par Lorenzo dell’Acqua
Avertissement à l’usage de ceux qui ne le sauraient pas encore :
Lorenzo a pour habitude de trainer dans les musées. À l’occasion, il prend des photographies de dames de dos en train de regarder des tableaux. Ensuite, il rentre chez lui et, tel le Dr Caligari, il s’enferme dans son laboratoire pour plonger ses pellicules dans de diaboliques mixtures afin d’en tirer des photographies qu’il publiera avec des textes de Daniel Pennac.
(…à moins qu’il ne travaille en numérique.)
Dans les musées, je suis très méfiant et je m’assure toujours, avant et après avoir pris la photo, que mes jolies modèles ne sont pas accompagnées d’un mari jaloux. Je crains plus sa colère justifiée que celle des gardiens indifférents à ce qui se passe dans la salle tant que les visiteurs n’essaient pas de détériorer les œuvres. N’ayant pas ce genre de projet, je ne redoute donc que les accompagnants de ma proie photographiée de dos.
Ces précautions n’empêchèrent pas l’agressivité de l’amoureux d’une jeune femme pourtant d’une laideur inimaginable. La conversation prenant un tour peu amène, je préférai, non pas m’enfuir, ce n’est pas mon genre, mais me réfugier dans ma dignité et gagner la sortie en courant.
Je suis donc obligé de scruter en permanence l’environnement de mes victimes. Cette vigilance m’épuise et explique la relative brièveté de mes visites dans les expositions. Un jour, je m’aperçus qu’un type étrange à lunettes rondes avec des cheveux en bataille, un sourire goguenard et des yeux malicieux me suivait. Vu son âge, il ne pouvait pas s’agir d’un gardien de musée en civil.
Dans un premier temps, je tentai de le semer ce qui, au Louvre, est assez aisé. Hélas, il faisait preuve d’une telle agilité et d’une telle rapidité que mon espoir d’en finir rapidement avec lui s’avéra illusoire. Son acharnement me surprit car, s’il est logique d’aller voir la Joconde, il est inhabituel, pour ne pas dire inquiétant, de consacrer un temps infini aux émaux de Limoges dans la salle lugubre et déserte où je l’avais entraîné.
Nos âges et nos cheveux blancs rendaient improbable l’hypothèse d’une aventure amoureuse. Celle d’un surveillant scrupuleux qui passerait d’un musée à l’autre n’était pas concevable. Quant au curieux se demandant pourquoi je photographiais des dames de dos en train de regarder les toiles, il aurait mieux fait de me poser la question tout de suite. Ce type ne me rappelait pas non plus un de mes anciens patients. Dernière hypothèse et la plus inquiétante, il pourrait s’agir d’un malade mental …
Ayant déjà eu affaire à des schizophrènes au comportement imprévisible, et pas seulement dans ma vie professionnelle, je tentai l’épreuve décisive des toilettes où je fus rassuré en constatant qu’il ne m’y suivit pas. Quand j’en sortis un bon quart d’heure plus tard pour les raisons que je viens de vous expliquer et non à cause de difficultés inhérentes à mon âge, quelle ne fut pas ma déception de le retrouver là où je l’avais laissé devant les époux étrusques souriants bien qu’ils soient morts. Cette sculpture est certes de loin la meilleure que les Etrusques aient faite en cinq siècles mais elle ne justifie pas pour autant de rester planté devant elle aussi longtemps. En réalité, ce n’était pas ce couple évoquant les personnages d’une bande dessinée de Gotlib qu’il contemplait mais le plafond immaculé refait à neuf.
Le problème avec les fous, c’est qu’ils sont capables de tout et, pire encore, de n’importe quoi, d’où leur dangerosité. Physiquement, je ne craignais rien : mes 1 m 90 me donnaient un avantage certain sur ce gringalet. Qu’allais-je bien pouvoir inventer pour tenter de le semer ?
Il est simple et rapide d’aller du Louvre au Musée d’Orsay à pied. Le trajet qui vous fait enjamber la Seine entre le Jardin des Tuileries et l’ancienne gare est magnifique, même quand il pleut. C’est alors que me vînt l’idée de ce plan machiavélique : j’irai d’abord voir les Impressionnistes au cinquième étage où, selon toute vraisemblance, l’inconnu me suivrait, et je me rendrai ensuite au deuxième étage où est exposée une grande boiserie créée par Jean Dampt pour la comtesse de Béarn en 1900 dans une salle fréquentée uniquement par des étudiants en ébénisterie et des visiteurs étrangers égarés. Mon poursuivant n’appartenant à aucune de ces deux catégories, j’aurai ainsi une idée plus précise de ses intentions.
Ma carte d’abonné me permettant d’éviter la file d’attente, il me fallut trouver une occupation discrète en attendant son arrivée. C’est ce que je fis en lisant tous les panneaux explicatifs disposés à l’entrée du musée et je pus constater à nouveau que des gens étaient payés pour écrire des inepties à vous dégoûter de la Peinture. Surtout, ne les lisez jamais, sauf si vous pensez être poursuivi.
Cette fois, à ma grande surprise, l’inconnu ne se camoufla pas et vint même à ma rencontre. « Bonjour Monsieur ; excusez-moi de vous importuner, je m’appelle Daniel Pennac et vous êtes mon écrivain préféré. Je vous ai reconnu à votre grande taille et à votre air dans la lune. J’ai même réussi à vous prendre en photo à votre insu devantl’Inondation à Port Marly de Sisley. Je vous piste depuis plusieurs semaines mais je n’ai encore jamais osé vous aborder pour vous demander une faveur : auriez-vous la gentillesse de me dédicacer la photo que j’ai faite de vous, monsieur Modiano ?

J’ai lu, regardé et apprécié ce bel ouvrage. Pour une fois, Pennac y écrit des considérations vraiment intéressantes, stimulées par l’art du photographe. Merci à ce dernier, quel que soit son pseudo, même Modiano !