Archives de catégorie : Fiction

L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (1)

1-Une mécanique bien huilée

Où l’on constatera qu’à l’instar du temps judiciaire, le temps municipal n’est pas celui de tout le monde et qu’en réalité, il y a moins d’urgence que de gens pressés.

C’est le 26 juin 2016 à 11 heures 45, alors qu’il procédait à une opération de contrôle de routine, que Roger Ratinet (1), technicien de la Mairie de Paris préposé à la vérification de la conformité des plaques de rue à la parité homme/femme, découvrit que les quarante premiers numéros de la rue de Rennes avaient disparu. Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour se remettre.

Le lendemain, de retour à son bureau, il entreprit de rédiger le rapport d’anomalie circonstancié que méritait un tel évènement. Quel ne fut pas son embarras quand il constata qu’il n’existait Continuer la lecture de L’interminable et lamentable histoire des disparus de la rue de Rennes (1)

Une sieste épatante

– Moi, je l’aime bien Antoine !
J’ai entendu mon nom dans le brouillard de ma sieste. Jusque-là, j’avais été bercé par le ronron de la conversation d’Alice et de Jeanne et le chant des cigales. Il faisait chaud, la chambre était sombre et tranquille. Je m’y étais réfugié après le déjeuner. La fenêtre aux volets clos donnait sur la terrasse où mes deux amies bavardaient. Elles me croyaient probablement parti avec les autres, à la plage ou ailleurs.
J’aurais dû fermer la fenêtre, me mettre un oreiller sur la tête, ou tout simplement signaler ma présence. Je jure que si cette scène se passait maintenant, je le ferais ! Mais je ne savais pas alors que seule la partie apparente de l’iceberg est supportable…
J’ai tendu l’oreille :
– Moi aussi, je l’aime bien.
J’ai reconnu la voix de Jeanne. Jusque -là tout allait dans le bon sens. Mais elle a continué :
– N’empêche qu’il n’a pas inventé l’eau tiède ! Il dit qu’il travaille pour la télévision, qu’il produit des trucs, mais il ne donne jamais de réels détails…Tu as vu une seule émission où son nom était cité ? Tout ça, c’est du vent, Alice, crois-moi !
– Ça m’est égal cette histoire de télévision, ce que je vois c’est qu’il drôle, beau
garçon, attendrissant par son côté gamin. Gamin assez prolongé il est vrai !
– Ouais, mais s’il n’avait pas l’héritage de son père derrière lui, fini les belles voitures et le reste, le gamin serait dans la panade !
– Ça ne fait rien, reprit Alice, moi je l’aime bien.
Elles se sont tues. Et moi, foudroyé dans mon lit, j’essayais de ne retenir que la dernière phrase – je l’aime bien – J’avais saisi cette bouée au milieu de mon naufrage et je m’y accrochais…
Mais tout à coup, j’ai eu froid. Fini le bruit des cigales, la douceur de l’après-midi d’été, le ressac de la mer au loin ; je me retrouvais petit garçon, figé devant mon père déçu encore une fois par mon bulletin scolaire.
– Antoine, tu files un mauvais coton. Qu’est-ce que je vais faire de toi ? Tu es bête
ou quoi ? Secoue-toi voyons !
Et encore et toujours… Combien de fois avais-je entendu des phrases comme celles-là. Et maintenant, à trente ans passés, deux filles que je croyais mes amies, ressortaient ce vieux cauchemar !
Comment pouvaient-elles juger de mon travail à la télévision ? Bien sûr on ne me citait pas souvent, mais j’avais donné des idées de projets, je connaissais beaucoup de gens importants, ils allaient m’aider…
Mon père n’était plus là, je n’allais pas me laisser abattre par l’opinion de cette espèce de conne rousse ! J’arpentais la chambre, dans ma fureur je me cognais aux murs, comme une mouche prise au piège.
Au bout d’un moment, je me suis calmé. J’avais deux solutions : ou je traitais ça par le mépris et continuais mes joyeuses vacances, ou je faisais un scandale, partais et reprenais ma vie en main leur prouvant que je n’étais pas la nullité en question. Je changeais tout. Il me faudrait rentrer à Paris, chercher enfin un vrai travail, peut-être quelque chose de moins flambant que la télévision, quelque chose au raz des pâquerettes…Je commencerais par le premier niveau de l’échelle, je me donnerais un mal de chien pour gagner enfin ma vie, je serais fier de moi !
J’avais chaud de nouveau, je me suis laissé tomber sur le lit. Dehors elles parlaient maintenant de futilités, du dîner prévu dans un restaurant à la mode, sur la plage, de la fête qui suivrait…
J’ai pris rapidement ma décision, je me suis levé, j’ai ouvert d’un geste brusque les volets et j’ai dit :
– Alors, ça va les filles ? J’ai fait une sieste épatante ! Où sont les autres ?

Retour sur la Piazza Navona – fin

temps de lecture : 3 minutes 

Troisième et dernière partie—Andrea Gnecchi-Rampa, marquis et collectionneur

Maintenant, la marée des touristes monte. Il en arrive de toutes les ruelles. Il y a les asiatiques serrés en paquet autour d’un parapluie-oriflamme sous autant de chapeaux en plastique tissé. Il y a les nordistes portant banane, vaste short ou pantalon corsaire distendu, tricot de corps, chemise flottante et Birkenstock. Il y a les provinciaux intimidés aux vestes sombres et aux jupes à fleurs, il y a des nuées de jeunes à sac-à-dos et bouteilles de plastique, des groupes de vieux, des essaims de bonnes sœurs…Ils se pressent autour des fontaines, s’extasient devant Sant’Agnese. Ils prennent des photos, des selfies, beaucoup de selfies. Ils regardent, hésitants, les cafés-restaurants. « C’est bientôt l’heure de déjeuner, mais ça doit être cher… » Sont arrivés aussi les colporteurs aux sacs informes, les marchands de lunettes de soleil aux éventaires de carton, les portraitistes, les musiciens… Il est encore trop tôt pour que la terrasse du Da Lorenzo se remplisse, mais c’est la fin du matin. Deux carabiniers passent en discutant et en fumant, les yeux au sol. A l’entrée de la place, une auto blindée s’arrête en travers d’une ruelle. Deux soldats en armes en descendent. Ils se postent Continuer la lecture de Retour sur la Piazza Navona – fin

Retour sur la piazza Navona – 2

temps de lecture : 3 minutes 

Si vous avez raté la première partie, CLIQUEZ ICI

Deuxième partie : Marco Ruscone, scootériste et dragueur

Le soleil s’est rapproché de ma table. Un serveur s’excuse de me déranger pour déployer le velum un peu plus. Penché sur mon clavier, je n’ai pas vu arriver le jeune homme qui me tourne le dos. Il est planté debout au milieu des jeunes américaines et il leur parle en anglais. Sa voix est agréable et son accent italien a beaucoup de charme. Il doit le savoir et il est en train d’en user autant qu’il le peut. Il dit que l’année prochaine, il devrait aller à Chicago. Il a un cousin là-bas. Aussitôt, deux des filles s’exclament qu’elles sont justement de Chicago. Il faudra absolument qu’il vienne les voir. Des adresses s’échangent… Je connais bien ce genre de dragueur romain ; il porte un pantalon ajusté et une chemise à manches courtes gris foncé ; il n’a jamais eu l’intention de s’expatrier et les adresses de Chicago ne l’intéressent pas. Ce qu’il veut, c’est savoir où toutes ces filles Continuer la lecture de Retour sur la piazza Navona – 2

Retour sur la Piazza Navona – 1

temps de lecture : 4 minutes 

1—Première partie : Enzo Martucci, retraité et promeneur de chiens

Et me voilà de nouveau sur la Piazza Navona. Cette place, je l’ai traversée des centaines de fois, sautant d’un pied sur l’autre pour éviter les scooters à l’époque où ils étaient encore autorisés, zigzagant entre les éventaires clandestins et les touristes avant qu’ils ne soient devenus trop nombreux. Mais ce matin, pour la première fois en quarante ans, je me suis assis à la terrasse de l’un de ses cafés. D’habitude, quand je suis à Rome, pour trainer aux terrasses, je préfère la Piazza della Rotonda ou la Via della Pace. Mais aujourd’hui, la Rotonda est envahie de touristes au point qu’on a dû réduire de moitié la surface attribuée au Café Di Rienzo, et on dirait bien que l’Antico Caffe della Pace est définitivement fermé. Alors, c’est sur la Piazza Navona, à la terrasse de Da Lorenzo, celle qui fait face à l’église Sant’Agnese in Agone, que je suis installé aujourd’hui. Il est dix heures du matin et les tables sont encore à l’ombre. Je n’ai rendez-vous que dans deux heures. La place est presque déserte.
Les tables voisines sont occupées par des jeunes filles. Elles mangent des glaces ou boivent des Coca-Cola. Américaines, seize, dix-sept ans, longs cheveux, souvent blonds, shorts courts en jean élimé, voix hautes, gaies, jeunes. Américaines. Est-ce ce qui m’a fait choisir cette terrasse plutôt qu’une autre ?

Dix heures quinze. Un vieil homme apparait Continuer la lecture de Retour sur la Piazza Navona – 1

Lettre d’Elizabeth à Sophie

Bonjour Sophie,

Comment vas-tu ? Depuis que tu as trouvé ce travail si lointain, je pense à toi souvent et je réalise à quel point la vie était légère quand nous étions étudiantes et que nous la découvrions ensemble. Comme nous l’aimions cette vie pleine de choix, d’ambitions, de surprises, nous avancions insouciantes et joyeuses. Tant qu’on n’a pas souffert, quel merveilleux  cadeau que d’exister. Nous étions fières de cette liberté que nous avions arrachée à nos parents, rien ne viendrait l’entraver, nous nous l’étions juré.

Mais François est arrivé et tout a changé. Dès le début, tu t’es méfiée, j’aurais dû t’écouter. Pour lui, j’ai tout abandonné, je l’ai suivi, j’ai consenti à tout. Tu me regardais l’air attristé. Tu avais peur pour moi, effondrée de voir la fille libre et décidée que j’étais, se soumettre aussi facilement. Et il y a deux mois, au bout de cinq années, il m’a quittée. Brusquement, sans explications. Il a gommé toutes traces de lui dans la maison : plus de vêtements traînant partout, ses livres ont disparu, ses disques aussi. Il n’y a plus qu’une seule brosse à dents dans la salle de bain, qu’un seul peignoir, il est parti, parti… Je suis moi aussi seule, horriblement seule pour la première fois de ma vie.

Je ne ressemble plus à la jeune fille tranquille de la photo que je t’avais donnée autrefois. Tu sais, celle avec le petit chemisier à col rond que je portais souvent pour aller à la fac. Je n’ai plus cet air net et sage d’alors. Maintenant j’ai l’aspect négligé et vaincu des femmes désespérées, des idées de suicide hantent mes nuits et mes journées sont longues et vides à périr. Je sais aujourd’hui que l’on peut mourir d’un chagrin d’amour. Autrefois ça me paraissait risible, hors de ma portée, mais c’était faux. J’en suis là.

Quand je l’ai vu devant la porte avec ses valises, j’aurais pu le gifler, le battre, il n’était plus temps de raisonner, mes beaux discours ne servaient à rien. Seul quelque chose de brutal aurait pu m’aider. Mais je suis restée là, impuissante, ne réalisant pas vraiment que c’était sérieux, définitif, affreux…

Et dire qu’à un moment nous avons failli nous marier ! Nous voulions un enfant. L’enfant de deux gamins irresponsables, la belle affaire ! Car nous n’avons jamais pris le temps de devenir des adultes, nous étions incapables de faire des concessions, de penser à l’autre, d’être un vrai couple. Que serait devenu un malheureux gamin là-dedans ? Egoïstement, je ressens maintenant ce manque d’enfant. Si j’en avais un, j’aurais une bonne raison de m’habiller le matin, de faire bonne figure, de vivre… Au début, si j’avais insisté nous aurions vraiment pu nous marier. Nous calculions toutes les bonnes raisons de le faire et  rêvions de désoler notre entourage qui voyait la catastrophe se profiler. Je te le dis, nous étions de sales gosses… Mais des mois se sont écoulés et nous étions passés à autre chose.

Après son départ, je me suis retrouvée avec des envies de meurtre. Tout ce temps perdu à nous faire mal alors que je découvre qu’il m’était indispensable…

Il s’est installé à l’étranger, c’est ce que m’ont affirmé certains de ses amis, et en dépit de tout, je serais prête à me ruiner pour aller le rejoindre. Je suis inguérissable, je ferais n’importe quelle folie s’il me le demandait. Mais il ne le fera pas.

Et je reste chez moi à attendre une lettre, un signe, n’importe quoi… Je n’ouvre même plus les volets, j’ai pris l’habitude de noyer ma peine en buvant un verre, deux verres… Je guette le moment où je flotterai loin de lui, délivrée… Un jour, j’ai peur de boire jusqu’à m’évanouir, jusqu’à mourir.

Oublier, je voudrais oublier. Redevenir petite fille. Je mettrais une robe bleue avec des smocks, de celles que Maman aimait tant et je ne ferais pas d’histoires. Je porterais des chaussettes blanches et des souliers à boucles. J’aurais les genoux écorchés et de l’encre sur les doigts. Je rêverais du Père Noël et du Prince Charmant. J’oublierais le désir de vivre libre qui m’a fait quitter la maison de mes parents. Revenir en arrière, en aurais-tu envie toi aussi ? Nous pourrions, la main dans la main, repartir pour de nouvelles aventures. Recommencer, avec quelques années de plus, mais sans doute aussi, un peu plus de sagesse. J’ai besoin de ta main dans la mienne pour me donner le courage nécessaire.

Voilà, Sophie, ma triste histoire. J’attends ta réponse qui de toute façon me fera du bien. Je te souhaite heureuse et ne m’ayant pas oubliée.

Ton amie, Elizabeth.

 

Le vaniteux

Vous l’avez un peu connu dans les années soixante-dix. C’était l’époque où vous fréquentiez encore les cocktails professionnels et les déjeuners d’affaire.

S’il fallait le décrire d’un mot, vous diriez qu’il était rond. Pas vraiment gros, mais rond. Son corps, enveloppé dans des habits ajustés exactement à ses mesures, donnait une impression de densité. La plupart du temps, il portait des vêtements de « sportsman », à l’anglaise, très chic. Il avait l’habitude de les acheter dans un magasin spécialisé de l’avenue de la Grande Armée. Mais, sur sa silhouette de Tartarin, ces tenues lui donnaient un air apprêté et désuet, presque comique : on avait l’impression qu’il allait entrer en scène dans une pièce de Georges Feydeau.
Son visage était souvent luisant d’une légère transpiration. Il avait la cinquantaine, il était volubile, enjoué, joyeux et moustachu et, la plupart du temps, aimable.
Célibataire, divorcé sans doute, des enfants peut-être ; personne n’en savait rien car il n’en parlait jamais.
Fondateur, unique actionnaire et directeur d’un cabinet de conseil, ses revenus étaient conséquents.

Son appartement, dont les fenêtres donnaient sur le Bois de Boulogne, était très confortablement installé, à l’anglaise, comme ses vêtements. Disséminées dans la pièce principale, de petites lampes Continuer la lecture de Le vaniteux

Anna, une vie brève

Anna, une vie brève

1

Un vacarme continuel, une odeur de soupe et partout de la laideur. Voilà ce qu’Anna se rappelle lorsqu’elle pense à son enfance. Elle revoit aussi ses frères galopant dans l’escalier, sa mère pleurant et son père vociférant en vain. Et pas un coin où on puisse être seul, où on échappe à la promiscuité.

Pire que tout, il y avait l’abattoir planté là-bas, juste au bout du jardin. Son père y travaillait. Elle n’a jamais pu effacer de sa mémoire la peur des animaux, leurs cris et le sang, le sang qu’elle avait vu deux ou trois fois, par un malheureux hasard.

Elle a quinze ans. Elle est toujours petite et frêle mais les garçons lui jettent maintenant des regards obliques.  Elle essaie de leur échapper, rase les murs, marche vite.  Ces changements lui font un peu peur mais elle se trouve jolie.

Elle voudrait tant qu’autour d’elle cela change aussi : plus d’affreux abattoir, de gens vulgaires, trop gros, trop maigres. Si seulement elle avait quelque chose de beau à se mettre sous les yeux…

2

La chambre immense est froide.  Anna ne s’attendait pas à ça. Dans la famille de Marc, «  on la réserve aux jeunes mariés » a dit sa belle-mère.  Elle ne sait ce qui est pire : l’affronter ou voir ses parents si étranges parmi ces gens raffinés…

Mais la voilà dans cette chambre somptueuse avec son lit garni de velours et ses Continuer la lecture de Anna, une vie brève

La cerise sur le gâteau

Le réveil sonne. Pas une vraie sonnerie, plutôt un genre de klaxon. Elle déteste ce bruit et sursaute. Il est sept heures trente, il serait temps de se lever, mais avant, elle s’étale encore une fois dans le grand lit tiède où elle est seule : Louis est parti la veille à Toulouse. Il se donne des airs importants quand sa boîte l’envoie en province. Lui et son fidèle attaché-case, cette idée la fait bien rire.

Ce matin, elle ne ressent pas l’élan qui devrait la mettre à bas du lit. Elle est seule, si tranquille. Penser à ce qui l’attend : la foule du métro, les heures au bureau, enfermée avec un travail sans intérêt, les collègues agaçants… Elle les voit déjà : Monsieur Poinseau son chef pointilleux, Simon qui a toujours perdu quelque chose et la dérange constamment, Suzanne et son sourire pincé. Il y a aussi Alma qui se prend pour une star et qui ne s’appelle sûrement pas Alma, plutôt Janine ou quelque chose comme ça…

Non, pas ce matin, elle ne pourra pas les affronter. Impossible de se lever. Ce serait si bon une journée pour elle toute seule, si bon de se lover dans les draps jusqu’à l’écoeurement, de se mitonner ensuite un petit déjeuner digne de ce nom. En cherchant bien, elle trouverait une boîte de cacao, du lait, du pain qu’elle ferait griller, de la confiture… Oui, c’est ça, avec en plus un jus d’orange.

Après, un bain. Un grand bain avec de la mousse. Prendre son temps. Pas de douche rapide avec Louis qui attend derrière la porte…

Une fois sortie de l’eau, elle s’enduirait le corps de crème, essaierait des maquillages, se parfumerait…

Elle reste plongée dans son rêve un moment, mais soudain ses yeux rencontrent Continuer la lecture de La cerise sur le gâteau

Floue

La seule chose que j’apprécie vraiment c’est le flou. Le flou des choses, le flou des gens. C’est un état confortable que je connais bien, je suis moi-même quelqu’un de flou.

Tout d’abord il y a mon physique. On ne peut donner de moi une description très précise : ni grande ni petite, ni grosse ni maigre, ni brune ni vraiment blonde… Je m’habille de vêtements larges, presque informes, indéfinissables, rien de compromettant.

Ma pensée elle aussi est floue. Je n’ai pas d’avis tranchés, je ne prends aucune décision, j’attends que les autres le fassent pour moi. Nul ne peut se flatter de connaître mes opinions politiques, d’ailleurs je n’en ai pas, je ne vote évidemment pas.

Je n’ai jamais pu dire oui à un homme, je n’en ai gardé aucun. Bien entendu, je n’ai pu envisager d’avoir un enfant. Je suis seule.

Je flotte, je suis une non-personne. Je ne suis capable de rien, ni en bien, ni en mal. Je me dissous dans le paysage, transparente.

Je regarde les autres de très loin comme si je n’étais pas concernée. Quand je me regarde dans une glace, je m’étonne d’y voir l’ombre d’une femme.

C’est comme ça, il me manque quelque chose pour faire de moi une personne nette. Je n’ai même pas la grâce romantique d’une photo floue.

Ce serait me rendre justice, lorsque je mourrai, qu’on écrive sur ma tombe : ci-git une femme qui n’a jamais vraiment su qui elle était.

 

ET DEMAIN, THE SQUARE, CRITIQUE AISEE N°106