Archives de catégorie : Fiction

L’affaire Blaireau

Ce texte, pour le moment anonyme, est présenté dans le cadre du Jeu de l’Incipit lancé ces jours derniers. Demain, un troisième  texte, tout aussi anonyme, sera publié : Au service du Prince.

L’affaire Blaireau

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait (1) des effluves pestilentiels venant de la station d’épuration à proximité de la maison délabrée où il avait passé une nuit désagréable. Le matin enfin venu, il avala en bas, au rez-de-chaussée, un café infecte mélangé avec ce qu’il restait de sa bouteille de wiskey entamée la veille, et de retour à l’étage il était d’une humeur exécrable, jurant à voix haute que l’on ne l’y reprendrait plus car les commanditaires de sa mission à Dublin l’avaient tout simplement humilié, lui un irlandais de pure race.

Buck Mulligan était en effet un irlandais du comté de Galway, fier de l’être et pointilleux sur ses origines gaéliques. Il ressemblait Continuer la lecture de L’affaire Blaireau

Ce soir, à Samarcande

Ce texte, pour le moment anonyme, est présenté dans le cadre du Jeu de l’Incipit lancé ces jours derniers. Demain, un autre texte, tout aussi anonyme, sera publié : L’affaire Blaireau.

Ce soir, à Samarcande

 En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait (1) de petites volutes de poussière voletant devant lui dans le couloir qui menait à la chambre qu’il s’était choisie quelques jours auparavant. Buck accrocha le miroir à la poignée de la fenêtre ouverte, se contempla un instant et, satisfait, commença à se raser. La température était encore agréable ; il fallait en profiter car les degrés n’allaient pas tarder à grimper vers la centaine et au-delà.  Planté face au désert, Buck admirait le paysage tout en réfléchissant. Il pensait à tout ce qu’il avait vécu en plus de trois ans de cavale à travers le pays.

« Tout ça, c’est pas vraiment de ma faute, se disait-il. Ça a commencé avec cette foutue attaque de Pearl Harbour. Salopards de Japonais ! Alors, à la mobilisation générale, moi, je voulais bien faire comme les autres, passer des visites médicales, me faire couper les cheveux à ras, porter des vêtements de ploucs, dormir dans des dortoirs remplis de pèquenauds, me faire engueuler par tous Continuer la lecture de Ce soir, à Samarcande

Le Cujas – Chapitre 3 – Armelle Poder

Il y en a qui n’aiment pas lire les histoires par petits bouts, alors, pour ceux-là, je livre aujourd’hui en un seul morceau la totalité du chapitre 3, entièrement consacré à Armelle Poder, alias Simone Renoir. Elle vaut bien ça. 

Oui, oui. C’est bien moi sur la photo. Mais comment vous m’avez trouvée ? Vous êtes flic ou quoi ? Ce que j’peux être bête, quand même ! Si vous étiez flic, vous m’auriez pas offert un verre avant de me montrer la photo. Et puis, avec votre accent, vous pouvez pas être flic, en tout cas pas flic d’ici. Alors, vous êtes quoi ?

Ah, Américain ?  Et photographe ? Et aussi écrivain ? Et journaliste ? C’est tout, oui ? Alors comme ça, vous êtes un écrivain journaliste photographe américain. Et qu’est-ce qui me vaut l’honneur… ? Vous voulez faire des photos de moi ? Des photos de nu, bien sûr. Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 3 – Armelle Poder

Le Cujas (10)

(…) Il est parti en me laissant un peu d’argent sur la table et en me disant qu’il comptait sur moi le lendemain au Marquis, parce que sans Sammy et sans moi, il s’en sortait plus. Le lendemain, je suis allée au Marquis. Personne n’avait de nouvelles de Sammy. J’ai repris le boulot. Y a que ça de vrai, le boulot, pour vous changer les idées quand ça va pas, mais tous les jours, j’attendais des nouvelles et rien. Et puis un soir, y a Casquette qui m’emmène à La Closerie.

Chapitre 3 – Armelle Poder

Sixième partie

C’est plutôt chic comme endroit, La Closerie. Vous connaissez ? On prend l’apéritif, et vlan ! il me balance tout à trac qu’il a des nouvelles pour moi, des mauvaises, qu’il ajoute : un officier allemand, un habitué du Marquis, a fait des recherches ; Sammy est resté trois jours à Drancy et puis il a été embarqué dans un convoi pour la Pologne ; Treblinka, un camp dont personne ne sortait jamais ; l’officier était désolé mais il avait appris trop tard l’arrestation de Sammy et maintenant, il ne pouvait plus rien faire. J’écoutais Casquette et je sentais le froid qui m’envahissait. Et Casquette parlait, parlait, doucement, gentiment, et moi je voulais pas entendre et j’avais de plus en plus froid, et je buvais, je buvais, je buvais. Il paraît que je suis tombée dans les pommes. Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillée chez moi, dans mon lit, avec Casquette qui Continuer la lecture de Le Cujas (10)

Le Cujas (9)

Après, il est rentré à Vaugirard pour faire sa valise et moi j’ai passé un coup de fil à Sammy pour lui annoncer la couleur. Au début, l’était pas content-content, Sammy, mais il a bien fallu qu’il se fasse une raison, surtout après qu’on soit passé chez Motsch pour lui acheter un nouveau chapeau. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fini avec Antoine. C’est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous voulez toujours pas monter ? Non ?

Chapitre 3 – Armelle Poder

 Cinquième partie

Ensuite ? Ensuite quoi ? Moi ? Ben, j’ai repris ma vie d’avant, avec Sammy, la rue Bréa, le trottoir, mais j’ai jamais retrouvé un monsieur comme Antoine, ça non. Et puis la crise est arrivée.

La crise ? Ben, la mobilisation, quoi ! Aout 39 ? Vous êtes au courant quand même ? Mobilisation générale ! Fin aout, la moitié des hommes en âge de consommer qui partent en guerre, enfin… en drôle de guerre plutôt. En tout cas, pour nous les filles, c’était la crise. Et puis, voilà Sammy qui part aussi. Bon, lui, il revenu au bout d’un mois seulement. Le Suédois lui avait passé une drogue à prendre au bon Continuer la lecture de Le Cujas (9)

Le Cujas (8)

De temps en temps, je retournais rue Bréa pour passer quelques heures avec Sammy, qu’est-ce que vous voulez ? C’était mon mec à moi. Mais j’avais complètement arrêté le trottoir. D’abord, j’avais plus le temps. Et puis, pourquoi que je serais montée avec plein de caves alors que je gagnais plus avec un seul, et dans le confort par-dessus le marché. Antoine n’y voyait que du feu, Sammy recevait son dû et moi, ça me reposait. Tout le monde était content.

Chapitre 3 – Armelle Poder 

Quatrième partie

Le matin, vers dix heures, on allait prendre le petit déjeuner dans un café du quartier, le Cujas le plus souvent, celui qu’est sur la photo, justement. Un jour, quand on est arrivé au Cujas, j’ai vu que Sammy et Casquette étaient déjà installés à la terrasse. Plus tard, il m’a dit qu’il était jaloux et qu’il voulait casser la figure à Antoine et que c’était pour ça qu’il avait amené Casquette avec lui. J’étais à la fois furieuse parce qu’il allait tout gâcher, et heureuse parce qu’il était jaloux et que ça prouvait qu’il m’aimait un peu. Je craignais une bagarre mais, finalement, il s’est rien passé. Peut-être que Sammy a réfléchi quand il a vu qu’avec nous il y avait un ami d’Antoine, Georges, le type en costume bleu sur la photo, un costaud. En tout cas, quand on s’est assis à la table d’à côté, Sammy a pas moufté. Antoine, lui, il l’a bien reconnu. Il a soulevé légèrement son chapeau en disant : « Messieurs… » et ça n’a pas été plus loin. Un vrai gentleman, je vous dis. Et puis, il y a un jeune type qui est arrivé sur le Boul Mich’. Il a demandé s’il pouvait prendre des photos, on lui a dit oui, et Continuer la lecture de Le Cujas (8)

Le Cujas (7)

Après le homard, Sammy est parti aux W.C. En revenant, il a raconté qu’il avait passé un coup de téléphone à son associé et qu’il fallait qu’il rentre d’urgence à Paris : « Les affaires, vous comprenez… » Sammy est parti avec la voiture et Antoine et moi, après l’omelette norvégienne, on est allé marcher sur la plage. Vers minuit, j’étais dans sa chambre…

Chapitre 3 – Armelle Poder

Troisième partie

Antoine ? Je vous ai dit que c’était un bourgeois tout à l’heure. Mais en fait, non. C’était un aristo, un vrai, avec de la branche : le nom à rallonge, la chevalière, le château de famille, la fortune de famille et tout le toutim. Antoine Bompar de Colmont… Il était à l’hôtel pour le weekend avec sa mère. Il a commandé le petit-déjeuner dans la chambre et pendant que je beurrais mes tartines — je mange beaucoup le matin parce que l’amour, moi ça me creuse — il m’a dit : « Simone, mon petit  » — c’était plutôt rigolo parce qu’on on avait le même âge — « Simone, mon petit, vous êtes une jeune fille épatante. Ça faisait longtemps que je n’avais pas passé une aussi bonne soirée, ni une aussi bonne nuit. Vous me plaisez beaucoup. Maintenant, il reste à savoir si Continuer la lecture de Le Cujas (7)

Le Cujas (6)

Avec tout ça, j’étais plutôt à l’aise… vous pensez, une chambre à Neuilly, un salaire pas trop mal, des à-cotés copieux… Simone Renoir… j’étais le centre d’une petite bande de copines, on sortait, on s’amusait bien ; de temps en temps, on se trouvait un beau mec ou un type gentil pour changer,  mais ça durait pas. D’ailleurs, on voulait pas que ça dure. Pas question de s’attacher à un homme. On voulait trop garder notre liberté, s’amuser. C’était la bonne vie, quoi !

Chapitre 3 – Armelle Poder

Deuxième partie

Et puis, j’ai rencontré Sammy. Ça s’est passé un soir à La Coupole. On venait de remonter du Romeo, le dancing qu’est sous la brasserie ; on a rassemblé des tables et on a commandé des huitres et des saucisses. Dans la bousculade pour s’installer, y a un type que je connaissais pas qu’a viré Claudine — c’était ma meilleure amie — pour s’asseoir à côté de moi.  J’ai gueulé un peu, pour le principe, mais comme le gars était plutôt beau mec, j’ai pas râlé longtemps. C’était Sammy. On s’est mis à discuter et ça a été le coup de foudre, tout de suite. Au bout d’une heure, on a planté tout le monde et on a pris une chambre à l’Hôtel Léopold. A dix-neuf ans, j’avais déjà eu quelques bonshommes dans ma vie, mais des comme lui, jamais. Tu parles d’une secousse ! Je vous l’ai dit, un expert dans le déduit. Et du charme avec ça. Les premiers mois surtout. Au début, il m’invitait partout, Le Café de la Paix, La Closerie, Charlot 1er, Le Moulin Rouge, même le Lido, une fois.  La grande vie, quoi ! « Tu sors avec un prince ! » qu’il me disait. Ses affaires d’import-export marchaient bien. Mais d’un seul coup, à cause Continuer la lecture de Le Cujas (6)

Le Cujas (5)

Chapitre 3 – Armelle Poder

Première partie

Oui, oui. C’est bien moi sur la photo. Mais comment vous m’avez trouvée ? Vous êtes flic ou quoi ? Ce que j’peux être bête, quand même ! Si vous étiez flic, vous m’auriez pas offert un verre avant de me montrer la photo. Et puis, avec votre accent, vous pouvez pas être flic, en tout cas pas flic d’ici. Alors, vous êtes quoi ?

Ah, Américain ?  Et photographe ? Et aussi écrivain ? Et journaliste ? C’est tout, oui ? Alors comme ça, vous êtes un écrivain journaliste photographe américain. Et qu’est-ce qui me vaut l’honneur… ? Vous voulez faire des photos de moi ? Des photos de nu, bien sûr. Oh, vous savez, j’ai l’habitude, j’ai même de l’expérience. J’ai posé pour des tas de peintres dans le quartier et même une fois pour Monsieur Foujita. J’avais pas vingt ans. Il était gentil, Monsieur Foujita. Il mettait un peu les Continuer la lecture de Le Cujas (5)

Le Cujas – Chapitres 1 et 2

Le Cujas
51 Bd Saint Michel Paris 5°
Mardi 5 mai 1935

 

Chapitre 1 – Marcel Marteau

Moi, c’est Marteau, Marcel Marteau, né le 12 octobre 1882 à Ivry sur Seine, artisan ébéniste. Ça va faire trente-huit ans que j’ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C’est moi, là, sur la photo. Je suis au bar, à moitié caché par la vitrine. La patronne l’avait rabattue contre le mur. Ça prouve qu’il devait faire bon ce jour-là. Ah ? C’était en mai, vous dites ? En 1935 ? Alors, j’avais cinquante-trois ans. Je vais en avoir bientôt soixante-sept. Cinquante-trois ans ! Je tenais encore la forme à cette époque. Aujourd’hui, c’est plus pareil, forcément. Enfin… Le Cujas ! C’est des souvenirs, ça, le Cujas ! Vous me croirez si vous voulez, mais depuis mon installation rue Monsieur le Prince — c’était vers la fin 1910 — j’y venais tous les jours, au Cujas. À l’époque, je couchais au fond de mon atelier. Alors, forcément, je commençais à travailler de bonne heure, vers six heures du matin, par là. Et vers les dix heures, j’avais toujours Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitres 1 et 2