Archives de catégorie : Récit

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(7)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas 22 octobre 1914

22 Octobre.           On nous annonce notre départ pour Rueil, où nous devons remplacer les troupes du camp retranché de Paris. Enorme joie. A 10h30, nous partons pour la gare de Mondicourt. Les 20 kilomètres sont avalés dans l’allégresse. Nous couchons dans une grande ferme, la ferme du Bois Brulé. Réveil dans la nuit pour un rassemblement de la division en vue de notre embarquement. Nous passons deux heures de joie délirante à attendre notre tour. Soudain, toute la division fait demi-tour et se remet en route. Nous marchons toute la journée pour arriver à Servins après une étape de près de quarante kilomètres, très dure physiquement et moralement.

A suivre
Prochaine édition le 24 octobre

Fallait pas !

Vers le début des années 2000, je me mis à chasser de moins en moins car mon nouveau chien n’y trouvait aucun intérêt. Deux ou trois fois par an, j’étais encore invité par un ami pour chasser dans sa propriété du côté de Compiègne. Ces journées là étaient agréables. Faisans, canards, gibier d’élevage, mais abondant et volant haut, invités bien élevés, parisiens ou campagnards, bonne ambiance, bonne table. À part les pigeons que nous tirions au passage et les lapins de garenne que nous chassions parfois au furet, le seul gibier vraiment sauvage dans cette chasse consistait en une douzaine de chevreuils qui vivaient sur place. Chaque année le nombre de bracelets, c’est à dire de bêtes que nous avions le droit de tuer, était de six à huit.

Comme je l’ai dit ailleurs, j’ai beaucoup aimé la chasse, et je l’aime encore aujourd’hui, mais de façon platonique puisque je ne la pratique plus. Pourtant,  au cours de toutes mes années de chasse, je n’ai jamais aimé tirer les chevreuils et je me suis toujours évertué à me trouver, pour moi et pour les autres, une excuse valable pour m’abstenir de faire feu: je n’étais pas en bonne position, le coup de fusil eut été dangereux, je n’étais pas chargé, ou avec un plomb trop petit, l’animal m’avait paru trop jeune ou je ne l’avais tout simplement pas vu. Quand l’excuse risquait de n’être pas recevable, je me débrouillais pour tirer au dessus ou derrière le chevreuil en fuite. Bref, en plus de quarante ans de chasse, j’ai réussi à n’en pas tuer un seul.

Cela ne m’empêchait pas d’accepter ma part de gibier, y compris la pièce de chevreuil à laquelle ma participation à la journée donnait droit. La refuser, ce dont je n’avais d’ailleurs pas la moindre envie, eut été impoli.

Durant cette période, nous avions pour voisins de campagne Paul et Sylvie, un jeune couple dont chacun avait travaillé pour Walt Disney à faire des dessins anthropomorphiques de petits et de grands animaux doués de parole, d’intelligence et de sentiments. Nous étions devenus amis avec ces jeunes gens, si différents de ce que nous connaissions: un peu artistes, beaucoup bohèmes, pas mal buveurs, passionnément fumeurs, à la folie indépendants. Cette année là, ils étaient dans une passe difficile, licenciés tous les deux. Pour d’obscures raisons, un seul des deux avait alors droit au chômage. Nous les invitions souvent à diner, ou bien nous nous invitions chez eux en nous chargeant d’apporter viandes et boissons. Les dîners étaient toujours intéressants et plutôt joyeux, et nous respections mutuellement nos grandes différences de point de vue.

Un beau jour, comme il était prévu que nous devions diner chez eux le lendemain soir, j’apportai, bien emballé dans un papier kraft, un superbe cuissot de chevreuil qui me venait de ma dernière chasse. Quand j’entrai dans la grande cuisine, la maitresse de maison était occupée dans la pièce voisine à dessiner un petit écureuil à casque et scooter.

-Entre, Philippe, entre. Je termine juste un truc et j’arrive. Sers-toi un verre en attendant. Il y a du vin ouvert sur la table.

-Je t’ai apporté le diner de demain soir.

-C’est gentil. Fallait pas…

Je posai la viande sur la table. Nous continuâmes la conversation sur le même ton d’une pièce à l’autre. Quelques instant plus tard, Sylvie entra dans la cuisine, m’embrassa sur la joue et se servit un verre de vin. Puis elle regarda le paquet sur la table :

-Qu’est-ce que tu nous a apporté encore…Fallait pas…

Lorsqu’elle déchira le papier kraft, qu’elle vit le petit sabot noir et brillant, le pelage brun clair et la plaie encore sanguinolente du découpage de la cuisse, elle poussa un petit cri puis resta un instant stupéfaite. Puis elle me regarda et je compris que j’avais tué et découpé Bambi.

C’est vrai, fallait pas !

chevreuil

 

Au Café de Flore (Couleur café n°11)

Au Café de Flore  (Boulevard Saint Germain, Paris)
Couleur café n°11
C’est la fin du mois de mars. Il fait beau et frais. Il est un peu plus de neuf heures et demie et je n’ai rien de spécial à faire dans les deux heures qui viennent. C’est le moment de me rendre dans un bistrot pour tenter de compléter ma série des « Couleur café ». Je prends un Vélib et, sans donner un seul coup de pédale ni rencontrer un seul feu rouge, je descends la rue Soufflot puis la rue de Médicis. La pente de la rue Garancière m’expédie dans un virage risqué jusqu’à l’entrée de la place Saint Sulpice. La beauté du paysage qui défile, l’inclinaison que je prends dans les courbes, le bruit du vent dans mes oreilles, le froid sur mes joues, tout ça me fait penser aux  premières descentes à ski des matins de Tignes et c’est presque Continuer la lecture de Au Café de Flore (Couleur café n°11) →

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(6)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas 10 octobre 1914
10 Octobre            Cette nuit, il est tombé une pluie glaciale sur le petit poste. Nous avons entendu à une centaine de mètres la reprise de Monchy à la baïonnette. Après sept nuits sans sommeil, la fatigue est telle que nous dormons malgré tout, à même la boue. Quand le jour se lève, nous rentrons à Pommier, où on nous fait creuser des tranchées toute la journée. Arrivé au cantonnement, je m’endors comme un loir. A mon réveil, j’apprends des infirmiers que Maximin est mort. C’était un bon camarade.

Entre le 11 et le 21 octobre, c’est la routine. Bombardement, tranchées, repos, bombardement, tranchées….
A suivre
Prochaine édition le 22 octobre

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas… (5)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas 9 octobre 1914

9 Octobre     Il gèle fort. Dans la nuit, nous entendons une forte fusillade vers Monchy. C’est le 26ème et le 29ème Territorial qui reprennent Monchy, pris par les Allemands pendant la même nuit.
A 9 heures et demi, j’accompagne le fourrier jusque dans Berles. A ce moment, les obus commencent à tomber. Ils tomberont jusqu’à 7 heures du soir.
J’ai vu des choses terrifiantes. Un obus tombe dans une cave où nous faisions la cuisine. Le bilan est terrible : 24 morts, 11 blessés. Dans la tranchée qui précède la mienne, 4 morts, le sergent Roques et trois autres du 29ème, 6 morts dans la cour où se faisait la distribution des vivres.
Je tente d’apporter le pain aux tranchées pendant une accalmie, mais quand j’arrive devant le Calvaire, il tombe un obus qui fait un trou énorme dans la chaussée. J’abandonne la brouette et le pain et je rejoins une tranchée toute proche.
J’assiste à la reprise de Monchy par les Allemands et à la retraite des nôtres sur Berles. Entre les deux villages, la plaine est continuellement bombardée par l’artillerie allemande et balayée par leurs mitrailleuses. On voit les nôtres qui tombent sans pouvoir leur porter secours. L’infanterie allemande n’ose pas poursuivre dans la plaine les soldats français qui se replient.
Avec l’homme qui était resté avec moi en sentinelle lors de notre nuit à Hannescamps, un sous-officier et moi sommes les trois seuls soldats valides dans Berles. Aidés par quelques habitants, nous relevons une trentaine de blessés, nous les pansons et les plaçons sur des charrettes. Il n’y a pas de place pour tous et nous devons en laisser quelques-uns sur la route. Ils nous supplient de les emmener. Je n’ai jamais tant souffert. Je pleure.
A 9 heures, nous quittons Berles à pied avec la dernière charrette disponible.
Aujourd’hui, j’ai réellement eu peur.
Plus tard dans la nuit, on me place en petit poste (poste avancé devant la première ligne de tranchée dont la fonction est de surveiller l’adversaire et de prévenir ses attaques surprises) sur la route entre Berles et Pommier.
A suivre
Prochaine édition le 10 Octobre

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas…(4)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas 7 et 8 octobre 1914
7 Octobre              3 heures du matin : alerte. Il gèle blanc. Je reçois un ordre pour effectuer une patrouille en avant des tranchées. J’éprouve un certain frisson. Il fait absolument noir et, malgré le froid, je suis absolument trempé de sueur. Je crois que les copains sont dans le même état.
A 6h30, nous sommes de retour dans la tranchée et le soleil se lève sur une belle journée. Notre artillerie travaille, mais les Allemands ne répondent pas.
Un Taube (avion autrichien) passe plusieurs fois au-dessus de nous.
A 5 heures, l’artillerie bombarde Monchy et Ransart. Le spectacle est splendide.

Le 8 octobre est une journée calme, bombardement, creusement des tranchées, avion autrichien tombé dans les lignes.
A suivre
Prochaine édition le 9 octobre

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas… (3)

MarcelinJournal de Marcelin Coutheillas du 3 au 7 octobre 1914
Après quelques jours de tranquillité à Amiens, Marcel écrit:

Et puis le 3 octobre arrive et c’est la dure misère qui commence.

Après une marche de 42 kilomètres, il rencontre les premiers blessés.

4 octobre               Ce matin, j’ai vu les blessés et parlé avec eux. A 9 heures nous partons pour Ayette, mais, entre-temps l’ennemi a occupé le village. Nous nous arrêtons à Hannescamp, à 5 ou 6 kilomètres de notre point de départ. On déjeune et on prend position sur les crêtes. Aussitôt, c’est le baptême du feu. Maximin et trois autres de mes camarades sont grièvement blessés. Je reste en avant-poste sur la route jusqu’à la nuit, puis nous nous replions vers l’Est sur Pommier où nous arrivons à 10 heures du soir. Je ne crois pas m’être rendu compte des dangers courus depuis le début de l’après-midi. Je suis resté seul avec un homme en sentinelle sans éprouver la moindre frayeur, mais plutôt l’excitation du chasseur à l’affut dans l’attente du gibier. Au fond de moi, je suis plutôt content d’être là. Est-ce que cela va durer ?

Les soldats sont trempés et gelés, le canon tonne, mais ils ne sont pas au feu. Marcel écrit :

Nous assistons à un duel d’artillerie superbe. On peut voir la chute de tous nos obus.

A suivre
Prochaine édition le 7 octobre

Il y a cent ans, le caporal Coutheillas… (2)

MarcelinJournal du Caporal Coutheillas (24 septembre-3 octobre 1914) Mobilisé le 5 août 1914 à 36 ans, Marcelin écrit son journal. Il passe d’abord près de 2 mois à l’arrière, à Dreux. Et puis…

Le 24 septembre, ordre est donné  de marcher jusqu’à la gare de Dreux pour monter dans un train dont la destination nous est tenue secrète. Les habitants nous font une joyeuse conduite en nous acclamant tout le long du chemin. Notre convoi démarre dans l’enthousiasme. Nous passons à Chartres, puis Rambouillet, puis Versailles et l’espoir grandit parmi nous d’être affecté à la place de Paris. Mais le train Continuer la lecture de Il y a cent ans, le caporal Coutheillas… (2) →

Dans la lumière des phares

Novembre 1950. Je viens d’avoir huit ans. On m’a installé comme d’habitude sur la banquette arrière de la 203. Mon père conduit et son ami Eugène est à côté de lui. Ils fument sans arrêt. Ce soir, nous coucherons à Sully. Nous chasserons demain à Coullons. J’ai l’habitude de ce parcours et, pour moi, il est interminable. Je m’endors dès la porte de Châtillon.

Fort coup de frein, les portières avant s’ouvrent à la volée et les  deux hommes descendent précipitamment. Continuer la lecture de Dans la lumière des phares →

Les dames de Vichy

Vichy, novembre 1996
Il y a longtemps, c’était un grand hôtel luxueux. Il avait même été fréquenté par la cour de Napoléon III. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un trois étoiles.
Dans l’immense salle à manger toute blanche, il n’y a que de petites tables, pour une ou deux personnes. L’alignement est impeccable: rangées de dix tables dans la largeur de la salle et de douze tables dans la longueur, cent vingt tables au total.
Il est 19 heures 15, l’heure de l’unique service du diner. Une douzaine de tables seulement sont occupées, toutes par des dames seules et âgées. Elles sont venues en cure. Seule à table, chacune fait face au côté de la salle d’où viennent les garçons chargés de plats. Le silence règne, troublé  parfois par le choc d’un couteau sur une assiette. Toutes les tables qui sont occupées le sont par des femmes, toutes sauf une. Continuer la lecture de Les dames de Vichy →