Archives de catégorie : Récit

Ritorno al passato (Couleur café n°16)

Couleur café n° 16
Ritorno al passato
Café Ritorno al Passato
Piazza della Rotonda

Depuis des décennies, je viens sur cette place. Au soleil, à l’ombre, le matin , le soir, je l’aime. Elle rassemble toutes les couleurs de Rome. Le noir des pavés, le gris foncé du Panthéon, le bleu ciel du ciel, le bleu délavé de la façade de chez Di Rienzo, l’ocre de l’Albergo Abruzzi, le bistre, le jaune, toutes les teintes possibles de marron, la perfection de la patine. Mais aussi le rouge terne des capes des centurions qui font le tapin pour une photo, le rouge vif de la veste des serveurs du café Ritorno al passato, le noir chic de la veste des serveurs d’en face. Mais encore, les couleurs des anoraks, des laines polaires et des survêtements de la moitié des touristes de la terre, bleu roi, jaune serin, vert pomme, rose fuscia, orange travaux publics. L’élégante banane ne se porte presque plus, remplacée par le pratique sac à dos mou du citadin prévoyant et du touriste pragmatique.

Tout ça, je l’ai vu ici mille fois. Mais ce qui est nouveau, le bidule indispensable Continuer la lecture de Ritorno al passato (Couleur café n°16)

Bonjour, Philippines ! Chap.5: La fièvre monte à Mindanao

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Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Chapitre 3 – Mitraillette, champagne et taille-crayons

Chapitre 4- Un soir au Monte-Carlo

Ce chapitre est essentiel et onirique à la fois. C’est pourquoi il est important de rappeler ce qui s’est passé jusqu’à présent. Voici : Gérard, André et Philippe ont été envoyés à Manille pour une étude routière financée par la Banque Mondiale. Ils s’envolent ce soir pour Mindanao pour découvrir demain le terrain où va s’exercer leur art. Gérard, le chef de bande, est joyeux, comme souvent, et André est bougon, comme toujours. Quant à Philippe, ça va mieux.

La fièvre monte à Mindanao

 

– Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol à destination de Cagayan de Oro. Nous atteindrons notre destination après une heure et 45 minutes de vol. Nous volerons à une altitude de 22000 pieds. Sur le parcours le temps sera calme avec des risques de turbulences à l’arrivée. Nous remercions les passagers éventuellement porteurs d’armes à feu de bien vouloir les décharger.

C’est la deuxième fois que j’entends cette annonce qui continue pourtant à me surprendre. J’espère qu’il n’y aura pas de fausse manœuvre lors du déchargement. Effectivement, le temps est beau. Le soleil traverse le hublot à l’horizontal. En bas, c’est déjà la nuit. J’ai toujours été fasciné par le spectacle de la terre vu d’avion. C’est pourquoi, quand le temps est clair, je sors souvent d’un vol de quelques heures avec un sérieux torticolis. Ce soir, on peut voir les lumières de cette immense agglomération qu’est Manille. Après quelques minutes de vol, les lumières s’espacent puis s’effacent, et on a maintenant de la peine à distinguer la terre de l’océan. De temps en temps, une lumière apparait dans un coin du hublot. Est-ce un village isolé ou un cargo en route vers la baie? Parfois, une constellation glisse sous l’aile. C’est une ville.

Nous avons quitté le bureau en milieu d’après-midi pour nous rendre à l’aéroport et prendre ce dernier avion pour Mindanao. C’est notre premier voyage sur place. Nous devons faire une reconnaissance rapide de la route en deux ou trois jours si c’est possible. Il y a Gérard Peltier, notre joyeux chef de mission, André « Badluck » Ratinet, l’ingénieur routier, Robert Robertson, notre consultant géologue Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.5: La fièvre monte à Mindanao

Post it n° 7 – Au coiffeur !

Au coiffeur ! * 
Dehors, il fait gris sombre, froid humide et triste angoisse. Quand on passe badaudant devant la vitrine floue de la rue Saint Jacques longue, le trottoir est jaune enluminé.
Si on entre dans l’aquarium boutique, c’est encore mieux : il fait blanc lumineux et chaud tropical. Les vents électriques des séchoirs mangeurs de crânes recouvrent à peine les conversations molles et la musique en tube. D’étranges êtres capés immobiles se contemplent assis dans des miroirs lumière encadrés. Des esclaves serviles légers leur reforment la crête luisante hirsute.

Si l’on a pris bonne et due date, c’est le paradis retrouvé. On se place aussitôt parmi les maitres absolus que des serviteurs emblousés arrosent de pluies tièdes, massent de mousse odorante, abreuvent de café sucré, instruisent de considérations indispensables et d’interloquantes dernières, tondent des rouflaquettes, privent de leurs épis, coupent de leur superflu, réduisent dans leurs sourcils, séparent de leur raie et coiffent de leur technique.
On flotte léger, on somnole un peu, on répond à peine, on est bébé heureux.
Et puis, il faut partir.

Dehors, il fait gris sombre, froid humide et triste angoisse. Mais la chaleur giron du salon maternel vous caparaçonne encore pour quelques minutes de futur. Et toutes les vitrines qui bordent le chemin réfléchissent un temps puis vous confirment que vous êtes vraiment beaucoup mieux comme ça.

* Je sais bien qu’on ne dit pas « au coiffeur » ! Mais, c’est bien le titre qui vous a attiré, non ? Et si je disais que ce texte est dédié au coiffeur, ça vous défriserait moins ?

Bonjour, Philippines ! Chap.4: Un soir au Monte Carlo

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Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Chapitre 3 – Mitraillette, champagne et taille-crayons

Le résumé des trois chapitres passés est-il vraiment nécessaire ? C’est évidemment l’avenir qui vous intéresse. Le voici dévoilé : dans ce quatrième épisode des aventures de Philippe au Philippines, on verra comment négocier une chambre au Hilton, comment devenir membre d’un club très fermé de Manille et pourquoi Ratinet n’a pas de chance.

Les choses vont mieux, du moins pour moi. Ces derniers jours, quand j’ai eu fini de tailler mes crayons, j’ai consacré mon temps à lire quelques études sur Mindanao et à examiner avec Pacifico de quels moyens matériels et humains nous pourrions disposer pour organiser une enquête de trafic, pour la réaliser et la dépouiller. Nous avons établi un premier planning qui devrait nous amener à boucler cette phase au bout de deux mois, ce qui nous en laisserait deux autres et même davantage pour exploiter l’enquête, effectuer les prévisions de trafic à cinq, dix, quinze et vingt ans, traduire tout ça en termes économiques, et aussi pour éponger les inévitables impondérables. Cette activité, calme et ordonnée, a amélioré mon humeur et m’a redonné un peu de moral, car, à cette occasion, je me suis aperçu que je savais à peu près ce que je faisais et que j’arriverai probablement à mener à bien ma part du projet.
Ce qui a également beaucoup contribué à me remonter le moral, Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.4: Un soir au Monte Carlo

Post it n°6 -Au jardin du Luxembourg

temps de lecture : 1 minute

Au Jardin du Luxembourg

Il est dix heures trente. La voiture à bras couverte de petits voiliers multicolores arrive au bord du bassin. L’homme aux brancards installe les cales de la charrette près de la guitoune du gardien, exactement là où il les installe depuis 18 ans et où son père les a installées avant lui pendant 34 ans.Bateaux Luxembourg Les enfants qui attendaient cette arrivée depuis longtemps approchent en jouant des coudes. Contre quelques francs et en le pinçant par le haut du mat, l’homme au tablier leur remet un lourd bateau de bois qu’ils reçoivent dans le berceau de leurs bras. Le bassin se peuple de voiles numérotées qui filent vers le jet d’eau central en dérangeant les canards.
Les mères croyaient être tranquilles pour une heure.
Elles ont seulement changé d’inquiétude:
Pourvu que Paul ne tombe pas dans le bassin !

Bonjour, Philippines ! Chap.3: Mitraillette, champagne et taille-crayon

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Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Résumé des chapitres précédents
Personnages principaux :
Gérard Peltier : chef de mission, optimiste
André Ratinet : ingénieur routier, dit « Dédé Badluck »,
Philippe : ingénieur économiste, le narrateur
Ces trois personnages sont réunis à Manille pour une étude routière. Dans les deux chapitres précédents, Ratinet a pris une tasse de café sur son pantalon, il a  perdu sa valise et il s’est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n’a pas entamé le moins du monde l’enthousiasme forcené de Peltier. Quant au narrateur, il est plutôt dans l’observation et l’expectative.

Le jour se lève sur Manille. La brume posée sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, déjà bruyant de Jeepneys bariolées, de camions enguirlandés et de voitures aux vitres argentées au milieu d’une nuée de motocyclettes, de vélos et de triporteurs virevoltants. Les fumées qui s’échappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s’étalent dans le ciel sans vent.
Je n’entends ni ne vois rien de tout ça car ma chambre donne sur l’arrière de l’hôtel. Je dors. Je suis troublé dans mon rêve par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l’air conditionné. Très vite, ce bruit unique se sépare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouvée : je reconnais le bourdonnement de mon réveil et le grondement Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.3: Mitraillette, champagne et taille-crayon

Post it n° 5 – Au vestiaire

Ce soir-là, Boulevard des Capucines, il commence à faire un peu froid et même, de temps en temps, il pleut un petit peu. Dans l’Athénée Louis Jouvet, vieux théâtre à l’italienne, il y a foule pour attendre Caubère. La salle est pleine et bruisse. Ambiance rouge. La sonnerie retentit depuis cinq minutes. Les retardataires se pressent dans le couloir en demi-cercle qui enserre la salle car, dans trois minutes, on fermera les portes jusqu’à l’entracte. Les manteaux, les imperméables, les duffel-coats et les doudounes pendent sur les balcons ou encombrent les genoux. Près du foyer maintenant désert, les cintres de Madame Vestiaire, autrefois recouverts de faux visons et de vrais lodens,  restent vides. Mais elle ne se plaint pas, Madame Vestiaire : ce soir, ses rayonnages accueillent tous les casques de moto de la terre.

Une journée à la campagne (2)

La première partie de ce texte a été publiée hier, 27 Février

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La revue étant terminée, Grand-mère s’efface de la porte et dans la pénombre de la grande salle, nous apercevons les autres membres de la famille ; ils sont nombreux.

img031Les cousines affectueuses, curieuses de nos vêtements, nous prennent par la main. Les cousins, goguenards et intimidés, ne font aucun geste pour nous accueillir, raides dans leurs habits de dimanche, les sabots bien noirs, ils nous examinent longuement…

L’Oncle tourne son chapeau dans ses mains rugueuses. Une moustache humide s’approche de nos joues. Mille odeurs se superposent autour de lui : lait aigri, fromage, mêlées à celles du gilet à manches de grosse laine du pays et, surtout, relents de gros vin rouge.

Sur la longue table brune, Continuer la lecture de Une journée à la campagne (2)

Une journée à la campagne (1)

img522Marie Clémentine Rispal était née en 1893. Mariée à Louis Rieuf, elle avait eu trois enfants : Maho, Paul, et Line. Line était la maman de Sophie.
Cette « Journée à la campagne » s’est passée aux environs de 1900, dans la ferme de l’oncle de Marie Clémentine à Carlat dans le Cantal.
 C’est elle qui raconte.

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Au petit jour, la voiture fraichement lavée nous attend devant la porte. Bichette, la fringante jument, piaffe déjà d’impatience de retrouver le pré d’herbe tendre qu’elle saccage à sa guise.

Mal réveillés, mon frère et moi retrouvons nos places habituelles sur les banquettes arrière de la lourde voiture.

Mon père attend près de Bichette que toute la famille soit installée, les paniers casés entre nos jambes. Baptiste, sur le siège avant, l’air hilare, sa blouse grise toute propre et raide d’empois, fera partie de la famille, toute la journée, lui le solitaire, lui aussi est heureux.

Chacun bien à sa place, mon père, avec une surprenante agilité, saute sur le siège, les rennes en main, Continuer la lecture de Une journée à la campagne (1)

Bonjour, Philippines ! Chap.2: Des méfaits de l’air conditionné

Si vous avez raté le Chapitre 1, cliquez ICI

Après un long voyage en compagnie d’André Ratinet, ingénieur et malchanceux, Philippe est arrivé à Manille de mauvaise humeur, agacé par l’enthousiasme permanent de son chef de mission et abasourdi par l’étrangeté du monde qui lui a sauté à la figure dès l’aéroport. Nous le retrouvons en milieu de matinée dans sa chambre du Blue Lagoon.

Malgré une fin de soirée plutôt agréable, la nuit n’a pas été bonne. Les six heures de décalage horaire, d’Ouest en Est de surcroit, y sont bien sûr pour quelque chose, mais il n’y a pas que ça : j’ai passé une bonne partie de ma nuit à me lever pour arrêter le climatiseur et obtenir le silence, et me relever pour le redémarrer dans la chaleur étouffante. Le vrai sommeil n’est venu qu’avec le lever du jour, et je me suis endormi, bercé par les borborygmes de l’appareil devenus familiers.

Réveillé vers dix heures, je ressens une sorte de sourde angoisse Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.2: Des méfaits de l’air conditionné