Go West ! (120)

(…) C’est pourquoi nos retrouvailles furent plus douces que je ne craignais. Il m’a engueulé brièvement, annoncé que, ce soir, nous irions diner chez Lipp et il est retourné à son bureau. J’ai pris un bain en écoutant la radio. Les informations de 5 heures annonçaient que des missiles russes d’une portée de 2000 kilomètres approchaient de Cuba et je me suis endormi.  

Voilà, c’est tout. C’est comme ça que se termine l’histoire de mon été 62. Il n’y a pas de chute parce que dans la vraie vie, il n’y en a pas non plus ; des hasards, des coïncidences, mais pas de chute, pas de dénouement, pas de retournement, pas de morale ; un conte, sans signification, raconté par idiot ; c’est ça la vie.

Fin

Épilogue

On pourra trouver décevant qu’un récit aussi picaresque s’achève ainsi, par le mièvre tableau d’une famille enfin réunie dans un appartement du 14ème arrondissement de Paris. Après tant d’aventures et de rebondissements romanesques diront certains, on pouvait s’attendre à quelque chose de plus sensationnel que le tableau émouvant de quatre personnes s’embrassant autour d’une table de salle manger. À ceux-là, je rappellerai que la vie n’est pas un roman et que la platitude de la fin de mon récit est une preuve de plus de sa véracité.

Bien sûr, j’aurais pu inventer quelque chose de plus excitant. Le P. 38 à canon scié, entre autres, aurait pu être mieux utilisé, et selon le principe littéraire du fusil de Tchekhov, il aurait dû intervenir de façon déterminante dans le développement du récit. Par exemple, il aurait pu être la cause de l’arrestation du narrateur à son arrivée au Bourget suivie d’une descente dans l’enfer carcéral et, pourquoi pas, d’une tentative d’évasion. Ou alors, il aurait pu être dérobé et utilisé pour commettre un cambriolage ou un meurtre. Une fois le forfait accompli et l’arme entre les mains de la police, il aurait été facile d’inventer un détail permettant de remonter jusqu’au narrateur et de lui procurer ainsi un tas d’ennuis passionnants. Mais non. L’arme est restée chez moi, négligemment exposée sur une bibliothèque pendant des années, jusqu’à ce qu’elle soit dérobée puis restituée quelques temps plus tard, puis successivement rangée au fond d’un tiroir, cachée sur le dessus d’une armoire, et finalement remise à la police pour me mettre en règle avec la loi.

Le dictaphone de Marilyn Monroe était encore plus prometteur. Pourtant, il n’a pas été mieux utilisé. Certes, les circonstances palpitantes de sa découverte et l’analyse détaillée de son contenu ont été décrites dans le cours du récit, mais une fois passées les douanes françaises, on n’en a plus entendu parler. On n’a assisté à aucune tentative de chantage du narrateur à l’encontre du Président des États-Unis et aucun homme du Président n’a tenté de récupérer le petit appareil. Pourquoi donc ? Mais parce que rien de tel ne s’est jamais passé, et rien de tel ne s’est jamais passé parce que j’étais bien trop effrayé par la puissance de la bombe que contenait le petit appareil pour l’utiliser de quelque manière que ce soit. Quand on sait que dans les trois années qui ont suivi l’assassinat de John F. Kennedy, dix-huit personnes ayant témoigné devant la Commission Warren ou ayant été impliquées dans l’enquête sont décédées dans des circonstances étranges, accidents, suicides ou meurtres, on peut concevoir que j’avais toutes les raisons de ne pas tenter mettre en cause la responsabilité de John Kennedy dans le suicide de Marilyn Monroe, ou celle d’Edgar Hoover dans son assassinat.

Je l’ai gardé longtemps, ce dictaphone ; il ne me quittait jamais ; je le trainais partout dans mes voyages. Jamais je n’en ai parlé à personne. Souvent, je m’isolais pour écouter l’unique message qu’il enregistrerait jamais. Et jamais, même en parfaite connaissance de ce que les mots tragiques et la voix pathétique qui les prononçait avaient de fabriqué, je ne les ai écoutés sans émotion, sans penser à la triste fin de Marilyn Monroe. Et puis un jour, le petit appareil a disparu de ma valise. C’était au printemps de l’année 1998, dans un hôtel, à Berlin. Une femme de ménage, sans doute. Elle n’a pas dû savoir qu’en faire car, à ma connaissance, aucune révélation fracassante sur la mort de Marilyn n’a vu le jour depuis cette date.

Plus de revolver, plus de dictaphone… Je suis conscient que ces absences sont dommageables à l’intérêt romanesque du récit mais, si j’admets volontiers avoir modifié ou transformé quelques détails sans réelle importance, je suis fier de pouvoir affirmer que, jusqu’ici, je me suis constamment efforcé de maintenir ce récit au plus près de la vérité. Ce n’est pas au moment d’accrocher le dernier wagon à la queue de ce gigantesque train de 145.135 mots que je vais changer mon fusil d’épaule, n’en déplaise à Tchékhov, et verser dans le sensationnel.

2 réflexions sur « Go West ! (120) »

  1. En relisant mon commentaire final d’hier, je dois ajouter ce matin qu’en me référant à Michel Fugain et son Big Bazar j’ai écrit que les premiers mots de sa chanson, roman, histoire, romance, reflétaient ce que j’avais trouvé dans Go West, « dans un grand bazar ». J’aurais dû préciser ma pensée et trouvais dans ce « bazar » (hétéroclite?) du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction, ces pratiques qui font un bon roman et révèlent le talent d’écrivain de son auteur.
    J’attends avec impatience de pouvoir lire d’autres commentaires, à vos plumes chers amis lecteurs du JDC.

  2. Dès les premiers épisodes, j’avais décidé de faire mon commentaire au terme du dernier, voilà donc le moment venu. J’ai lu chacun d’entre eux avec le même plaisir, donc 145.135 mots de plaisir pour une aventure rocambolesque d’un jeune Français répondant, un siècle plus tard, au célèbre appel d’un journal de New York en 1865 : « Go West, young man, go West and grow up with the country ». N’est-ce pas là l’aventure de Philippe en 1962, telle qu’il nous la raconte pour nous dire comment il a grandi avec elle? Cette aventure me fait penser à la chanson de Michel Fugain « c’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui », qu’il chantait avec son Big Bazar. Le Go West ! de Philippe c’est tout ça très exactement et dans un grand bazar. Les premiers épisodes me faisaient penser aux films hollywoodiens d’un John Sturges par exemple, ceux de la fin, plutôt à un film de François Truffaut, ou même de Woody Allen. En tout cas, je ne me suis jamais ennuyé au fil des lectures, peut-être aussi parce que j’y ai trouvé quelques souvenirs de mon propre « going west ».
    Donc, Merci mon cher Philippe, j’ai aimé ton beau roman.

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