Archives de catégorie : Fiction

La suite de Balbec – Chap.1-A la recherche de Marcel

Aujourd’hui est le 145ème anniversaire de la naissance de Marcel Proust.
« Etonnant, non ? » aurait dit Desproges.

Pour célébrer cet évènement, la rédaction a confié la plume à un éminent confrère journaliste, dont on sait qu’il a souhaité conserver l’anonymat et refusé toute rémunération. Grâce lui en soit rendue.

Voici, distillée quotidiennement en 5 parties :

La suite de Balbec

1-A la recherche de Marcel 
Tout le budget va y passer! Faut dire ! Quelle idée de m’installer au Grand Hôtel ! Je croyais que le cadre, le luxe, la vue, tout ça, ça me donnerait des idées. Mais, rien. Depuis quatre jours que je suis installé dans cette chambre, je passe pratiquement tout mon temps assis à cette petite table devant l’écran de mon ordinateur. Et rien ! Je regarde les nuages, les vagues et les mouettes par la fenêtre ouverte. Je n’ai pas écrit une seule ligne valable.
Quand j’avais fait ma réservation, le prix annoncé pour la chambre et la pension complète m’avait fait frémir. Il dépassait de loin ce que j’avais imaginé. Il restait cependant dans les limites de ce que m’avait accordé Cottard, mon éditeur, pour lui livrer sous un mois un essai de 25.000 mots sur Proust. Le sujet précis, le point de vue, l’angle d’attaque, tout ça, il s’en fichait. Cottard m’avait dit:
-Coco, tu fais ce que tu veux du moment que tu parles de Proust. Proust, ça se vend en ce moment. Alors, vas-y! Mais, attention Coco, il y a urgence ! Télérama, Elle et les Inrocks sortent chacun un numéro spécial sur Proust pratiquement le même jour, dans six semaines, Il faut que ton truc sorte en même temps. Ça lui fera une promo terrible. Un mois, Proust, 25.000 mots et 4.000 € d’avance, ça devrait coller Coco, non ?
J’essayai de discuter, Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chap.1-A la recherche de Marcel

La nuit d’Iligan

Ça doit faire maintenant plus de cent kilomètres que je suis recroquevillé comme ça à l’arrière de ce gros Toyota qui me ramène vers Iligan. J’ai froid et je commence à avoir mal à la tête. J’ai beau me couvrir le visage avec la chemise en carton de mon dossier, je n’arrive pas à me protéger du souffle glacé de l’air conditionné. Chaque cahot de la piste m’enfonce la barre centrale du siège dans les reins et me cogne le crâne contre l’accoudoir. J’ai chaud, je dois avoir quarante.

Une pluie tropicale s’abat d’un coup sur la route. Bruit énorme sur la carrosserie. Quel pays ! Mais qu’est-ce que je fiche ici ? Je suis fatigué, épuisé, excédé. De temps en temps, je me redresse sur la banquette pour regarder vers l’avant. J’espère y voir les premières lumières d’Iligan. Mais, dans les phares, il n’y a rien d’autre que le déluge et les cocotiers penchés sur la piste. J’ai chaud. Le sang bat dans mes oreilles.

Le 4×4 s’arrête brutalement dans une lumière verte. Qu’est-ce qui se passe ? Un accident? Pourquoi est-ce qu’on avance plus ? Continuer la lecture de La nuit d’Iligan

C’était du pain qui s’approchait

Vous n’avez certainement jamais rien lu de Joseph L. Random. Rien d’étonnant à cela : son premier roman (Le Grand Bazar du Pur Hasard) ne sortira en librairie que le mois prochain. J’ai eu la chance de me voir confier par son éditeur, Les Editions de la Chance, la relecture du premier tirage. 
Dès les premiers mots, j’ai été frappé par la rigueur du style, l’énergie de la phrase, la puissance du mot, la profondeur du sens et le sérieux de la documentation. Je n’ai pas non plus été insensible à l’humour qui se dégage de la ponctuation. 
Je vous livre ici les premières lignes de ce Grand Bazar du pur Hasard. Jugez vous-même :

Mes chers messieurs, dit un garçon de classe qui portait un grand beffroi au toit pointu reposant sur un dôme aplati. Entendu, c’était du pain qui s’approchait lorsqu’il levait les bras au ciel. Je ne pourrais pas dire de laquelle de ses cellules.

-Vas-tu me foutre la paix, une douceur molle, comme une ombre ?

Heureuse, elle n’a emporté de moi Continuer la lecture de C’était du pain qui s’approchait

Bonjour, Philippines ! Chap.13 – Ratinet, suite et fin

Voici donc la fin des aventures de Philippe aux Philippines. Mais, ce qui fera l’objet de ce dernier chapitre, c’est plutôt le dénouement de celles de Ratinet.
André Ratinet, dit Riton Padbol, dit Andy Bad Luck, dit Dédé la Déveine, a pris une pris une place de premier plan dans le développement de cette histoire. On se souvient que le bonhomme attire les ennuis comme la Normandie la pluie. Après avoir perdu sa valise entre Bruxelles et Bangkok, s’être fait dévaliser en douceur dans Luneta Park, après avoir photographié les plus belles fleurs du monde avec une caméra vide de pellicule, ne voilà-t-il pas qu’il a rencontré le démon de midi en la personne de la jolie Tavia. Ces dernières semaines, la jeune personne a beaucoup perturbé l’ingénieur dans sa recherche du meilleur tracé pour la route côtière nord de Mindanao. Ça lui a valu les reproches amers de son bien-aimé chef de mission, Gérard Peltier. Mais, quand il décide de ramener la donzelle à Montalivet-les-Bains (Gironde) et que, pour cela, il a un besoin urgent de 5000 dollars, quand il compte les emprunter, certes indirectement mais quand même, à la Banque Mondiale, ou, à défaut, à ses collègues, les choses deviennent graves.
A ce stade, et bien que l’éternel optimiste Peltier ait assuré que « ça allait se tasser », le lecteur sent bien que les aventures de Ratinet ne vont pouvoir s’achever que dans la douleur.
C’est ce qu’on va voir dans ce dernier chapitre dont on remarquera qu’il porte le numéro 13.
Mais pouvait-il en être autrement ?

***

Au cours de notre dîner du vendredi précédent, obstinément optimiste, Peltier avait Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.13 – Ratinet, suite et fin

La Contrescarpe en Technicolor

Elle est assise à la terrasse du Café Delmas. Il est neuf heures moins le quart.

Elle arrive d’Oklahoma City. Retraitée célibataire et aisée de la First Farmer’s City Bank, elle a pris un billet « One platinum week in Paris » : avion, limousine, hôtel, petits déjeuners, entrées dans les musées, guides bilingues, trois repas dans de grands restaurants, shopping rue du Faubourg Saint-Honoré, une soirée à l’Opéra et deux dans des cabarets.

Pendant les trois premiers jours, elle a suivi strictement le programme que l’agence avait établi pour elle. Chaque matin, une voiture est venue la prendre à son hôtel de la rue de Sèvres pour la déposer au Musée d’Orsay ou sur le parvis de Notre Dame ou devant les grilles du château de Versailles. À chaque fois, un guide l’attendait, tickets en main. Le premier soir, elle a dîné Continuer la lecture de La Contrescarpe en Technicolor

Samedi à la campagne

Quand je descendis du train à la gare de Martel-sur-Seine, je me demandais encore pourquoi il m’avait invité.

Je l’avais rencontré au début de la semaine dans le TGV. Il s’était assis sur le siège qui me faisait face. Il avait tout de suite engagé la conversation et pendant la première demi-heure du trajet, nous avions tenu la discussion habituelle, celle que tiennent deux inconnus réunis par le hasard et destinés à se séparer un peu plus tard et pour toujours sur le quai d’une gare. Et puis, il m’avait proposé d’aller prendre un whisky au bar. Et à partir de ce moment, il n’avait plus parlé que de lui, de ses affaires, de sa femme Françoise, de ses enfants, de sa voiture, son chien, ses chasses, sa propriété en Seine-et-Marne. Alors que le train ralentissait pour entrer dans Paris, il m’avait dit:

       -Vous êtes célibataire, vous m’avez avoué tout à l’heure que vous aimiez la campagne et que le week-end vous n’avez rien de particulier à faire. Venez donc chez moi, enfin chez nous, à Martel samedi prochain. Vous verrez, c’est très agréable. Le train du samedi est très pratique, il arrive là-bas à onze heures quinze.

Le bonhomme était plutôt sympathique, et il m’avait parlé de chevaux de selle. J’adore le cheval et, faute de moyens, je n’ai pas souvent Continuer la lecture de Samedi à la campagne

Bonjour,Philippines ! Chap.12 – Le serpent de mer

Voici le chapitre 12 de Bonjour, Philippines ! Si vous voulez lire et relire les chapitres précédents, cliquez dessus (ci-dessous !)

Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Chapitre 3 – Mitraillette, champagne et taille-crayons

Chapitre 4- Un soir au Monte-Carlo

Chapitre 5 – La fièvre monte à Mindanao

Chapitre 6 – Retour à Manille

Chapitre 7- Un diner à O.K. Corral

Chapitre 8 – Douglas et moi

Chapitre 9 – Retour au Chalet

Chapitre 10 -Ananas, exocet et noix de cocos

Chapitre 11 – Les 5.000 dollars de Ratinet

La soirée au Chalet au cours de laquelle Ratinet s’était vu refuser 5000 dollars tant par la Banque Mondiale que par ses collègues de mission avait eu lieu un mercredi. Le jeudi matin, j’accompagnai Robertson à l’avion de Kuala-Lumpur, et je ne repassai pas au bureau de la journée. Comme le lendemain, c’était le week-end de Pâques qui commençait, je n’entendis plus parler de Ratinet jusqu’au mercredi suivant. Après-tout, c’était le problème d’un chef de mission de gérer ce genre de situation et pas le mien.

Depuis plusieurs semaines, Antoine, son ami Jean-Marc et moi, nous projetions de passer ce week-end quelque part au bord de la mer à faire de la plongée sous-marine. Cela paraissait compliqué. On nous avait bien indiqué qu’il était possible de louer des petites maisons dans les villages de pêcheurs de la presqu’ile de Mabini, mais c’était un endroit difficile d’accès et nous n’avions pas de voiture. On nous avait dit aussi qu’on pouvait rejoindre Lungsod en autocar, et de là prendre des taxis ou des jeepneys vers la presqu’ile. Mais on avait aussitôt ajouté : « Ne prenez par le car de 6 heures, il est régulièrement attaqué. Prenez plutôt celui de 10 heures. Continuer la lecture de Bonjour,Philippines ! Chap.12 – Le serpent de mer

Bonjour, Philippines ! Chap.11 : Les cinq mille dollars de Ratinet

Voici le chapitre 11 de Bonjour, Philippines ! Si vous voulez lire et relire les chapitres précédents, cliquez dessus (ci-dessous !)

Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Chapitre 3 – Mitraillette, champagne et taille-crayons

Chapitre 4- Un soir au Monte-Carlo

Chapitre 5 – La fièvre monte à Mindanao

Chapitre 6 – Retour à Manille

Chapitre 7- Un diner à O.K. Corral

Chapitre 8 – Douglas et moi

Chapitre 9 – Retour au Chalet

Chapitre 10 -Ananas, exocet et noix de cocos

Il m’a fallu quitter le paradis des plages de Mindanao car je n’avais plus rien à y faire. Grâce à l’efficacité des jeunes filles que Placido avait placées sous son affectueuse autorité, le dépouillement de l’enquête de transport se déroulait tranquillement.

Me voici donc à nouveau dans le purgatoire de Manille pour m’occuper maintenant de l’étude économique proprement dite. Je dois, entre autres choses, me poser des questions du genre de celles-ci : pour les dix, quinze et vingt prochaines années, quelle sera la croissance démographique de l’île, combien y aura-t-il de voitures, de camions, d’autocars, de tonnes d’ananas, de mètres cubes de noix de coco…? Mais, si je veux avancer, je dois éviter de me poser des questions comme : Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.11 : Les cinq mille dollars de Ratinet

Le sablier du Jardin des Plantes

Le sablier du Jardin des Plantes
Par Paul Delcampe

Dans l’allée centrale du Jardin des Plantes, un monument de verre en forme de cube a été installé pour l’an 2000. Il fait huit mètres de côté, avec un premier étage chargé de quelques tonnes de sable. C’est un sablier. Mais son sable ne s’écoule pas. Deux panneaux décrivent la complexité du chef d’œuvre en un texte volumineux dont j’ai noté quelques bribes :

 » l’artiste cherche à provoquer chez l’observateur l’intuition du temps présent. Ce présent du présent qui selon Saint Augustin serait proche de l’Eternité, …la tenue de 40 tonnes que supporte la partie supérieure n’a été possible que par l’apport de 20 mètres cubes d’un béton résistant, et les orifices d’écoulement ont été scientifiquement calibrés par une réunion d’experts, une expérimentation fascinante…dans cette insidieuse et troublante réalité de l’être-temps de maitre Dogen « 

Je me retourne, le sable n’a pas bougé. Et pourtant, d’après Continuer la lecture de Le sablier du Jardin des Plantes

Homéotéleute et Polyptote (texte intégral)

30 minutes

Homéotéleute et Polyptote

Tragédie en quatre ou cinq actes

A Sophocle, Eschyle, Sartre, Anouilh et Giraudoux en toute fausse modestie

Personnages

Épiclèse                      roi d’Antanaclase   (M. Jean-Paul Belmondo)

Polysémie                   épouse d’Epiclèse    (Mme Shirley McLaine)

Homéotéleute            fils d’Epiclèse   (M. Gérard Jugnot)

Polyptote                   jeune Zeugmienne   (Mlle Brigitte Bardot)

Le Récitant                récitant   (M. Louis Jouvet)

Le Chœur Antique   vieille chorale   (M. Michel Fugain et le Big Bazar)

Homère                      poète   (M. Michel Simon)

Héra                           déesse   (Mme Régine)

Aphrodite                  déesse   (Mlle Sharon Stone)

Charybde                  pauvre pêcheur   (M.Michel Colucci)

Scylla                         pauvre pécheresse   (Mme Jeanne Moreau)

Villageois, invités, gardes, servantes, attaché consulaire, chevaux, raton laveur…

 

Acte I

La scène est à Athènes et le décor entièrement blanc à l’exception de deux éléments : un grand cognassier du Péloponnèse et un petit banc en marbre de Thassos.

Le Récitant

Gens d’Athènes, prêtres de l’Acropole, commerçants de l’Agora, ménagères de Plaka et même vous, marins du Pirée, salut ! Laissez-moi ce soir dérouler devant votre assemblée attentive la vraie histoire de deux amants superbes et généreux, que certains dieux Continuer la lecture de Homéotéleute et Polyptote (texte intégral)