Archives de catégorie : Récit

Profondeur de champ (Couleur café n°19)

Couleur café n°19
Le Pavillon de la Fontaine.
Jardin du Luxembourg

C’est la première fois que je viens ici. Pourtant, je suis passé mille fois devant ce petit pavillon proche du Sénat et de la fontaine Médicis qui lui a valu son nom. De style second empire, peint en un vert foncé élégant, ses panneaux vitrés étroits encadrés de fins montants en bois lui donnent l’aspect fragile d’une grande serre ou d’une petite caserne pour gardiens de square. Abritée sous les grands marronniers, sa terrasse est dans l’ombre, parsemée de tâches de lumière tremblante. Une soixantaine de tables métalliques vert d’eau y sont posées sur le gravier. Quelques touristes y achèvent leur brunch et quelques parisiens viennent y prendre un café. Je viens y chercher un sujet.

Le temps est beau. Un vent du Nord -Est a dégagé le ciel mais il a rafraichi la température. De temps en temps, Continuer la lecture de Profondeur de champ (Couleur café n°19)

Tout va bientôt se taire

Tout va bientôt se taire.
Tout va bientôt s’éteindre

Le bruit de la fontaine
Couvre encore le silence
Le soleil, toujours lui,
Efface encore les ombres.
C’est une affaire d’heures
Ou de jours, on ne sait,
Mais elle va partir,
Bientôt, demain, dimanche?

Tout va bientôt se taire
Tout va bientôt s’éteindre.

Et tout va disparaître,
La maison, le jardin,
Les arbres et les chiens
Les amis, les enfants,
La mer et les oranges,
Les voyages, sa main.
Tout ça va s’en aller,
Tout ça va disparaître,

Tout va bientôt se taire,
Tout va bientôt s’éteindre.

Et nous, nous sommes là,
Cœur triste et bras ballants
A poser des questions,
A demander pourquoi,
A dire l’injustice,
A dire n’importe quoi.
On l’avait oubliée,
La mort, mais elle est là.

Tout va bientôt se taire
Tout va bientôt s’éteindre.

Et quelques temps encore
On se demandera
Ce qui peut justifier
Que l’on soit sur la terre
Naitre et puis mourir,
Quelle en est la raison?
« Pourquoi donc suis-je né
Si ce n’est pour toujours?
 »

 

Novembre

Le ciel bleu se drape d’une écharpe blanche au Sud, tandis que le soleil s’évanouit à l’ouest, sur le golfe, dans une clarté anémiée.
La terrasse s’assoupit sous un linceul de feuilles de platane, jetées de ci de là tristement.
Il fait « du mide » dans l’air, dirait la fermière du Jas de Bouffan. Les rayons d’automne ne sèchent plus la nature dont l’engourdissement vous raidit l’âme et les sens.
Les chiens aboient à la mort, dans l’unisson de deuil.
L’homme est imprégné de son environnement, quand il respire, malgré l’isolement urbain des forces vives. Y aurait-il une intime pression du dehors sur le dedans ? La fraicheur d’automne chasse vite les rêveries ; il faut retrouver l’abri douillet de la maison.

Lucien Claveirole
La Violette, 22 novembre 2002, 16 heures

Lettre d’un Malgré-Nous

Céline ou Soljenitsyne ?

En novembre 1945, mon père, Daniel Coutheillas, reçut la lettre manuscrite que je reproduis ci-dessous.

Elle était signée Hellbrun, dont je n’ai jamais réussi à déchiffrer le prénom. Alsacien, mobilisé comme tout le monde en septembre 1939, Hellbrun s’était retrouvé affecté à la 58/1 dans la région de Longwy où il s’était lié d’amitié avec mon père. Séparés dans la débâcle de juin 40, faits prisonniers et gardés dans des camps différents, ils connurent l’un et l’autre des sorts très différents. Cette lettre explique ce qui arrivé à cet Alsacien, devenu un « Malgré-Nous ».

Malgré-Nous : Alsacien ou Mosellan enrôlé de force dans l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1942, le gauleiter Robert Heinrich Wagner, responsable de l’Alsace, persuada Hitler d’introduire le service militaire obligatoire en Alsace-Moselle (…) Au final, 130 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouvèrent principalement sur le front de l’Est à combattre l’armée soviétique (les Malgré-Nous). La plupart furent affectés dans la Wehrmacht mais la moitié de la classe 26 (soit 2 000 hommes) fut versée d’autorité dans la Waffen-SS. (Extrait de Wikipedia)

Soixante-dix ans plus tard exactement, voici cette lettre, à laquelle je n’ai ajouté ni retranché un mot.

Strasbourg le 16 Novembre 1945

Mon cher vieux,

C’est avec un grand plaisir que j’ai trouvé ta gentille carte en rentrant de Russie, aussi je m’empresse à te répondre de suite. J’ai été bien content d’avoir des nouvelles d’un ancien de la 58/1.

J’aurai tellement de questions à te poser, mais cela, plus tard. Je vais tout d’abord te dire en quelques mots ce qui m’est arrivé à moi. Tu te rappelles peut-être encore que lorsque notre Compagnie stationnait à Longwy-haut, au début juin 40, j’ai eu comme mission de faire sauter les deux ponts de Lérouville. Lors de la retraite de nos troupes du 13 juin, je me suis acquitté de ma tâche avec beaucoup de chance parce que les premiers boches qui ont voulu passer le pont Continuer la lecture de Lettre d’un Malgré-Nous

Octobre au Trastevere

Piazza Santa Maria In Trastevere, Rome

Soleil, ombre et fraîcheur. Calme.

La place est carrée, pas trop grande, et seulement quatre rues étroites y conduisent. Comme presque toutes les places de la ville, elle réunit les époques et les couleurs de Rome : une fontaine romaine, une église médiévale, un palais presque renaissance et deux ou trois immeubles XVII et XVIIIème.

L’endroit n’est pas très fréquenté par les groupes de touristes : pratiquement inaccessible aux autocars, il n’y a que deux restaurants, un café, un kiosque à journaux, et pas un seul commerce.

Pourtant, quelques touristes isolés croisent Continuer la lecture de Octobre au Trastevere

Zéro virgule vingt-huit grammes

(à Thomas)

Bon, faut que je rentre. Il est à peine minuit, mais faut que je rentre. Demain matin, j’ai du boulot et ça fait quand même trois nuits que je me couche après deux heures. J’ai rendez-vous aux aurores avec Machin, là…, comment il s’appelle déjà, Machin… de chez NNMG…Faut absolument que je sois en forme. Bon, là, ça va encore, j’ai pas beaucoup bu, mais si je reste…Brelingart ! c’est Brelingart qu’il s’appelle.

-Fabrice ! Hé, Fabrice, faut que je m’en aille…Non, non, vraiment ! Faut que je parte, je dois encore passer chez Peter, je lui ai promis. Et puis je voudrais me coucher pas trop tard ce soir…Dis-donc, super ton appartement. Henri IV juste à côté, ça sera pratique pour les enfants, ah, ah ! Et puis quelle vue…Non, vraiment, bravo, très chouette…et puis bon Continuer la lecture de Zéro virgule vingt-huit grammes

La nuit du 4 août

Cinquante-trois ans et deux mois plus tard, voici ma nuit du 4 août.

La vieille Hudson 51 nous aura au moins amené jusqu’à Los Angeles. Nous l’avions achetée à Flagstaff deux semaines plus tôt pour la somme de cinquante dollars partagée entre nous six. Flagstaff-Los Angeles, six cents miles à respirer l’odeur de poussière des sièges et les relents d’huile surchauffée du moteur; six cents miles, y compris le petit détour pour voir le Grand Canyon au lever du soleil et Las Vegas au crépuscule; six cents miles, dont une bonne partie de nuit, à surveiller le vrai défaut de cette voiture : l’extinction totale et imprévisible des phares à des intervalles tout à fait irréguliers. Pour survivre à cet inconvénient, nous nous étions organisés. La nuit, l’un après l’autre, nous prenions le quart pendant une heure à la place du passager avant, fenêtre ouverte, le nez dehors pour rester éveillé et le bras droit pendant à l’extérieur, la main serrée sur une lampe torche. Lorsque l’extinction des feux survenait, l’homme de quart devait allumer aussitôt sa lampe et éclairer quelques mètres de route vers l’avant tandis que le conducteur s’appliquait à arrêter la voiture sans sortir du béton.

Cela fait cinq heures que nous roulons après Continuer la lecture de La nuit du 4 août

Mon voisin du dessus

temps de lecture : 1 minute 30

L’homme est petit, étroit, précis, mais pas tout à fait ridicule. Ses traits sont assez fins, mais ils portent une expression pusillanime. Il approche de la cinquantaine, mais il a les cheveux presque blancs. Il porte des costumes gris clair et des cravates en laine marron foncé, ou des costumes marron clair et des cravates en laine marron foncé. Ses chaussures à lacets sont toujours luisantes. Ses horaires sont réguliers. Quand il m’arrive de le croiser dans l’escalier, il porte toujours une fine serviette en cuir jaune clair de très belle facture. Elle comporte un seul soufflet, mais aussi deux Continuer la lecture de Mon voisin du dessus

Ne me parlez pas de la Piazza del Popolo !

Ne me parlez pas de la Piazza del Popolo ! C’est la seule grande place du Centro Storico de Rome que je n’aime pas vraiment. Large, claire, symétrique, presque froide, sa rigueur relative ne va pas avec le désordre de la vieille cité.

Parlez-moi plutôt de la chaleur de la Piazza della Rotonda, avec ses bâtiments aux couleurs de Rome, imageavec toutes les nuances de patine ancienne, du jaune au marron, en passant par le bleu ciel de la façade du Rienzo, avec ses cafés tous différents, dont l’un s’appelle même Scusate il ritardo, mais dont pas une enseigne ne vient déparer l’harmonie, avec sa modeste fontaine et ses pavés noirs dont la pente mène tout droit au colosse d’Agrippa, le Panthéon.

Parlez-moi aussi de la Piazza Navona et de sa longue perspective, où les processions saccadées d’asiatiques en visite ont remplacé les courses de chars et les batailles navales de l’antiquité.

Parlez-moi, s’il vous plait, de la Piazza Farnese, sévère rectangle gris où, pour un euro par an, la France loue le plus beau palais de Rome pour y loger son ambassadeur.

Parlez-moi encore de la Piazza di Spagna au crépuscule, quand du parvis de la Trinità dei Monti, du haut de l’escalier monumental, sous le ruban ondulé des crêtes bleues du Gianicolo, vous voyez s’étaler devant vous la ligne crénelée des toits rouges ponctuée des dômes gris des églises, au-dessus des façades XVIIIème, des pavés toujours noirs et des calèches étincelantes qui entourent la Barcaccia, délicate petite fontaine baroque.

Parlez-moi toujours de la Piazza del Campo dei Fiori, avec la statue de son triste moine sans visage, ses façades disparates, ses cafés à forains et ses restaurants à touristes qui entourent les étals du marché aux fleurs, aux épices, aux fruits, aux légumes et aux souvenirs.

Vous pouvez même me parler de la Piazza Venezia, malgré son gigantesque hommage blanc à Victor-Emmanuel II, mais à cause de son Palazzo di Venezia, de sa colonne de Trajan et de ses pins parasol.

Mais ne parlez pas de la Piazza del Popolo.

Zoom

Suite africaine n°10

 Dès neuf heures du matin, l’agitation est grande près du marché Rose, mais Pierre a réussi à garer sa voiture entre deux taxis-brousse. Il ne fait pas encore très chaud mais, dès qu’il descend de voiture, la poussière le prend à la gorge. Les camions, les pickups et les charrettes vont et viennent sans arrêt pour décharger leur contenu de légumes, de fruits, de poulets, de boubous et d’ustensiles de cuisine. Les bus, les taxis, les voitures et les vélos amènent la foule des acheteurs qui envahissent tout le quartier.
Pierre est venu pour prendre des photos et il a décidé de remonter à pied l’avenue de la République qui longe le marché et qui grouille de monde. En l’abritant du mieux Continuer la lecture de Zoom