Tout le monde sait ce que c’est qu’un incipit. Ah ! Le fameux Longtemps, je me suis couché de bonne heure ! D’ailleurs j’en ai parlé dans le onzième numéro de ces Carnets d’Écriture. Vous vous rappelez peut-être qu’au joyeux temps du confinement, j’en avait fait un jeu littéraire, tentative oulipienne rapidement dévoyée par certains. Mais passons. Donc, un incipit, on sait ce que c’est. Mais un excipit ?
Symétrique de l’incipit, on trouve l’excipit à l’autre bout d’une œuvre littéraire. Le mot savant en désigne les dernières lignes. Ah ! Le moins fameux : Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.
Ne faites pas le malin et ne me dites pas que vous connaissiez celui-là. Et d’ailleurs, qui s’amuse à retenir un excipit ?
Un jour, à la recherche de nouvelles contraintes propres à stimuler mon imagination somnolente, je me suis imposée celle-ci : terminer un texte personnel par l’excipit imposé d’une œuvre littéraire d’un auteur reconnu. Pour que l’exercice soit réussi, il fallait que certaines conditions soient remplies :
— que l’excipit choisi soit suffisamment original ou complexe pour que l’exercice présente un niveau minimal de difficulté. Proposer par exemple comme excipit « Et c’est ainsi que se termina cette aventure.» aurait manqué d’intérêt.
— que le texte original à composer et l’excipit imposé soient en cohérence. Pour un excipit imposé tel que : « La soucoupe tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux. », on n’admettra que des textes relatifs aux accidents ménagers ou aux voyages interstellaires. Dans le même esprit, on refusera quelque chose comme « Tandis qu’Averell Dalton s’effondrait en sanglotant sur le sol poussiéreux du centre pénitentiaire, Lucky Luke s’éloignait sur sa fidèle monture Jolly Jumper dans le soleil couchant en fredonnant une vieille mélopée de l’Ouest qui commençait ainsi : ‘’La soucoupe tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux.’’ » Ça pourrait paraître superflu de dire ça, mais dans mon exercice d’animateur de jeux littéraires, j’ai vu pire.
Comme je cherchais à stimuler mes lecteurs engoncés dans leur confinement sans leur laisser un champ de styles trop ouvert, j’ai choisi de leur imposer ce texte, pioché presque au hasard dans la partie de ma bibliothèque réservée à la Série Noire :
« Par la fenêtre du salon, Sassi Manoon regarda les feux du yacht disparaitre dans la nuit. Un des policiers vint lui tenir compagnie.
— Voyez-vous, miss Manoon, dit-il au bout d’un instant, ce sont des jeunes gens comme ceux-là qui me donnent confiance en l’avenir.
— Pour moi aussi, dit Sassi Manoon, c’est la même chose. »
Ces mots sont ceux qui achèvent « Kidnap-Party » de Donald E. Westlake, paru en 1968 dans la Série Noire. Ils permettaient des ouvertures vers l’exotisme (Sassi Manoon), l’océan (yacht), le crime (policiers), l’humanisme (confiance en l’avenir).
L’objet de ce carnet d’écriture n’est pas de commenter les résultats du jeu littéraire. Je ne parlerai donc pas des quelques textes obtenus ni de leur classement, mais seulement de la façon dont j’ai conçu les deux miens. Ce sera vite fait et pour tous ceux qui ont lu du Donald Westlake, du Charles Williams ou du Jim Thompson, il apparaîtra très clairement que ce sont tous les deux des pastiches avoués de l’un ou l’autre de ces trois auteurs ou d’un mélange des trois.
Ces deux nouvelles se trouvent dans le déjà célèbre recueil La Mitro, disponible sur Amazon dans les meilleurs délais.
LA MITRO
et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux télévisés, les petits meurtres sans importance, l’effet papillon ou la manière d’accéder au Paradis.

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