — ne gardent que quelques secondes l’empreinte de nos pas. »

Patrick Modiano – Rue des boutiques obscures – 1978

… ET DEMAIN, UN TEXTE COURT : « MAREE MONTANTE »

 

 

Du xiphophore

Xiphophore

n.m., du grec xiphos, épée, et phoros, qui porte. A ne pas confondre avec senestrophore, du grec phoros, qui porte, et du latin sinister, à gauche.

Le xiphophore est un petit poisson de coloration variée, de six à dix centimètres de long, originaire du Mexique, très fécond et qu’on trouve fréquemment dans les aquariums, à condition de le mettre dedans. Le mâle a la queue pointue, d’où son nom.
Le xiphophore porte à son cou, en souvenir de toi, ce soupir de soie qui n’appartient qu’à nous. Ce n’est pas qu’il fasse froid, le fond de l’air est doux : c’est une nageoire ventrale qui lui permet de se tenir immobile entre deux eaux pour faire la siesta. Comme la plupart des poissons, le xiphophore affiche en permanence une expression béate. C’est parce qu’il baise dans l’eau. C’est très bon pour la béatitude. Au contraire, les gens qui n’ont jamais baisé dans l’eau, comme Adolf Hitler ou Ludwig van Beethoven, affichent volontiers un air revêche.
Au moment de se reproduire, le xiphophore émet un cri strident : « Christiane ! » pour appeler la xiphophorette qui accourt bientôt ventre à flotte, la caudale en feu. S’ensuit alors une danse d’amour effrénée dont le tendre spectacle ne peut que toucher le cœur de tout homme capable de supporter un documentaire écologique marin sans balancer ensuite une grenade offensive dans le lac d’Enghien.

Pierre Desproges – Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis – France Loisirs

Un couteau dans la poche

Morceau choisi 

Pas un couteau de cuisine, évidemment, ni un couteau de voyous à cran d’arrêt. Mais pas non plus un canif. Disons, un Opinel n°6 ou un Laguiole. Un couteau qui aurait pu être celui d’un hypothétique et parfait grand-père. Un couteau qu’il aurait glissé dans un pantalon de velours chocolat à larges côtes. Un couteau qu’il aurait tiré de sa poche à l’heure du déjeuner, picorant les tranches de saucisson avec la pointe, un couteau qu’il aurait refermé d’un geste ample et cérémonieux, après le café bu dans un verre —et cela aurait signifié pour chacun qu’il fallait reprendre le travail.

Philippe Delerm – La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules – 1997

 Oui, je sais, c’est cliché… mais c’est chouette quand même, non ?

La pénitence est douce

Morceau choisi

Rosette, agenouillée au confessionnal,
Murmure : « Mon bon père, à vous, je m’en accuse :
J’ai trompé mon mari – Ma fille c’est très mal,
Dit le prêtre… Et… combien de fois ? » Rose, confuse,

Se trouble, balbutie, hésite… enfin répond :
Neuf fois ! – Hum ! Depuis quand ? » fait le prêtre.
Alors Rose : »Depuis hier soir ! » Et, sous le nuage blond
De ses cheveux d’or fin, Rose devient plus rose.

« Neuf fois depuis hier ! répond le bon curé…
Je ne puis, d’un pêché de pareille importance,
Vous absoudre aujourd’hui, sans avoir référé
A l’évêché qui fixera la pénitence !

Revenez dans huit jours. » L’évêché décréta
Qu’ayant fauté neuf fois, Rose, aurait, pour sa peine,
A dire cinq Ave. Rose s’en acquitta
Et fut absoute… Mais au bout d’une semaine,

Au sacré tribunal, avec un air marri,
La voici qui revient s’accuser d’inconstance,
DIsant : « Sept fois, encor, j’ai trompé mon mari :
Mon père, indiquez-moi quelle est ma pénitence »,

Et lui, sur le tarif de l’absolution
Dernière, s’efforçant de se baser, calcule :
« Pour neuf fois, cinq Ave… D’une proportion,
Je dois donc, pour sept fois, établir la formule :

Cinq est à neuf comme X à sept… d’où je conclus
Qu’il faut… Ah ! C’est vraiment trop compliqué, ma chère…
Faites votre mari cocu deux fois de plus.
Et dites cinq  Ave comme la fois dernière.

Léon Vilbert

Maintenant, si vous voulez vraiment apprécier ce texte, cliquez sur  André Dussolier

Proust à longueur de phrase

Morceau choisi 

Marcel Proust est, entre autres, connu pour la longueur de ses phrases. Cette caractéristique en a découragé plus d’un qui s’en était allé joyeux pour des courses lointaines et qui abandonna toute Recherche après quelques pages. Elle  en a rebuté un plus grand nombre encore qui n’ont même jamais osé s’embarquer, effrayés par ces impressionnants chapelets de mots. J’en ai souvent parlé ici, mais aujourd’hui, je voudrais que vous fassiez cette expérience : voici une des plus longues phrases de la Recherche : « Canapé surgi du rêve… » (391 mots); installez-vous dans un coin où vous ne serez ni dérangé, ni observé ­— les toilettes me semblent un endroit tout à fait approprié car, la plupart du temps, elles répondent à ces deux conditions — lisez le texte à mi-voix ; dégustez et donnez m’en des nouvelles.

« Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que, comme une personne, il avait un passé, une mémoire, gardant dans l’ombre froide du quai Conti le hâle de l’ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet (dont il connaissait l’heure aussi bien que Madame Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de Doville, où on l’avait emmené et où il regardait tout le jour, au-delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendant l’heure ou Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie ; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d’un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d’une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu’il peignait ;  incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l’empreinte et la fixité d’un trait de caractère, d’une ligne de la destinée ; profusion des bouquets de fleurs, des boites de chocolat, qui systématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique ; interpolation curieuse des objets singuliers et  superflus qui ont encore l’air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu’ils ont été d’abord, des cadeaux du 1er janvier ; tous ces objets enfin qu’on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette platine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s’ajouter leur double spirituel ;  tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses et qui, à même le salon tout actuel, qu’elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l’atmosphère,  les meubles et les tapis, et la poursuivant d’un coussin à un porte-bouquets, d’un tabouret aux relents d’un parfum, d’un mode d’éclairage à une prédominance de couleur, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin. »

Marcel Proust – La prisonnière – A la recherche du temps perdu

NDLR : toujours prêt à en découdre avec le petit Marcel, j’avais publié ici un texte en une seule phrase. Non seulement ce texte contenait 84 mots de plus, mais, au lieu de se contenter de décrire un salon, il racontait une histoire… Cette histoire vous pouvez la retrouver en cliquant sur son titre « Tout est revenu »       Proust, battu !