Archives de catégorie : Fiction

Retour de Campagne (9) : La dame de Chez Lipp-Suite &Fin par Lorenzo

Retour de Campagne (9)
7 novembre 2020

Le jeu « Suite & Fin » récemment proposé ici-même consistait à produire un texte en continuation d’un texte proposé par le JdC et dont le titre était « La dame de Chez Lipp »
Voici la contribution de Lorenzo. Le texte de départ est imprimé en bleu et le texte de Lorenzo en noir, tout simplement.
Et qu’est-ce qu’on dit ? Merci , Lorenzo !

(Guy a envoyé sa « Suite&Fin » qui paraitra demain. On attend Lariègeoise, Edgard et Bruno avec impatience. )

La dame de Chez LIPP

Chez Lipp, dans l’angle Nord-Est de la première salle, juste sous le petit panneau cartonné suspendu à une patère qui « pour la tranquillité de la clientèle, demande aux utilisateurs de téléphones portables de renoncer à s’en servir à table », il y a une femme qui n’y a pas renoncé.

Elle est entrée, seule, brune et pâle, l’oreille collée au petit écran.  Au maitre d’hôtel qui l’a reçue comme une habituée, elle n’a pas adressé un regard. Par un imperceptible mouvement de la tête, elle a refusé les services de la demoiselle du vestiaire et, sans interrompre sa conversation, dans un mouvement compliqué accompli avec la dextérité que seule donne une grande habitude, elle s’est débarrassée de son imperméable. Elle l’a posé sur la banquette, noir, noir comme son sac, comme son tailleur, Continuer la lecture de Retour de Campagne (9) : La dame de Chez Lipp-Suite &Fin par Lorenzo

Le mécanisme d’Anticythère – Chapitre 2

Chapitre 2 – Archimède de Syracuse
Hiver 212 av. J.-C.  

C’est le matin à Syracuse et les rues sont désertes. De la partie haute de la vieille cité, on peut contempler aussi bien la mer qui baigne la presqu’île que la campagne qui entoure la citadelle. La mer est couverte de vaisseaux et, de la campagne, montent les fumées des camps ennemis dont on peut apercevoir les fortifications et les machines de guerre. Apparait un vieil homme. Il a entrepris de descendre les rues abruptes de l’acropole qui mènent au port. Il est suivi d’un jeune serviteur qui porte sans peine une petite caisse qui ne doit pas peser plus d’un demi-talent. A soixante-quinze ans, Archimède est encore vaillant et s’il s’est muni d’un bâton, c’est par habitude, pour écarter les chiens. Pourtant, des chiens, il n’y en a plus à Syracuse. Les habitants en ont mangé la plupart Continuer la lecture de Le mécanisme d’Anticythère – Chapitre 2

Le mécanisme d’Anticythère – Prologue

Prologue
Pâques 1900

 Les jambes pendantes au-dessus de l’eau, Ioannis est assis sur le plat-bord de l’Agios Manolis tandis que Kallistos écope le fond de la cale. L’Agios-Manolis est un bateau équipé pour la pêche aux éponges. C’est une sorte de grande barque surmontée d’une petite cabine à l’arrière et munie d’une grosse pompe à bras fixée solidement sur le pont juste en avant de l’unique mât. Ioannis, l’ainé des deux frères, est le capitaine du bateau en même temps que son scaphandrier. Kallistos tient lieu de mousse, de cuisinier et d’homme à tout faire. Mais sa tâche essentielle, c’est de manœuvrer la pompe à bras qui envoie l’air dans le casque du scaphandre quand Ioannis est en plongée. Cela fait deux ans que les frères Kolonakis se sont lancés dans la pêche aux éponges et pour eux, ça marche plutôt bien. Ils auront bientôt fini de rembourser l’oncle Agoracritos. C’est lui qui a financé toute l’entreprise. Selon leur contrat, dument établi sous l’égide du maire et béni par le pope de Nauplie en même temps que le bateau et les équipements de plongée, la moitié des éponges pêchées à chaque sortie revient à leur oncle. Ioannis pense que, si Dieu le veut Continuer la lecture de Le mécanisme d’Anticythère – Prologue

Paris était une fête

Hier, mercredi 28 octobre, le journal Le Monde titrait :
Pour la première fois, le nombre de piétons morts par accidents de vélos
et de trottinettes a dépassé celui des morts par le mutant n° 157 du Covid.

Les victimes sont jeunes car les vieux parisiens ne sortent plus de chez eux depuis que les frais chirurgicaux dus aux accidents de la circulation ne sont plus pris en charge par la Sécurité Sociale au-delà de 65 ans.

La vie dans Paris est devenue compliquée malgré la réélection de madame Hidalgo pour la cinquième fois consécutive. Jugez-en plutôt.

Les anciens grands axes de circulation ont été réduits à une seule voie et les rues à une voie sont interdites aux automobiles. On devine la finalité implacable de ces arrêtés municipaux … Le stationnement de surface est strictement Continuer la lecture de Paris était une fête

Rendez-vous dans dix ans

Il parait que Ronald Reagan aimait beaucoup raconter des histoires drôles, même, et surtout, du temps où il était Président des Etats Unis (1981-1989) et où il eut en face de lui successivement Brejnev, Andropov, Tchernenko et, pour finir Gorbatchev.
On dit aussi que ses histoires favorites portaient sur l’URSS et ses conditions de vie. En voici une, exemplaire :

Le camarade Krapouchnik veut acheter une voiture.
Le 14 mars 1981, il se rend au magasin Lada de Moscou pour passer commande. Quand tous les formulaires sont signés, le vendeur lui demande de payer en billets de banque l’intégralité du prix de la voiture. Il n’y a rien là que de très normal. Krapouchnik le sait et il a économisé pour cela pendant 8 ans. Il paie donc la somme demandée. Quand le vendeur a fini de compter les billets, il dit à Krapouchnik :

—Eh bien, camarade, tout est en règle. Rendez-vous ici dans dix ans pour la livraison de votre voiture, c’est à dire le 14 mars 1991.

—Le matin ou l’après-midi ? demande Krapouchnik

—Franchement, camarade Krapouchnik, demande le vendeur avec un léger sourire, qu’est-ce que ça change, le matin ou l’après midi dans dix ans ?

—C’est que le matin, j’ai le plombier.

Suite africaine n°14 – Une chambre avec vue

Avertissement

Contrairement aux  précédentes, les suite africaines de cette nouvelle série relèvent de la fiction. Bien sûr, les lieux, les personnes et même les petits incidents contenus dans ces histoires courtes sont inspirés, parfois de très près, de la réalité, mais c’est leur combinaison, leur assemblage, leur coexistence que j’ai inventés. Pour corser la chose, et afin que personne ne s’y retrouve, j’ai changé le noms des pays, des villes, des rivières et, bien sûr, des personnages. Inutile de Googueuliser sur Ngambé ou Malupo, ça ne vous mènerait nulle part. En tout cas, pas au bon endroit.
N’allez surtout pas chercher dans ces Suites le récit d’aventures extraordinaires, d’actes héroïques, ou de missions dangereuses dans des décors grandioses. Dans mes courts séjours africains, je n’ai jamais rencontré que des gens très ordinaires, noirs ou blancs, qui menaient des vies tout aussi ordinaires. Seul le cadre de ces rencontres était exotique, et encore, pas pour eux. En écrivant ces petites histoires, ce que j’ai voulu faire, c’est rendre telle que je l’ai perçue, moi le blanc de passage, l’atmosphère étrange et douce d’une certaine Afrique que je n’ai fréquentée que brièvement et à laquelle, il faut bien le dire, je n’ai pas compris grand-chose.

(Après quelques heures de route à travers la brousse, le franchissement d’un poste de péage sympathique et d’un pont anachronique, après un superbe déjeuner au bord du fleuve, le narrateur arrive à destination au crépuscule.)

 Une chambre avec vue

— Eh, Patron ! On est bientôt arrivé, me dit André en me touchant l’épaule. Tu peux te réveiller maintenant.

Je me redresse un peu sur la banquette et j’entreprends une série de bâillements tout en regardant à l’extérieur. Sur notre droite, le soleil est en train de se coucher. Son disque rouge défile derrière les arbres disséminés de la savane. Dans un quart d’heure, une demi-heure au plus, il fera nuit noire. Je me redresse un peu plus. J’ai attrapé un torticolis du diable. Je tourne lentement la tête à droite, puis à gauche. Je me redresse complètement et me penche avec prudence pour attraper la bouteille d’eau qui roule sous mes pieds depuis ce matin. Continuer la lecture de Suite africaine n°14 – Une chambre avec vue

Suite africaine n°13 – La Maison Prudence

Avertissement
Contrairement à mes premières « suites africaines », les numéros 12, 13 et 14 relèvent de la fiction. Bien sûr, les lieux, les personnes et même les petits incidents contenus dans ces histoires courtes sont inspirés, parfois de très près, de la réalité, mais c’est leur combinaison, leur assemblage, leur coexistence que j’ai inventés. Pour corser la chose, et afin que personne ne s’y retrouve, j’ai inventé les noms des pays, des villes, des rivières et, bien sûr, des personnages. Inutile de Googueuliser sur Ngambé ou Malupo, ça ne vous mènerait nulle part. En tout cas, pas au bon endroit.
N’allez surtout pas chercher dans ces Suites le récit d’aventures extraordinaires, d’actes héroïques, ou de missions dangereuses dans des décors grandioses. Dans mes courts séjours africains, je n’ai jamais rencontré que des gens très ordinaires, noirs ou blancs, qui menaient des vies tout aussi ordinaires. Seul le cadre de ces rencontres était exotique, et encore, pas pour eux. En écrivant ces petites histoires, ce que j’ai voulu faire, c’est rendre telle que je l’ai perçue, moi, le blanc de passage, l’atmosphère étrange et douce d’une certaine Afrique que je n’ai fréquentée que brièvement et à laquelle, il faut bien le dire, je n’ai pas compris grand-chose.

(Le narrateur a quitté Ngambé avant l’aube. Le chauffeur de son pick-up, André, conduit mais il partage le volant avec Dieu. Après un contrôle routier professionnel et chaleureux, ils reprennent la route vers Makuta.)

13- La Maison Prudence

Il commence à faire vraiment chaud. Le bruit du vent dans les fenêtres ouvertes rend difficile toute conversation. Alors nous nous taisons. André conduit vite, avec avec aisance et désinvolture. Je n’ai presque plus peur. Tout à coup, une poussière de plus en plus épaisse envahit la cabine du pick-up. André remonte sa vitre et me demande d’en faire autant. Aussitôt, la température grimpe dans la cabine. Nous sommes en train de rattraper un camion. Juchés sur le chargement de coton, des passagers hilares nous font des signes amicaux. Ils sont Continuer la lecture de Suite africaine n°13 – La Maison Prudence

Suite africaine n°12 –  L’hippopotame

Suite africaine n°12

Avertissement
Contrairement à mes « suites africaines » précédentes, celles qui vont venir maintenant relèvent de la fiction. Bien sûr, les lieux, les personnes et même les petits incidents contenus dans ces histoires courtes sont inspirés, parfois de très près, de la réalité, mais c’est leur combinaison, leur assemblage, leur coexistence que j’ai inventés. Pour corser la chose, et afin que personne ne s’y retrouve, j’ai inventé les noms des pays, des villes, des rivières et, bien sûr, des personnages. Inutile de Googueuliser sur Ngambé ou Malupo, ça ne vous mènerait nulle part. En tout cas, pas au bon endroit.
N’allez surtout pas chercher dans ces Suites le récit d’aventures extraordinaires, d’actes héroïques, ou de missions dangereuses dans des décors grandioses. Dans mes courts séjours africains, je n’ai jamais rencontré que des gens très ordinaires, noirs ou blancs, qui menaient des vies tout aussi ordinaires. Seul le cadre de ces rencontres était exotique, et encore, pas pour eux. En écrivant ces petites histoires, ce que j’ai voulu faire, c’est rendre telle que je l’ai perçue, moi, le blanc de passage, l’atmosphère étrange et douce d’une certaine Afrique que je n’ai fréquentée que brièvement il y a près de cinquante ans et à laquelle, il faut bien le dire, je n’ai pas compris grand-chose.

L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend Continuer la lecture de Suite africaine n°12 –  L’hippopotame

Le Cujas – Chapitre 7 – Samuel Goldenberg

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Lundi 26 octobre 1942
Premier jour de mon journal. Ça fait 3 mois que je suis là mais c’est juste aujourd’hui que je commence. C’est Claude qui m’a dit de le faire. Il m’a donné des raisons pour ça : pour m’occuper et pour me souvenir plus tard. Mais moi, je commence à le connaître, Claude. Je l’aime bien, il m’a sauvé la mise une fois. Mais c’est un révolutionnaire, c’est plutôt un agitateur qu’un mouton. J’ai compris que ce qu’il voudrait vraiment c’est pour plus tard qu’il y ait des témoignages, des gens qui racontent ce qui se passe vraiment ici. Vu comme c’est parti, c’est probable que dans pas très longtemps, des gens, il y en aura plus beaucoup. Mais des trucs écrits, si on les cache bien, avec un peu de chance, ça pourra être retrouvé plus tard quand tout sera fini.
Donc voilà : un peu pour lui faire plaisir, un peu pour m’occuper, j’ai décidé de commencer mon journal. Bon mais là, j’ai plus le temps. Il va bientôt faire jour.

Mardi 27 octobre
Avant de commencer à raconter ce Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 7 – Samuel Goldenberg

Le Cujas (37)

Hier on s’est baladé dans Sébastopol. Il en reste pas grand-chose, c’est presque complètement rasé. Mais il fait beau et il y a des belles plages pas loin. Pourvu qu’on nous foute la paix encore un peu, parce que j’en ai marre.

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Dixième partie

Lundi 3 Juillet 1944
J’ai pu encore sauver mon journal de justesse. C’est de plus en plus difficile, parce qu’il commence à être gros maintenant.
Je sais pas ce qu’il leur a pris aux Russes tout d‘un coup. Ils sont venus me chercher dans le camp de Sébastopol et ils m’ont mis dans un bateau avec les menottes. Ah ça ! J’étais plus le petit français courageux qui s’était engagé comme volontaire étranger dans l’Armée Rouge pour aller combattre les nazis. J’étais plus rien, juste un pauvre type qu’on trimballait d’un bateau dans un train, d’un train dans un camion avec une dizaine d’autres pauvres types qui savaient pas plus que moi pourquoi ils étaient là. Mais on a pas tardé à comprendre, vu qu’on a réalisé qu’on était tous des juifs. Voilà que ça leur prenait aussi, aux Russes.
On nous a amené dans un camp je sais pas où et on nous a enfermé dans une baraque sans rien nous dire. Vu que j’avais déjà connu ça, la grande frousse Continuer la lecture de Le Cujas (37)