La nuit nordique

Dans un train d’enfer et un pays nordique au nord du Nord, là où les mots des pancartes ont des “visages de crapaud ou d’insectes, tout garnis de piquant, et qui portent sur le dos d’innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d’air”, le jeune Paul Morand est emmené sur la motocyclette d’une jeune femme nommée Aïno.

“(…) Il n’y eut pas de banlieue. La campagne commença d’un coup au rez-de-chaussée d’une maison à cinq étages. Quelques nuages étaient jetés sur la route comme des tapis. Au-dessus de l’eau des lacs, le ciel était si clair que les mouettes semblaient des corbeaux. Il y eut encore quelques propriétés de marchands de pâte à papier, surmontées de mâts de TSF. Nous traversions des stades ménagés dans les clairières des bois de sapin ; des athlètes ajustaient leur corps aux exercices. Nous brûlions ce ruban troué qu’on ne pouvait appeler une route. Je m’arquais, tendant les reins, me soutenant des poignets pour amortir les chocs. Aïno riait et les plus violents à-coups, où je manquais quitter ma boîte, la ravissaient. Elle relevait mon courage par des mots que le vent emportait. Puis il n’y eut plus que des bouleaux blancs bordés de noir, végétal faire-part, interrompus par des étangs bordés de saules tordus de rhumatismes articulaires, où flottaient, noyés, des troncs d’arbre vers les scieries mécaniques. Quelle promesse d’allumettes roses ! (…)”

Et puis, ainsi échauffé, le style vrombit puis décolle. Aïno et Paul sont arrivés. Dans “une maison sang de bœuf”, ils mangent “des truites en anneaux, des anchois en bouquetset ils boivent de “l’aquavit norvégienet de la “bénédictine.” Et puis :

“(…) — Avez-vous du whisky ? demanda Aïno. J’aime le whisky, et à son défaut, l’eau dentifrice, parce qu’on a l’impression de faire de la voile.
C’est alors que je m’aperçus de son ivresse. Mais elle ne riait pas fort, ne cassait pas son verre entre ses dents, ne se déchaussait pas sous la table ; elle croquait seulement de gros cornichons, fades et pleins d’eau ; puis elle s’essuyait les lèvres à une serviette de papier et m’embrassait sur la bouche en m’appelant püppchen. C’était bien cela : le moment souhaité où les Polonaises, racontent leurs vols de bijoux, les Allemandes copient des vers, où les Américaines demandent qu’on éloigne les Nègres, où les Négresses cèdent aux ingénieurs, où les Espagnoles objectent à tel baiser : « les lèvres sont faites pour recevoir la Sainte Communion » ; où les Anglaises exigent de l’argent.
Je voulus prendre Aïno dans mes bras. Elle fit un effort pour se soulever, mais soudain, se liquéfia, glissa, prononça : « je ne suis pas… » et tomba sur le plancher, les bras en croix.(…)”

Et puis à la fin, le style finit par se poser  :

“(…) Aïno cimenta ses mains autour de mon cou :
— Vous êtes un cochon international, dit-elle.
Je la pris dans mes bras. Elle y demeura tout le reste de la nuit, c’est-à-dire dix minutes à peine, car le soleil, après une rapide ablution, s’empressait déjà.”

Fin
(de la nuit Nordique)

Ouvert la nuit – Paul Morand – 1922

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