Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Equlibrer le budget

On sait ce que veut dire équilibrer le budget de l’État : c’est jeter sans cesse de nouveaux aliments dans un organisme, dans un mécanisme de toutes parts crevé, de toutes parts usurpé, de toutes parts volés, dans un mécanisme à rendement minimum, à usure, à frottement maximum, dans le mécanisme industriel à beaucoup près le plus barbare que nous présente l’organisation industrielle moderne.
Charles Peguy  – Pensées – éd. Gallimard, coll. « nrf , 1934

Il reste à espérer qu’Emmanuel Macron ait lu Charles Péguy.

Le lac de Whistle Stop

Morceau choisi
 Vous allez lire une courte histoire extraite du roman de Fannie Flag dont on a tiré le film « Beignets de Tomates Vertes (Fried Green Tomatoes) ». Je ne vous cacherai pas qu’avec « Potins de femmes (Steel Magolias) », « Frankie and Johnny », « Vacances Romaines », « Sept Ans de Réflexion », « La Garçonnière (The apartment) », Beignets de Tomates Vertes est la comédie sentimentale américaine que je préfère. 
Nous sommes en Alabama et Idgie, l’une des deux héroïnes, a pour habitude de raconter des histoires, des histoires du Sud. Voici, selon moi, la plus belle :

—Vous voyez ce grand champ là-devant ?
—Oui, m’dame.
-—Il y a des années, c’était le plus beau lac de Whistle Stop… En été on venait s’y baigner et y pêcher… On pouvait faire des promenades si on voulait. (Elle secoua la tête avec tristesse.) C’est sûr qu’il nous manque.
Smokey contemplait le champ d’un air perplexe.
—Qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est asséché ?
Elle lui offrit une cigarette, lui donna du feu.
—Non, c’est pire que ça. C’était un mois de novembre, et un vol de canards s’est abattu en plein milieu du lac. Oh, ils étaient nombreux, une bonne cinquantaine, et alors qu’ils barbotaient tranquillement cet après-midi-là, il s’est produit un drôle de truc. La température est tombée si vite, mais si vite, que tout le lac a gelé… une masse de glace dure comme la pierre… en quelques secondes. Oui, juste le temps de compter jusqu’à trois…
Smokey la regarda, éberlué.
—C’est vrai ?
—Et comment!
—Ça les a tués raide les canards, alors.
—Non, pourquoi ? répliqua Idgie. Ils se sont envolés et ont emporté le lac avec eux. Et de puis ce jour-là, ce lac doit se trouver quelque part en Géorgie…
Smokey se tourna vers elle et, comprenant qu’elle l’avait bien fait marcher, il éclata si brusquement de rire qu’il manqua s’étrangler, et Idgie dut lui taper dans le dos.

NB 1 : Ne manquez ce film sous aucun prétexte.
NB 2 : Cette galéjade me fait penser à celles qu’inventait Goscinny dans l’un des albums de Lucky Luke. Il les faisait dire par le pilote du Daisy Bell, bateau à roue qui remontait le Mississippi, dont les brutales variations de niveau sont légendaires. Ned raconte :
—Cette année là, le niveau du fleuve est tombé si vite que les poissons se sont fracassé le crâne sur le fond.
—Cette année là, le niveau du fleuve était tombé si bas qu’on ne naviguait que le matin, grâce à la rosée.
NB 3 : Ne manquez pas les Lucky Luke du temps de Goscinny.

L’Art des Snobs

Aucun roman (La Recherche du Temps Perdu) ne détruit plus simplement que le sien (Marcel Proust) une légende d’après laquelle l’oisiveté, la richesse, le confinement dans un cercle étroit de relations personnelles constitueraient des conditions propices à l’épanouissement des qualités de l’esprit et à la finesse des manières.
(…)
Il ressort donc de la Recherche que l’oisiveté et l’argent n’affinent par le goût, mais au contraire forcent contre leur goût à s’occuper d’art quantité de malheureux qui, sans nécessité de sauver la face, n’eussent jamais été condamnés à ce supplice et auraient du même coup épargné à autrui celui de les écouter. Leur dénuement eu rendu inutile la production qui leur est spécialement destinée : la littérature décaféinée, la peinture prédigérée, et en général l’avant-garde rétrospective.  Proust détruit le paradoxe de la fonction sociale des snobs, le mythe de la purification héréditaire du goût, et montre que l’éducation aristocratique et grande-bourgeoise conduit moins souvent au Louvre qu’à la galerie Charpentier.

Jean François Revel – Sur Proust (Julliard, 1960)

Flaubert au travail

Morceau choisi

Voici un les 5 versions de travail et la version définitive d’un très court extrait de Madame Bovary. Dans ce passage, Flaubert décrit le panorama de la ville de Rouen découvert par Emma Bovary lorsqu’elle se rend à Rouen pour y rejoindre son amant Léon Dupuis.
L’examen des six versions de ce qui n’est que l’un des paragraphes qui compose la description de ce paysage met en évidence l’ampleur du travail de réécriture, de dilatation puis de condensation  auquel se livrait le grand Gustave avant de se montrer satisfait.

1

Toute la ville apparaissait.

Descendant en amphithéâtre, noyée dans le brouillard… Entre deux lacs, le champ de Mars, lac blanc à gauche, et la prairie de Bapaume à droite, tandis que, du côté de Guivelly, les maisons allaient indéfiniment jusqu’au môle, à l’horizon qui remontait. La rivière pleine jusqu’au bord. Sa courbe. Les bateaux dessus. Forêt de mâts rayant le ciel gris dans hauteur de bord, aplatis, étant vus à vol d’oiseau et avec une immobilité d’estampe. Les îles sans feuilles comme de grands poissons noirs arrêtés….

 

On longeait un grand mur, et la ville entière apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre jusqu’au fleuve et perdue dans le brouillard, elle semblait resserrée entre deux lacs, le champ de Mars à gauche qui était blanc, et la prairie de Bapaume à droite, qui était verte, tandis qu’elle s’étalait (s’élargissait) au-dessous et peu à peu s’éparpillait inégalement, elle se répandait en filets, comme de grandes rainures jusqu’à l’horizon, traversée par une barre d’un livide sombre : la forêt des sapins. Ainsi vue d’en haut et presque à vol d’oiseau (d’horizon), la Seine, pleine jusqu’au bord, arrondissant sa courbe, semblait ne pas couler. Les navires tassés contre les maisons avaient l’air aplatis sur l’eau, et leurs mâts, comme une forêt d’aiguilles, perçaient le ciel gris avec une immobilité d’estampe, et les longues îles sans feuilles semblaient çà et là sur la rivière de grands poissons noirs arrêtés.

3

Enfin, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts confusément, qui allaient en s’interrompant çà et là. La campagne prolongeait inégalement ses constructions blanches jusqu’au renflement de l’horizon (jusqu’à l’extrémité du paysage que terminait comme une longue barre verte la forêt des sapins). Ainsi vu d’en haut et presque à vol d’oiseau, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture. La Seine, pleine jusqu’aux bords arrondissait (allongeait) sa courbe au pied des coteaux verts. Les navires du port, tassés tous ensemble à l’ancre, aplatis sur l’eau, restaient avec une immobilité d’estampe. Les îles de forme ovale semblaient de grands poissons noirs arrêtés.

4

D’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts confusément ; puis elle rayait (les prairies) la pleine campagne, avec le prolongement multiplié de ses constructions plus blanches, qui s’arrêtaient à la fois inégalement éparpillées, et ensuite, une large surface verte, que coupait comme une barre sombre la forêt de sapins, montait toujours d’un mouvement égal et monotone jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut (et presque perpendiculairement) le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture. Les navires du port, que l’on eût crus aplatis sur l’eau, se tassaient dans un coin, amarrés contre les maisons, avec leurs mâts plus serrés qu’un bataillon d’aiguilles. Le fleuve, plein jusqu’au bord, s’arrondissait largement au pied des coteaux, des collines vertes, et les îles de forme ovale semblaient de grands poissons noirs arrêtés.

 5

Elle longeait un mur et la ville entière apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne que traversait comme une ligne sombre la forêt des sapins, remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la ligne indécise du ciel pâle. Ainsi vu presque perpendiculairement, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture : les navires ancrés avec leurs mâts, tassaient leurs mâts comme une forêt d’aiguilles ; le fleuve plein jusqu’aux bords, s’arrondissait largement au pied des collines vertes et les îles, de forme oblongue, semblaient être sur l’eau, de grands poissons noirs arrêtés.

 

Version définitive

Puis, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés.

N.B. J’ai perdu le nom de l’auteur qui a recueilli ces différentes versions. S’il a lu ces lignes, ce qui serait fort étonnant mais très épatant tout à la fois, qu’il veuille bien m’en excuser et se signaler au Journal des Coutheillas pour que justice lui soit rendue.

 

Drunk driving is safer than drunk walking

Dans le cadre de la lutte contre les idées reçues, voici la traduction partielle d’un article paru récemment aux USA.

Résumé :
Chaque mile parcouru à pied en état d’ivresse est huit fois plus dangereux que le même mile parcouru au volant dans le même état. 

Imaginez que vous soyez à une soirée chez un ami. Il habite à un mile (1,609 km) de chez vous. Vous avez passé une très bonne soirée, probablement parce que vous avez bu quatre verres de vin. Maintenant, la réception se termine et les amis s’en vont. Tout en finissant votre dernier verre, vous extrayez vos clés de voiture de votre poche et brusquement, vous réalisez que c’est une mauvaise idée : vous n’êtes pas en état de conduire pour rentrer chez vous.

Pendant des décennies, nous avons été informés des risques qu’il y a à conduire sous l’empire de l’alcool. Aux Etats Unis, plus de trente pour cent (30%) des accidents mortels de circulation impliquent au moins un conducteur ivre. Pendant les heures très tardives, au moment où l’usage de l’alcool est le plus grand, cette proportion monte à près de 60 pour cent. Globalement, c’est une proportion de 1 mile sur 140 qui est conduit en état d’ivresse, soit 21 milliards de miles chaque année.

(…)

Mais, revenons à cette soirée chez vos amis. Vous avez pris ce qui semble être la décision la plus facile de votre vie : au lieu de conduire Continuer la lecture de Drunk driving is safer than drunk walking