Brèves rencontres

Dans un article intitulé « Mes rencontres du troisième type » et publié en 2019, j’avais eu la faiblesse de raconter mes deux rencontres avec Brigitte Bardot. En hommage à la magnifique jeune femme qu’elle fut et, quoi qu’on puisse en penser, à la forte femme qu’elle devint, je vais les raconter à nouveau, mais un peu différemment.

Un matin, à Ramatuelle, sur le chemin des douaniers, ce sentier qui fait le tour du Cap du Pinet, désert à cette heure, j’ai rencontré Brigitte Bardot. Ce devait vers la fin des années 80. Brigitte devait avoir moins de la cinquantaine. J’en avais quarante à peine. A cet endroit, entre la prud’homie des pêcheurs et la pointe de Capon, le sentier était malcommode, haut perché dans le maquis, et les habitués préféraient passer au raz de l’eau, par les rochers. B.B. était accompagnée par cinq ou six chiens de races hétéroclites et incertaines. Moi, j’étais seul avec mon Labrador à pedigree certifié. Nous ne nous sommes pas salués. 

En 1968, bien avant que je ne la rencontre sur le chemin des douaniers,  j’avais déjà eu l’occasion d’apercevoir Brigitte Bardot. Ce fut une apparition somptueuse et mémorable. C’était le matin d’une de ces belles journées de septembre qui annoncent la fin de l’été.  Nous avions décidé de prendre la route de bonne heure pour rentrer à Paris et, dès l’aurore, j’avais placé notre voiture sur le chemin de la Prud’homie, juste devant la petite maison qui nous avait été prêtée. Une vingtaine de mètres seulement d’un terrain planté de pins parasol séparaient le chemin de la plage et, tandis que je m’occupais à convaincre une valise récalcitrante de bien vouloir entrer dans le coffre de la voiture, à chaque fois que je relevais la tête de ma tâche, l’étendue luisante bleu foncé de la Méditerranée apparaissait entre les troncs des grands arbres. Rien ne bruissait dans les pins, rien ne clapotait sur l’eau, rien ne venait troubler le calme et l’immobilité de la baie de Pampelonne sur laquelle le soleil venait de se lever.
Pourtant, bientôt, le très doux et très soyeux grondement d’un puissant moteur marin au ralenti monta dans le silence et finit par s’imposer à moi. Je levai la tête. C’était un Riva. Il glissait doucement en contre-jour droit vers le point de la côte où je me trouvais. A bord, je ne voyais qu’un couple, debout côte à côte derrière le pare-brise. Par-dessus un smoking, l’homme portait une cape noire à doublure rouge. La femme portait un pantalon de cuir noir et, serrée à la taille, une ample chemise blanche à jabot. Posée sur ses épaules, une cape toute semblable à celle de l’homme flottait au  léger vent de la course.
Je reconnus immédiatement Brigitte Bardot et son compagnon de l’époque. Le bateau ralentit encore, coupa son moteur et fila droit sur son erre jusqu’à ce que sa proue atteigne enfin le sable.  Avec le naturel d’un geste coutumier, l’homme sauta du bateau, prit  la femme dans ses bras pour lui faire franchir le plat-bord et la porter jusque sur le sable sec où il la déposa. Puis, la main dans la main, ils traversèrent l’étroite plage pour disparaitre dans le jardin de la maison de Gunter Sachs von Opel.
Voilà, c’était fini. Je restai un moment immobile, subjugué par le spectacle qui venait de m’être offert. La beauté de Brigitte, l’élégance de l’homme qui l’accompagnait, la splendeur de la baie ensoleillée dans le petit-jour, le ronronnement feutré du Riva, la plage abandonnée, tout était parfait, presque solennel : le retour de soirée de deux demi-dieux.

3 réflexions sur « Brèves rencontres »

  1. Il est certain que voir cette scène ne peut pas laisser indifférent, la beauté de cette femme est indéniable, mais ce que je retiens d’elle c’est quelle a aidé les femmes à leur émancipation, la liberté dont elle a fait preuve est incroyable à l’époque, la liberté sexuelle, la liberté de vivre sans se marié, ses nombreux amants et sa force de caractère, après je n’adhère pas à ces positions politiques et à son non attachement maternel, mais il y a bien des femmes qui n’ont aucunes fibres maternelles, dans ce cas la puisque tu le sais tu ne fais pas de petit ! Enfin cela est un autre problème !
    Je me demande si son fils va venir à son enterrement !

  2. @Lorenzo
    merci pour l’appréciation.
    En réécrivant ces deux anecdotes, j’ai voulu en améliorer le style et tenter de faire voir le paysage du Cap du Pinet à Ramatuelle. Tout du long de la réécriture, j’ai craint d’en faire trop, de devenir trop emphatique ou trop AlphonseDaudetien. Alors j’ai simplifié mais j’en ai laissé un peu quand même.

    En publiant sur Brigitte Bardot le lendemain de sa mort, je n’ai pas voulu faire une Nécro, comme disent les journalistes, ni même me situer par rapport aux opinions de cette femme, comme l’ont fait tous les éditoriaux de ce matin. J’ai voulu partager ce moment qui a été pour moi un choc purement esthétique et dont je garde le souvenir assez précis depuis 57 ans.
    Je ne suis pas un journaliste engagé. Je serais plutôt, comme disait Desproges, un artiste dégagé (le mot artiste s’appliquait à Desproges lui-même et, ne voulant pas trahir les paroles de ce maître, je le garde)
    Quand je parle de BB, de sa beauté, des souvenirs qu’elle me laisse, je ne me sens pas obligé de mentionner son côté obscur pas plus que je ne me sens obligé de rappeler l’antisémitisme de Céline quand je parle de son talent d’écrivain.
    Mais puisqu’il le faut, disons qu’en dehors de son physique et de ce qu’elle a apporté au cinema, ce que j’admirais chez elle c’était sa forte personnalité, son indépendance d’esprit et sa grande gueule. Je crois qu’aux USA, on désigne ce genre de femme sous le vocable « steel magnolia ».

    À propos de bottes, « Steel magnolias » est le titre (stupidement traduit par Potins de femmes) d’un film magnifique, comédie dramatique humaniste à la gloire de ce genre de femmes, premier rôle important pour Julia Roberts, extraordinaire rôle pour une Shirley McLaine vieillissante.

  3. J’ai beaucoup aimé ton récit de ce matin que je ne connaissais pas. On dirait un tableau de Cézanne et c’est aussi un incipit inspirant …
    Juste une petite correction que tu voudras bien apporter aux lecteurs du JdC : le jeune homme qui portait BB dans ses bras, ce n’était pas Günther Sachs mais Lorenzo dell’Acqua.
    Je ne sais pas si c’est un parti pris bourgeois décadent, mais je trouve plus jolie la baie de Saint-Tropez que la plaine désolée de Champ de Faye. Pas toi ?
    Enfin, bien que je partage tes appréciations esthétiques à 200%, une femme qui, le jour de la naissance de son fils, dit qu’elle aurait préféré avoir un petit chien, ce n’est pas joli-joli ….

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