Archives de catégorie : Thème imposé

Écrire, mais avec quoi ?

Et d’abord, pourquoi écrit-on ?

Question sempiternelle que tous ceux qui écrivent se posent un jour. Question cliché à la Jacques Chancel : « Dites moi, cher ami, nous approchons de la fin de l’émission, il nous reste à peine une minute, alors une dernière question : cher Marcel Proust, pourquoi écrivez-vous? »
Eh bien, si moi, j’avais été invité à Radioscopie et si Jacques Chancel m’avait posé cette question, il ne m’aurait pas fallu trois minutes pour y répondre. J’aurais dit :

« Voyez-vous, cher Jacques Chancel, comme beaucoup, je vis des émotions. Comme certains, je voudrais les partager. Mais comme personne n’écoute, j’écris. »

Donc j’écris sous le règne Continuer la lecture de Écrire, mais avec quoi ?

Tout est revenu

En un instant, tout est revenu, tout ce qui s’était passé avant, notre retour du cinéma de la rue d’Odessa, notre discussion sur les amis qui viendraient diner ce soir, sur Cate Blanchett, sur la différence entre la beauté, la classe et le charme, sur la douceur de la température, notre choix de prendre par l’extérieur du Luxembourg plutôt que de traverser le jardin, notre attente au bord du trottoir que le petit bonhomme devienne vert, et puis ce petit choc sur le côté de la tête, et moi qui me sentais vaciller et m’affaisser doucement contre le feu de circulation, et qui restais là, la tête penchée sur mon épaule, qui croyais que j’avais glissé, ou bien que j’avais eu un étourdissement, enfin rien, que j’allais me relever, qu’il suffirait de vouloir, mais que j’allais me reposer là encore un peu parce que j’étais fatigué et que j’avais Continuer la lecture de Tout est revenu

Réponse de Lilith à Eve

Avertissement
Si vous ne savez pas qui est cette Lilith, et si vous n’avez pas lu la lettre qu’elle a reçu hier de Mme Eve de Lagenaise, vous n’allez rien comprendre du tout. Alors, cliquez sur le lien ci-dessous et vous saurez ce qu’il y à savoir.

Mais qui est donc cette Lilith et pourquoi écrit-elle à Eve ?

***

Lilith Mefis-Tofelesse
666 impasse Denfert
Hadesville

Madame Eve de Lagenaise
1 bis rue de Paradis
Edenbourg

Madame,

Vous allez être surprise, mais je vais répondre à votre petite lettre revancharde et satisfaite.

Votre Adam vous revient ? Tant mieux, ça m’arrange ! Croyez bien que j’ai d’autres occupations plus gratifiantes que de faire l’éducation sexuelle d’un grand benêt sans imagination et de traîner un éteignoir dans les sabbats du samedi soir.

Adam veut rentrer à la maison ? Grand bien lui fasse ! Mais, quand il en aura assez  du gratin de courgettes et de vos petits câlins furtifs toutes lumières éteintes, soyez certaine qu’il reviendra gémir devant ma porte en me suppliant de le reprendre.

Je le sais, il fait ça à chaque fois…

Mais vous paraissez surprise…C’est l’expression « à chaque fois » qui vous étonne ?

Ah, vous ne saviez pas Continuer la lecture de Réponse de Lilith à Eve

Lettre d’Eve à Lilith

Avertissement
Tout le Monde connaît Eve, la Femme d’Adam, mais il est possible que quelques-uns d’entre vous ne sachent plus tout à fait ou, plus probablement, n’aient jamais su qui est Lilith.
Avec les quelques lignes qui viennent, vous en saurez bien assez sur cette Créature pour comprendre ce qui va suivre.
Lilith fut la première femme d’Adam, avant Eve. Comme Adam, et en même temps que lui, elle fut façonnée avec de l’argile, mais son argile à elle était de mauvaise qualité, ce qui explique son caractère démoniaque. La preuve : elle refusa tout de suite de se soumettre à l’Homme. Cette situation créa bien du souci au Créateur qui, pour la remplacer auprès d’Adam, dut fabriquer Eve à partir d’une côte d’Adam. Lilith devint très vite un démon sexuel, une femme fatale, une croqueuse de fortunes, une activiste féministe, bref, une personne peu fréquentable.
Voici donc la lettre que Madame Eve de Lagenaise écrivit récemment à Mademoiselle Lilith Méfis-Tofelesse.
La réponse de la demoiselle est attendue pour demain.

***

Eve de Lagenaise
1 bis rue de Paradis
Edenbourg

Mademoiselle Lilith Mefis-Tofelesse
666 impasse Denfert
Hadesville

Mademoiselle,

Vous savez qui je suis et vous connaissez sans doute mon existence depuis une éternité. Je ne connais la vôtre que depuis quelques heures. Vous possédez donc sur moi un avantage considérable. Aussi, soyez indulgente et, si agaçante qu’elle puisse vous paraître, poursuivez s’il vous plait la lecture de cette lettre.

Ce que vous savez de moi, Mademoiselle, vous l’avez appris d’Adam, bien sûr. Depuis le temps que vous êtes sa maîtresse, il a eu tout le temps de vous dire bien des choses sur moi.

Ses confidences sur l’oreiller vous ont appris que Continuer la lecture de Lettre d’Eve à Lilith

Une traversée de Paris

Il est cinq heures.
Le jour se lève.

Au Bomby’s café de la Place d’Italie, un homme noir en bleu de travail immaculé est accoudé au comptoir devant une tasse de café vide. Son grand corps mince est entièrement relâché et sa silhouette forme une sorte d’immense S. Son regard est ailleurs.

Un chien affairé remonte en trottinant le boulevard Auguste Blanqui. Il connaît les jours et les heures du marché Corvisart. Un camion s’arrête pour le laisser passer.

Il est huit heures.

Rue Gay-Lussac, une femme noire, inquiète et fatiguée, cherche désespérément la rue d’U.L.M. Elle entre au café pour demander son chemin. Ici, on ne connaît que la rue d’Ulm. C’est déjà ça.

Rue Saint-Jacques, il y a Continuer la lecture de Une traversée de Paris

Par la rivière

Je suis né dans un tout petit village.
Bien à l’abri dans un vallon, entouré de hautes montagnes et de forêts épaisses, à l’écart de tout, on n’y voyait jamais personne. Jusqu’à ce jour d’été.

C’était un de ces jours où ma mère devait laver les affaires de toute la famille. Mon père était parti très tôt dans la montagne pour rassembler nos chèvres. Il faisait chaud. Je venais d’avoir cinq ans. Ma mère avait demandé à ma sœur Catheline de rassembler le linge dans deux grands sacs. Elle avait chargé le plus lourd sur une épaule, la grosse bassine et le battoir sur l’autre, tandis que ma sœur portait l’autre sac.

J’aimais bien quand on descendait à la rivière. Ce n’était pas très loin et le chemin était facile pour mes petites jambes. Quand on arrivait à la rive, je m’amusais à lancer des bouts de bois et à les regarder s’éloigner en bondissant dans les remous. Et puis, ce jour-là, il faisait tellement beau que Continuer la lecture de Par la rivière

Plaidoyer pour les cons

 Exercice de style :  Rédiger un texte pour la défense d’une cause quelconque en respectant scrupuleusement la structure et les débuts de paragraphes d’un texte en 19 points. (Les mots en caractères gras sont les mots imposés)

 1-Il y a de cela de nombreux siècles, les hommes vivaient sans la connerie.

2-Certes, ils pratiquaient allègrement la bêtise, la stupidité et l’ignorance, mais ils ignoraient la connerie. Cela ne dura pas.

3-En dépit des efforts constants des prêtres et des précepteurs, des professeurs et des instituteurs, des philosophes et des écrivains, des journalistes et des chroniqueurs, ou peut-être à cause de leurs efforts constants, la bêtise, la stupidité et l’ignorance allaient sans cesse en croissant, et cela ne dérangeait personne.

4- Cependant, de plus en plus fréquemment, depuis quelques dizaines d’années, il arrive que la bêtise, la stupidité et l’ignorance, ensemble ou séparément, rencontrent la méchanceté. Il suffit alors d’une étincelle ou d’une goutte d’alcool pour que se produise un étrange phénomène de symbiose qui donne naissance à la connerie.

5-Certains vont même jusqu’à prétendre Continuer la lecture de Plaidoyer pour les cons

Wetbacks

Je suis à Lynwood, dans South Central, pas loin du croisement d’Atlantic et d’Olanda, je recouvre de papier Alu les plateaux de haricots qui n’ont pas été mangés à l’anniversaire d’un petit gamin, lorsqu’on m’annonce qu’il faut que je rentre à la maison plus tôt que prévu, et probable que je ne reviendrai pas demain.[*]

C’est Rubio lui-même qui vient de me dire ça, et il a l’air sacrément ennuyé.
Pourtant, je peux pas m’en aller maintenant. Tous les autres sont déjà partis et y a encore plein de trucs à ranger avant de fermer. C’est peut-être pour ça qu’il a l’air embêté, Rubio.
Qu’est-ce qui se passe ? Il y a eu un accident ? Y a les flics chez moi ? Non, non, il sait pas, Rubio, il a juste reçu un coup de fil de son cousin. Il faut que je rentre tout de suite, et c’est pas sûr que je puisse revenir demain. Il n’en sait pas plus. Il est désolé.

–Bon sang, Rubio…?

–M’emmerde pas, c’est pas le moment, tu ferais mieux de partir maintenant ! Allez, fous-moi le camp ! Ce soir, c’est  Continuer la lecture de Wetbacks

César est fatigué

César a cinquante-six ans et il est fatigué.

Des années de manœuvres politiques, des années de guerres extérieures suivies d’années de guerre civile, tant de difficultés dressées devant lui depuis si longtemps, tant d’oppositions stériles mues par des intérêts particuliers, tant d’ignorance et d’hypocrisie, tant de bêtise et de mesquinerie, de lâchetés, de trahisons… De tout cela, César est fatigué.

Depuis quelques mois, la nuit, quand ils sont couchés tous les deux côte à côte, Calpurnia ose lui parler. Dans la lueur tremblante de la lampe, elle lui dit doucement qu’il a eu bien assez d’aventures, de blessures, de chevauchées, de femmes, qu’il est maintenant couvert d’argent, de puissance et de gloire. Elle lui dit qu’il serait temps qu’il s’arrête, que sa chance va tourner, que les augures qu’elle consulte chaque jour sont mauvais. Elle lui dit Continuer la lecture de César est fatigué

Une longue allée de cyprès

Je suis parti.
Ça y est, je suis parti.

J’ai dit non, ça suffit, ce n’est pas pour moi, ce n’est pas moi.
Cet argent, tout cet argent, facile, trop facile, pourtant, je l’avais cherché, j’allais l’avoir, je l’avais.

Cette vie de luxe, Park avenue, East Hampton, Gstaad, ce n’est pas moi. Bien sûr, j’aimais ça, mais ce n’était pas moi.
Ces maisons sur l’océan, ces bateaux, ces voitures, ce n’était pas moi.

Au début, je ne le savais pas ; au début, je croyais que c’était ce que je voulais.
Ces gens, Continuer la lecture de Une longue allée de cyprès