Archives de catégorie : Critiques

Flaubert savait-il écrire ? (Critique aisée n°76)

Flaubert savait-il écrire ?

Même si la lecture de À la Recherche du Temps Perdu m’a procuré, et me procure encore, plus de plaisir que celle de Madame Bovary, je tiens le roman de Flaubert pour le plus grand de la littérature française. (Il faut savoir que, dans cette compétition, beaucoup d’œuvres sont pour moi hors concours, pour la simple raison que je ne les ai pas lues.)

On sait que parmi les Flaubertistes, il y a d’un côté les Bovaristes, inconditionnels de la courte vie d’Emma et, de l’autre, les Educationnistes, passionnés par les aventures de Frédéric Moreau. L’expérience montre qu’on est rarement les deux à la fois. Moi-même, si ça vous intéresse, suis complètement du côté de l’Enquiquineuse Normande et j’ai un peu de mal à supporter le Dandy Parisien. Mais qu’il préfère Emma à Frédéric ou l’inverse, chacun reconnait l’exemplarité et la perfection du style flaubertien.

Il suffit de regarder un manuscrit du grand Gustave ou de parcourir n’importe quel ouvrage sur son œuvre pour comprendre qu’il n’écrivait pas facilement. Tous les critiques Continuer la lecture de Flaubert savait-il écrire ? (Critique aisée n°76)

Série Noire (Critique aisée n°75)

Série Noire

La Série Noire a soixante-dix ans. Une gamine. Voici ce que Marcel Duhamel disait en 1948 de la collection qu’il avait créée :
« …les volumes de la “Série noire” ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus….L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence — sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies — du tabassage et du massacre, etc… » (1)
Juste au moment où, vers l’âge de 13 ou 14 ans, après avoir délaissé les histoires du Grand Nord et du Grand Meaulnes, je n’en pouvais plus des petites cellules grises moustachues de l’horripilant Hercule Poirot, ni des déductions embrumées et méprisantes du suffisant Sherlock Holmes, je suis tombé sur un livre cartonné noir encadré de jaune. Il était debout sur le manteau de la cheminée de notre maison de Touffreville. Sa tranche disait : « Sur un air de navaja« . Il était encadré de livres semblables dont les titres : « La môme vert de gris » , « A tombeau ouvert« , « Cet homme est dangereux » étaient assez évocateurs pour attirer un adolescent qui s’ennuyait sous la pluie normande de Juillet. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais c’est la navaja qui m’attira en premier. imagePeut-être était-ce parce que j’avais appris le nom de ce couteau dans une aventure de Tintin ou à cause du jeu de mots inclus dans le titre? Toujours est-il que c’est avec ce bouquin que j’entrai du même coup et pour la première fois dans la Série Noire et dans l’intimité de Philip Marlowe.
Ce fut une vraie découverte, comme plus tard Steinbeck et Maupassant ou, beaucoup plus tard, Proust et Houellebecq. (Car, j’ose le dire, on trouve parfois de purs chefs d’œuvre dans la Série Noire) Je ne pouvais plus quitter les détectives désabusés mais honnêtes, amateurs de whisky et de jolies filles, ni les policiers corrompus, ni les hommes d’affaires honteux, ni les crépuscules dorés de Los Angeles, ni la chaleur poussiéreuse de Caruso, Texas, ni le vent glacé de Chicago. Je découvrais Raymond Chandler, Chester Himes, Jim Thompson, Charles Williams.
Depuis quelques temps, la Série Noire a évolué, ou bien est-ce moi ? Les stéréotypes ont changé et je ne m’y reconnais plus. Alors je suis passé à autre chose. Mais l’exemplaire cartonné noir entouré de jaune de « Sur un air de navaja » (2) trône toujours sur ma cheminée de Champ de Faye entre « Pas d’orchidées pour Miss Blandish » et  » La reine des pommes« . J’envisage de le relire un de ces jours, mais cela risque d’être fatal à sa reliure qui se décolle dans l’humidité de cette maison de campagne.
Note 1
Cette citation de Duhamel a été piquée dans Causeur, un magazine qu’en passant, je vous recommande.
Note 2
Le titre original de « Sur un air de navaja » est « The long goodbye ». En 1973, Robert Altman en avait tiré un excellent film, « Le Privé ». Pour interpréter le rôle principal, il avait choisi Elliot Gould, qui fut à cette occasion le meilleur Philip Marlowe que l’on ait jamais vu, bien meilleur même que Humphrey Bogart.

La Guerre des Mouches (Critique aisée n°74)

Critique aisée n°74

La Guerre des Mouches
1938-Jacques Spitz
Editions Ombres
151 pages

C’est il y a plus de trente ans que j’ai lu ce petit bouquin pour la première fois. C’était probablement en vacances, peut-être en week-end, certainement chez des amis. Je l’avais sûrement trouvé sur une étagère poussiéreuse, dans un couloir sombre, bien rangé au milieu d’autres livres bon marché. Son titre sans équivoque  et l’illustration naïve de sa page de couverture laissaient présager un roman populaire de simple terreur, écrit au premier degré pour faire frissonner les militaires et les bonnes d’enfants. Il se distinguait dans son environnement peu attractif,  debout entre plusieurs volumes des  aventures du Commissaire San Antonio et une collection des exploits de Son Altesse Sérénissime le Prince Malko  (oui, je l’avoue enfin, Continuer la lecture de La Guerre des Mouches (Critique aisée n°74)

Vous entrerez dans la carrière (Critique aisée n°73)

Il y a des tas de bonnes raisons pour aller aux Baux de Provence : le site des Alpilles, falaises grises découpées dans un rocher fragile, qui se détachent sur un ciel bleu profond, L’Oustau de Beaumaniere, restaurant qui mérita autrefois les trois étoiles qui faisaient se déplacer la France entière, le Chateau des Baux, forteresse du XI ème siècle, et les carrières.
Les carrières ont été utilisées pendant des siècles pour l’extraction du calcaire blanc qui a servi notamment à construire le Chateau et les demeures de la Cité des Baux. Plus récemment, elles avaient servi de décor à Jean Cocteau pour le tournage du Testament d’Orphée.
Rebaptisées Carrières de Lumières, elles accueillent à présent des spectacles multimédia. Les premiers ont été consacrés à Picasso, Cézanne et autres peintres mineurs. Aujourd’hui Continuer la lecture de Vous entrerez dans la carrière (Critique aisée n°73)

Gargarisme (Critique aisée n°72)

Euverte

« Comme un kamikaze dans une Maserati à 220 km/h file de gauche côté obscur. Comme Terminator, comme Schwarzenegger, on arrive à poil du futur. Car si même les fossoyeurs doivent payer le loyer, à 19 ans nos pensées étaient déjà âgées. Sexuelles comme un châssis de BMW démonté par les douaniers, érotique comme un frigo à viande : c’est dans la lycanthropie bling-bling que le caméléon est schizophrène, alors les morts gouvernent bien les vivants. Qui pourrait anticiper sur les conséquences hasardeuses de la rencontre à grande vitesse de Ballard et Benjamin s’ils n’existaient que pour alimenter le cyclotron d’Hollywood ? L’année du T-1000 comme date de naissance, et à ce titre nous sommes faits du même alliage de métal liquide. Les œuvres possèdent alors une tension dialectique –et comme un phrasé- qui les empêche de prendre la pose.* »
*Extrait de « Entretien avec Quentin Euverte »

C’est ainsi qu’à la Galerie Thaddaeus Ropac est commentée l’œuvre de Quentin Euverte que l’on découvre ci-dessus : composée d’un certain nombre d’appareils électriques reliés  avec une sorte de présentoir à gâteaux dans lequel tourne un manteau de fourrure suspendu. J’aime particulièrement le c’est dans la lycanthropie bling-bling que le caméléon est schizophrène.

Logocratie et autres âneries de ce début de siècle (Critique aisée n°71)

Logocratie et autres âneries de ce début de siècle

Je viens d’apprendre un nouveau mot : Logocratie. Nouveau pour moi en tout cas. Nouveau pour vous aussi ? Je m’en doutais. N’ayez pas honte de votre ignorance : le mot est méconnu tant du dictionnaire Larousse que du correcteur d’orthographe de chez Word. Cependant, j’en ai trouvé une définition tout à fait compréhensible dans le Toupictionnaire :
Logocratie : (du grec logos, parole et par extension, raison et kratos, pouvoir, autorité) Régime « idéologique » où règne une « parole » officielle, une vérité officielle constituée de phrases slogans et de discours prophétiques. Le langage ne sert pas qu’à dénommer les choses ou à donner du sens, il devient l’instrument du pouvoir et un moyen de domination. Le terme fait, en général, référence à un régime totalitaire.

Donc, la logocratie c’est le gouvernement, plus souvent la dictature, par les mots. Examinons à présent quelques exemples mineurs et presque inoffensifs Continuer la lecture de Logocratie et autres âneries de ce début de siècle (Critique aisée n°71)

The revenant (Critique aisée n°70)

The revenant
2015 – Alejandro González Iñárritu
Leonardo Di Caprio

On a tourné beaucoup de films dans la neige, cette année à Hollywood. De quoi satisfaire les climato-sceptiques.

Mais contrairement aux Huit salopards, dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais le mois dernier (pour voir la Critique aisée n°64 cliquez ici), The revenant est un film respectable, ennuyeux mais respectable.

Les décors sont magnifiques, les montagnes immenses et désertes, couvertes de sapins, de neige, sillonnées par des rivières glacées majestueuses ou tumultueuses et parcourues par des trappeurs frigorifiés ou des indiens impassibles. Les prises de vues sont superbes, entièrement en lumière naturelle, dit-on.. Tout parait froid, glacé, humide, sur le point de disparaître. C’est magnifique, ennuyeux mais magnifique.

Les scènes d’action sont d’une violence extrême, mais ici, on n’est pas au Grand Guignol sadique et complaisant de Tarantino. On est Continuer la lecture de The revenant (Critique aisée n°70)

Spotlight (Critique aisée n°69)

Spotlight
Tom McCarthy- 2015
Michael Keaton, Stanley Tucci, Mark Ruffalo, John Slattery

Spotlight est le nom d’une rubrique occasionnelle du grand journal de Boston, le Boston Globe. Les sujets de cette rubrique demandent souvent plusieurs mois d’enquête aux quatre journalistes permanents de ce service.

En 2001, sous l’impulsion d’un nouveau patron, Spotlight va s’intéresser au procès d’un prêtre pédophile. Son enquête va l’amener à découvrir que sur les vingt-cinq dernières années, Continuer la lecture de Spotlight (Critique aisée n°69)

Je hais SFR et NUMERICABLE (Critique aisée n°68)

Je hais SFR et NUMERICABLE.

Autrefois, les escrocs du quotidien étaient repérables et repérés. Votre père vous avait bien-sûr mis en garde : « Écoute-moi bien, mon petit. Un jour, tu quitteras cette maison et tu devras te frayer seul un chemin à travers la jungle de la vie. Alors souviens-toi de ce que je vais te dire : méfie-toi des vendeurs de voiture d’occasion, des marchands de cuisine et des négociants de matelas. Tu dois savoir que si tu entres dans une de leurs officines, tu en ressortiras muni d’un objet trop cher, dont tu n’avais pas besoin, et de mauvaise qualité ».

Dans des termes à peine différents, vous-même avez retransmis à votre progéniture une consigne similaire. Vous avez même ajouté à la liste maudite les plombiers de l’urgence, les serruriers de minuit et les vendeurs de pompes à chaleur, de cheminées à insert et de toitures photovoltaïques. Un court instant, vous aviez pensé inclure les courtiers en placements défiscalisés, mais vous avez réalisé que vos enfants n’étaient pas assez stupides pour tomber dans ce genre de panneau.

Pourtant, ce que vous n’avez pas fait, car il n’y avait pas encore lieu de le faire, ce que vos enfants feront bientôt pour les leurs et qu’ils auraient dû faire pour vous, c’est d’instaurer une méfiance extrême et définitive envers Continuer la lecture de Je hais SFR et NUMERICABLE (Critique aisée n°68)

Seul sur Mars (Critique aisée n°67)

Seul sur Mars (The Martian)
Ridley Scott-2015
Matt Damon

Eh bien, moi, j’ai trouvé ça pas mal du tout.

On m’avait dit, tu verras, c’est long, il ne se passe presque rien, on s’ennuie. Pour ce qui est de la longueur insupportable, j’avais déjà donné avec Les huit salopards , dont j’ai dit tout le bien qu’ils méritent. (Je profite de cette occasion pour souligner que les quatre critiques du Masque et la Plume se sont montrés tous d’accord avec moi. Danièle Heymann a même dit de la musique de Morricone qu’elle en avait jusque-là). Pour ce qui est de la longueur honorable, j’avais aussi donné avec The Revenant, dont vous ne lirez ma critique que prochainement, le film n’étant pas encore sorti. Enfin, avec Le pont des espions, tout en admirant la technique du réalisateur, je m’étais légèrement ennuyé.

Eh bien, dans ce film dans lequel un type seul sur la planète Mars passe presque deux ans à faire pousser des pommes de terre, je ne me suis pas Continuer la lecture de Seul sur Mars (Critique aisée n°67)