Ce texte, pour le moment anonyme, est présenté dans le cadre du Jeu de l’Incipit lancé ces jours derniers. Demain, un troisième texte, tout aussi anonyme, sera publié : Au service du Prince.
L’affaire Blaireau
En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait (1) des effluves pestilentiels venant de la station d’épuration à proximité de la maison délabrée où il avait passé une nuit désagréable. Le matin enfin venu, il avala en bas, au rez-de-chaussée, un café infecte mélangé avec ce qu’il restait de sa bouteille de wiskey entamée la veille, et de retour à l’étage il était d’une humeur exécrable, jurant à voix haute que l’on ne l’y reprendrait plus car les commanditaires de sa mission à Dublin l’avaient tout simplement humilié, lui un irlandais de pure race.
Buck Mulligan était en effet un irlandais du comté de Galway, fier de l’être et pointilleux sur ses origines gaéliques. Il ressemblait Continuer la lecture de L’affaire Blaireau
Oui, oui. C’est bien moi sur la photo. Mais comment vous m’avez trouvée ? Vous êtes flic ou quoi ? Ce que j’peux être bête, quand même ! Si vous étiez flic, vous m’auriez pas offert un verre avant de me montrer la photo. Et puis, avec votre accent, vous pouvez pas être flic, en tout cas pas flic d’ici. Alors, vous êtes quoi ?
Moi, c’est Marteau, Marcel Marteau, né le 12 octobre 1882 à Ivry sur Seine, artisan ébéniste. Ça va faire trente-huit ans que j’ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C’est moi, là, sur la photo. Je suis au bar, à moitié caché par la vitrine. La patronne l’avait rabattue contre le mur. Ça prouve qu’il devait faire bon ce jour-là. Ah ? C’était en mai, vous dites ? En 1935 ? Alors, j’avais cinquante-trois ans. Je vais en avoir bientôt soixante-sept. Cinquante-trois ans ! Je tenais encore la forme à cette époque. Aujourd’hui, c’est plus pareil, forcément. Enfin… Le Cujas ! C’est des souvenirs, ça, le Cujas ! Vous me croirez si vous voulez, mais depuis mon installation rue Monsieur le Prince — c’était vers la fin 1910 — j’y venais tous les jours, au Cujas. À l’époque, je couchais au fond de mon atelier. Alors, forcément, je commençais à travailler de bonne heure, vers six heures du matin, par là. Et vers les dix heures, j’avais toujours