Archives de catégorie : Récit

J’ai dix ans (Chap.3)

3-Un petit livre vert

Devant ce premier contact raté, Madeleine ne sait plus trop quoi faire de moi. Elle me raccompagne à ma chambre et me demande de trouver pour m’occuper, car elle doit faire ceci ou cela, un livre dans la petite bibliothèque  en faux acajou qui est fixée au-dessus du lit. Je ne suis pas un grand lecteur, je préfère les Dinky Toys, mais je fais semblant de m’intéresser aux livres pour pouvoir rester un peu tranquille.
Une fois seul, je tourne dans la chambre à la recherche de quelque chose à faire. Une chaise basse, une petite table sur trépied avec un crapaud en fonte la gueule ouverte posé sur un napperon en dentelle, ma valise pas encore défaite. La fenêtre a été ménagée dans la pente du toit qui forme le plafond de la chambre. Même en montant sur le lit, on ne voit rien d’autre que le ciel. Puisque je suis debout sur le lit, je reviens à la bibliothèque et j’examine le dos des livres bien rangés. Quelques centimètres de dos verts, quelques centimètres de dos roses, quelques centimètres de dos multicolores. Je découvre d’un coup la Bibliothèque Verte, la Bibliothèque Rose et le reste de l’édition française. Je prends quelques livres au hasard, les feuillette, cherche des images, lis parfois quelques lignes. Je finis par en prendre un,  un vert car j’ai compris que les roses, c’est plutôt pour les filles, et je l’ouvre à la première page:

« Chapitre 1. La piste de la viande.

De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante. »

Je me laisse tomber assis sur le lit.

« Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s’accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques dans le jour qui pâlissait. « 

Fatidiques ?

« La terre n’était qu’une désolation infinie et sans vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée… »

Dehors, un éclair. Je regarde la fenêtre. Un long roulement de tonnerre. Je lance le livre à l’autre bout de la chambre, je saute du lit, descend l’escalier à toute vitesse, traverse le couloir, ouvre la porte et me retrouve sur la terrasse. C’est un orage. J’ai toujours aimé les orages. C’est un spectacle grandiose que, dans nos régions, la nature ne nous offre pas assez souvent et dont il faut profiter. Debout sur la terrasse, les jambes un peu écartées, les deux mains accrochées à la balustrade, je fais face à la tempête qui approche. J’aime les orages, je vais être servi.
(à suivre)

Publication du Chapitre 4: le 26 mai

Voir aussi « J’ai dix ans » texte intégral

J’ai dix ans (Chap.2)

2-Exil

Me voilà donc embarqué dans la 203 noire à double carburateur qui fonce vers la Normandie par la route de Quarante Sous. Papa est au volant. Il fume silencieusement et de manière continue. A côté de lui, Maman essaie de maintenir la bonne humeur dans la voiture. Enfoncé au plus profond de la banquette arrière, je ne réponds à ses tentatives de conversation que par des grognements. J’ai bien l’intention de ne pas descendre de cette voiture.

Cette promesse que je me suis faite,  je suis bien incapable de la tenir une fois arrivé. Accueillis de façon joyeuse un peu forcée par les Levallois, mes parents répondent sur le même ton en jetant des coups d’œil de mon côté pour voir si j’accroche à l’enthousiasme général. Au bout d’un temps assez bref, la gêne s’installe devant mon silence renfrogné et il est décidé de visiter la maison.
Les Levallois habitent la première maison de Touffreville sur la gauche, en surplomb de la route qui va de Lisors à Ménesqueville. Au ras de la chaussée, il y a un tout petit magasin dont la vitrine expose dans la poussière un lavabo, deux ou trois robinets, quelques tuyaux, raccords et colliers de serrage. Une enseigne émaillée Butagaz pend au-dessus de la porte. Comme il y a très peu d’espace entre la façade et la route, la fourgonnette  est toujours garée collée contre le magasin, de telle sorte qu’il est impossible d’en ouvrir la porte ou même d’apercevoir le contenu de la vitrine. Ça ne semble pas préoccuper Monsieur Levallois, car aucun client ne vient jamais au magasin. Un escalier raide, creusé à flanc de talus, conduit jusqu’à la partie haute du terrain. La maison est à gauche et le jardin qui fait face à la maison ne comporte qu’une seule platebande de géraniums. Le reste de la surface est occupé par un grand potager, dont le gravier de l’allée centrale est soigneusement ratissé, et un poulailler entouré et recouvert d’un grillage maillé. Contrairement au reste du jardin, le poulailler donne une impression de désordre et de saleté. Le sol de terre battue, de marron clair à marron foncé, est luisant comme s’il avait été verni, et les perchoirs sont de travers ou cassés et couverts de crottes de poule. Il n’y a pas de clapier pour lapins. Tout en haut du terrain, passe la voie ferrée étroite empruntée deux fois par jour par le petit train laitier.
La maison n’est pas grande. Un escalier d’une demie volée mène à une terrasse à peine plus large que notre balcon du boulevard de Port Royal. Elle court le long de la façade et se retourne sur l’un des côtés. On entre par un couloir éclairé grâce au verre cathédrale jaune de la porte. Il y a un porte-manteau à miroirs biseautés à gauche et un escalier ciré au fond. La grande cuisine est à droite, la salle à manger à gauche avec la chambre en enfilade. De ces trois pièces, seule la cuisine possède une porte-fenêtre donnant sur la terrasse. En dessous, en demi-sous-sol, la cave et un atelier. A l’étage,  deux chambres, dont la plus petite va être la mienne pour deux longues semaines.

Au cours de la visite, au milieu des exclamations de joie et d’admiration devant telle disposition si ingénieuse ou telle décoration à l’effet si ravissant, j’ai deviné la teneur de ces conciliabules à demi-mots par lesquels les adultes croient qu’ils abusent les enfants inquiets des manœuvres qu’ils voient se dessiner contre leur volonté. Soudain, mes parents réalisent  combien il est tard et combien il est urgent de partir sans plus attendre s’ils veulent pouvoir remplir cette obligation impérative mais imprécise qui leur est imposée.

Ils sont partis dans un seul mouvement, comme aspirés par la voiture. Il est quatre heures. La nuit est encore loin. La fin de l’après-midi va être  interminable, aucun de nous trois ne sachant comment se comporter avec l’autre. Monsieur Levallois choisit la fuite et va bricoler dans son atelier. On entend bientôt les longues plaintes suraigües de la meuleuse. Madeleine décide de me présenter aux poules et nous entrons dans le poulailler en poussant la porte grillagée qui se rabat et rebondit contre son cadre sous l’effet d’un ressort. Bien que je trouve  ces bestioles bruyantes, disgracieuses et stupides, je fais un effort pour les approcher. A les voir s’enfuir devant moi en  criant, on peut penser qu’elles en ont tout autant à mon service.

(à suivre)

Publication du Chapitre 3 : le 24 mai

Voir aussi « J’ai dix ans » texte intégral

J’ai dix ans (Chap.1)

1-Grandes vacances
Comme Souchon, je sais que c’est pas vrai, mais j’ai dix ans. Peut-être onze. Les grandes vacances sont commencées depuis déjà longtemps mais la rentrée, fixée au 2 octobre, est encore à perte de vue. Ça me permet d’effacer facilement la vague angoisse du passage en sixième dont on m’a dressé un tableau terrifiant.
Les premiers jours de Juillet ont été merveilleux. Je suis resté à Paris. Il a fait beau et chaud, j’ai fait du patin à roulettes sur le boulevard, j’ai fait naviguer des voiliers sur le bassin du Luxembourg, je me suis baigné dans la fontaine Carpeaux, je suis allé deux fois chez mon ami René-Jean où nous avons mis le feu à un petit bois le long de la voie ferrée, fumé des baguettes de sureau et lancé des pétards sur la bande d’Andrésy-le-Bas, je suis allé une fois au guignol, deux fois au cinéma ( Le Corsaire Rouge! La Guerre des Mondes !) et j’ai vu le feu d’artifice du 14 juillet dans le jardin des Tuileries. C’était chouette.

Après, c’était moins bien, mais pas mal quand même. Un mois à Saint-Brévin-l’Océan. Hôtel des Tamaris, construction d’avant-guerre en bord de plage, ses chambres avec balcon et vue sur mer ou sans balcon et vue sur jardin, sa terrasse à balustrades en ciment blanc imitation bois et sa salle à manger panoramique d’où, tous les soirs, nous guetterons le rayon vert et les marsouins. Nous sommes arrivés là par le train en deuxième classe, ce qui permet de regarder de haut les passagers de la troisième classe, puis en autocar Chausson. Je partage une chambre sur mer avec Maman. Ma soeur et notre cousine sont dans une chambre sur jardin à un autre étage. Je crois  que ça arrange ces deux grandes filles qui vivent à mille lieues de moi. Papa n’est pas là, il ne vient jamais en vacances avec nous. On me dit qu’il viendra peut-être passer deux ou trois  jours. Quand? Bientôt.
Parasol bleu, ballon rouge, seau et pelle jaunes, casquette assortie jaune-rouge-bleu, sac de billes, coureurs cyclistes de plomb, j’ai tout l’équipement. Mais la plage, tous les jours, c’est un peu ennuyeux. Club des Marsouins, jeu de la chandelle, gymnastique suédoise, leçon de natation…Heureusement, il y aura le concours de châteaux de sable du Figaro, le passage du Tour de France et la promenade aux îles.

Nous rentrons à la maison juste après le 15 août et je me vois déjà avec plaisir reprendre mes activités parisiennes jusqu’à la rentrée. Mais une mauvaise surprise m’y attend. Mes parents ont décidé de me confier pour une quinzaine de jours aux Levallois. Désespoir.

Les Levallois vivent à Touffreville, un tout petit village en bordure de la forêt de Lyons. (C’est là que mes parents louent à l’Etat une maison forestière, jolie mais rudimentaire – il n’y a pas d’eau courante. )  Elle, c’est Madeleine. Maman l’emploie comme femme de ménage. Elle arrive à la maison en mobylette ou avec sa fourgonnette 2CV quand elle apporte les bidons d’eau potable. Elle m´impressionne car, contrairement à notre bonne de Paris, respectueuse et stupide, elle parle haut, d’égale à égale avec Maman qui semble même un peu intimidée par cette femme énergique qui dirige son colosse de mari comme elle l’entend.
Monsieur Levallois, dont j’ai toujours ignoré le prénom, est très grand, un peu gros et très fort. Il est aussi un peu plombier et gère un petit dépôt de gaz butane. On le voit souvent charger sans effort les grosses bouteilles bleues dans la 2CV qui plie sous le poids. Il parle peu. Il fait du bruit en respirant par le nez.

Je n’ai pas du tout envie de perdre une partie de mes vacances avec ce couple sans chien, sans enfant, ni citadin ni paysan, si différent. Mes protestations se heurtent aux descriptions enthousiastes que l’on me fait du bon air et de la vie simple et campagnarde au milieu des poules et des lapins
– Et des bouteilles de butane ! ajoute ironiquement mon père qui croit que je ne l’entends pas.
(à suivre)

Publication du chapitre 2: lundi 19 mai

J’aime la chasse

J’ai toujours aimé la chasse. Je ne la pratique plus depuis une vingtaine d’années, mais je continue à l’aimer.
J’aime la chasse.
Ce n’est plus très bien porté, mais je l’affirme quand j’en ai l’occasion. Je ne me sens pas obligé de la défendre. Je l’affirme, c’est tout.
J’aime la chasse.
J’ai commencé très jeune, avec mon père, en Sologne. Il chassait alors à Viglain, près de Sully sur Loire. De Viglain, je n’ai pas beaucoup de souvenirs, si ce n’est celui de mon premier coup de fusil sur une plaque de glace appuyée contre un arbre. C’était un fusil à chiens que mon père m’avait fait épauler et m’aidait à tenir en joue (est-il nécessaire de préciser qu’un fusil à chiens n’est pas une arme faite pour tirer sur les chiens, mais un fusil dont les percuteurs sont extérieurs et se situent au-dessus de chaque canon juxtaposé?). Sous l’effet du recul, ces deux méchants crochets métalliques étaient venus heurter mon nez avec une grande vigueur. Bien entendu, je m’étais mis aussitôt à pleurer et à saigner du nez.

Je me souviens mieux de Coullons, au Sud-Ouest de Gien. Nous avons chassé là des années durant. Jusqu’à 16 ans, je n’étais armé que d’un bâton.
Les dimanches de chasse étaient remplis d’une suite de plaisantes étapes, dont la série commençait en fait le samedi.
La préparation de la voiture formait la première d’entre elles. Elle était d’une lenteur voulue, qui exaspérait mon impatience. Mon père, probablement tout aussi excité que moi mais ne voulant pas me le montrer, souhaitait, pour s’occuper, commencer les préparatifs le plus tôt possible, mais ne pas les terminer avant l’heure raisonnable du départ qui lui permettrait d’arriver à l’Hôtel du Cheval Blanc un peu avant l’heure du diner.
Cette étape se déroulait donc le Samedi à partir de deux heures de l’après-midi dans la cour du bureau, sous la surveillance constante de Vercors, notre bâtard à tendance épagneule.
La malle arrière (on ne disait pas encore coffre) de la Peugeot, successivement 203, 403 puis 404, (série de numéros entrecoupée de Vendôme et de FIAT), restait béante tout le temps de la préparation pour recevoir au cours de l’après-midi un ou deux étuis à fusils, une boîte à cartouche, des bottes, un tabouret de battue, une couverture pour le chien. Dans le même temps, une portière arrière restait également ouverte pour permettre à la banquette de recevoir un carnier, une petite valise, un chapeau, une bouteille de Calvados ou un carton de vin.
Quelquefois, au milieu de l’après-midi, un ami ou un invité chasseur venait nous rejoindre, en avance sur l’horaire lui aussi, tout aussi impatient que nous de partir. Il garait sa voiture dans la cour du bureau et on ménageait de la place pour ses bagages sur la banquette arrière de la Peugeot.
Finalement, nous partions vers cinq heures.

Porte d’Orléans, Fontainebleau, Montargis, Gien…Dans la voiture, mon père fume sans arrêt. Une alternance de Favorites et de Mecarillos. Il conduit vite, avec assurance et agressivité. S’il est seul avec moi, il entrecoupe notre conversation de « mais qu’est-ce qu’il fout, celui-là? » et de « mais il va doubler, oui ou non? ». S’il y a un autre passager, un ami ou client, il ne dit rien mais n’en pense pas moins. Quand je suis seul sur la banquette, j’aime me mettre à genoux et regarder par la vitre arrière les feuilles mortes qui poursuivent quelques instants notre course et finissent par abandonner pour  se reposer sur le sol et attendre la prochaine voiture.
Nous arrivons à Coullons vers sept heures et demie.

L’Hôtel du Cheval Blanc est une construction typique solognote, sans charme. Briques rouges et crépi crème. Le bâtiment fait face à l’église. La voiture passe sous le porche et se gare dans la cour. C’est la fin de la première étape.
En tant qu’habitués de l’établissement, nous passons par l’arrière, à côté de la cuisine, pour accéder directement à la salle de café. Les trois ou quatre agriculteurs à casquette et bleu de travail qui sont attablés nous reconnaissent et nous saluent d’un petit mouvement de la tête. « Bonsoir, Messieurs » dit mon père d’une voix mâle et enjouée, tel le comte de Sully entrant dans l’auberge du village dépendant de son château.
Du groupe de parisiens qui chassera demain, nous sommes les premiers arrivés, mais les autres nous suivront de peu. C’est maintenant l’heure du pastis et, pour moi, du jus d’ananas, puis celle de passer à table. « Ce soir, c’est chou farci! » dit la patronne. Notre table s’exclame et la félicite pour ce choix judicieux. A cet âge, je détestais le chou farci, mais je ne l’aurais avoué pour rien au monde. Les hommes rient et boivent, le repas traîne et je suis fatigué. Mais j’écoute ces conversations d’adultes, fier d’y être admis. Par prudence et timidité, je n’interviens presque jamais.
Vers dix heures du soir, notre chambre se libère. Car  nous devons occuper la chambre du boulanger, qui dort la journée et travaille la nuit. Il faut donc attendre qu’il se lève et que la chambre soit faite. Nous sortons les bagages et le chien de la voiture et nous nous installons dans la chambre. Je me couche et m’endors tandis que mon père redescend boire un dernier verre avec ses amis.

Le lendemain matin, le réveil est à sept heures car nous commencerons à chasser à neuf heures précises. Petit déjeuner à sept heures trente. A huit heures, les voitures quittent la place de l’église. Nous n’avons que huit kilomètres à parcourir, mais, avant neuf heures, il faudra avoir  salué tout le monde, fait des commentaires sur l’état de la route depuis Paris, fini de s’équiper, monté les fusils, choisi les cartouches, caressé les chiens, interrogé la cuisinière sur ses intentions pour le déjeuner (du chou farci), flatté le Président, honoré le respectueux garde-chasse d’une parole amicale, …
A neuf heures moins dix, le Président, Monsieur Armengeat, immense septuagénaire empreint d’ironie et de dignité, dresse le programme de la journée et la liste des gibiers interdits. Il rappelle aussi quelques consignes de sécurité et la signification des différentes sonneries de trompe. Enfin, il demande à un invité de bien vouloir ranger son fusil à répétition pour se faire prêter une arme décente, c’est a dire un fusil à deux coups.
Nous partons enfin dans le soleil, sur le chemin en pente douce bordé de genets qui nous mène à l’endroit où « postés » et « marchants » vont se séparer. A partir de là, le silence devra régner dans les rangs.

Pour cette première battue, je marche. On m’a placé entre le garde-chasse et le plus âgé des rabatteurs. Nous sommes disposés en ligne à la lisière d’un bois. Attente, puis long coup de trompe. « En avant ! » crie le garde. Pour moi, c’est l’aventure, presque la charge qui commence. Je suis poussé vers l’avant par l’enthousiasme. J’ai l’impression de sortir d’une tranchée. Je franchis le petit fossé et je commence à taper sur les buissons et les baliveaux sonores en faisant « Brou, brou, allez, allez » comme j’ai vu faire les autres. Le garde maintien la tension en criant: « En ligne, en ligne! »
Le premier bruit froufroutant devant moi signifie l’envol d’un gros oiseau. Le garde donne deux petits coups de trompette et crie : « Faisan à la ligne! ». La marche en avant continue et devient encore plus excitante. Deux coups de feu saluent le passage du faisan annoncé au-dessus de la ligne. Impossible d’ici de savoir si le chasseur a été adroit. Encore quelques dizaines de mètres et les choses s’accélèrent. Les froufrous se multiplient, accompagnés des gloussements de terreur des oiseaux qui s’envolent maintenant vers toutes les directions. Coups de trompettes rapides : « Tututututututut », « Faisan à droite! Poule à la ligne! Perdreau, perdreau! Coq en retour!  » Les coups de fusils se succèdent. On entend des « A vous, à vous! » et des « Apporte, apporte! ». Les marcheurs avancent toujours en se rapprochant de la ligne des fusils postés. Nouveau coup de trompette prolongé: « En l’air et en arrière! Tirez en l’air et en arrière! » Quelques coups de feu plus tard, j’aperçois devant moi à  travers les feuilles une silhouette sombre qui me fait face, fusil au creux du bras, canons vers le sol: j’ai atteint la limite du bois et la ligne des chasseurs qui nous attendent. Derniers coups de trompettes répétés: c’est la fin de la première battue. La tension retombe, le calme revient, la guerre est finie.

Les chasseurs allument des cigarettes et se rapprochent pour discuter et se complimenter. Quelques-uns d’entre eux cherchent au sol leur gibier tombé avec l’aide des chiens et des rabatteurs. Je rejoins mon père, qui faisait partie des postés. Il fume la pipe et tousse en riant avec son ami Eugène. Il a tué un perdreau et une poule faisane. Ça va.
On se rassemble sur le chemin pour faire le tableau: le garde aligne sur le sol les animaux tués par espèce et par genre. Cinq coqs, six poules, un perdreau rouge, huit lapins.
Le tableau est déclaré satisfaisant pour une première battue, pour la saison et compte tenu du temps qu’il fait.

Cette journée de septembre passera comme ça, avec d’autres battues, sous un soleil encore tiède, annonçant pour les années à venir des dizaines d’autres journées semblables, dans la chaleur, dans le brouillard, dans le froid ou sous la pluie.
Une autre fois, je raconterai la suite de ces journées, le casse-croûte de onze heures qui nous arrivait dans une brouette, les épuisantes battues de plaine, le retour vers le « pavillon » en milieu d’après-midi, l’énorme déjeuner dans la salle sombre, pleine de plaisanteries et de fumée, le partage du gibier, les adieux et enfin le retour dans la nuit, la porte de Châtillon derrière laquelle surgissait la perspective de la rentrée du lundi matin et l’angoisse des devoirs non terminés.
De ces journées, je garderai un souvenir de plénitude, de confiance et de reconnaissance envers  ces hommes mûrs  qui me laissaient faire partie de leur groupe et partager, pour la plupart avec une grande bienveillance, leur plaisir du dimanche.
Elles me laisseront aussi pour toujours le tendre souvenir d’un père aimant, joyeux et entouré d’amis.

le piat

 

La Princesse, l’Ours et le Chasseur – Critique aisée 13

Fenêtre sur Cour. Alfred Hitchcock

Tout le monde, du moins je l’espère, tout le monde a déjà vu « Fenêtre sur cour ».
Ces derniers temps, la télévision spécialisée l’a repassé régulièrement en version « longue ». (Cette appellation est ridicule car il ne peut pas y avoir de version « longue » de ce film, il ne peut y avoir que des versions trop courtes.)
Bien que ce film soit, avec La Prisonnière du Désert et La Règle du Jeu, celui que j’ai vu le plus grand nombre de fois, je l’ai regardé à nouveau, deux fois. J’ai beau connaître chaque plan, chaque réplique, chaque ensemble porté par Lisa Carol Fremont, j’ai beau connaître la vie de chaque personnage de cette cour miraculeuse, le pianiste, la danseuse, les jeunes mariés, la femme esseulée, le couple au chien, je suis pris à chaque fois. Avec L.B. Jefferies, j’attends, je suis Jeff. Dans mon demi-sommeil de convalescent, dans la chaleur de l’été new yorkais, j’attends la visite de Lisa. Et quand elle apparait, quand elle sort de l’ombre et du flou de mon demi-rêve, quand son visage se précise en se rapprochant du mien, alors elle est si belle, si douce et si aimante que j’en ai presque les larmes aux yeux.
Et puis, le cinéma reprend ses droits, la caméra devient objective, le gros plan change et on voit de profil les visages de Grace Kelly et de James Stewart se rapprocher pour un tendre baiser. À ce moment, les cinéphiles ne pourront pas ne pas remarquer le très léger ralenti, le très léger saccadé du mouvement qui les rapproche. Je n’ai jamais pu analyser ni vraiment comprendre les raisons de ce choix de réalisateur, ni lire quoi que ce soit qui puisse me l’expliquer, mais cet effet si spécial et si discret, presque subliminal, donne à cette scène de baiser, en principe ultra-classique, une très grande originalité et un aspect féérique. Le beau chevalier endormi est réveillé de son sommeil de cent ans par le baiser de la princesse charmante.
Il n’est vraiment pas souhaitable que je raconte la suite du film. Je ne ferais que l’abimer.
Voyez le, regardez-le, décortiquez le. Appréciez les aphorismes gouailleurs de l’infirmière, les toilettes et les accessoires du top model, les fétiches du grand-reporter, les humeurs du pianiste, celles de la danseuse et tous les détails minuscules qui font vivre les micro-personnages dans le petit tableau de leurs fenêtres accrochées au mur de la cour.
Fenêtre sur Cour est une pièce de théâtre, une comédie de mœurs, une présentation de mode, un film à suspense, un film parfait, qui se boucle sur lui-même avec sa dernière image qui vous invite à reprendre l’histoire à son début.

Marchais est un village de l’Aisne, à quelques kilomètres à l’Est de Laon. En 1975, une aile du château de Marchais a brûlé, laissant cependant la vie sauve à sa propriétaire, Charlotte Grimaldi de Monaco, mère du Prince Rainier III.
Un an plus tard, les assureurs, courtiers et experts qui avaient participé au règlement du dossier d’indemnisation furent invités par le Prince pour une chasse sur le domaine de Marchais. Je fis partie de la bande.
Le grand jour approchait. Nous avions fourbi nos armes, nos voitures et nos habits de chasse. On nous avait instruits de la façon de s’adresser au Prince : Monseigneur, etc…Nous étions une dizaine. Lorsque nous nous retrouvâmes le fameux matin dans la cour du château pour un dernier briefing, le chef du protocole nous apprit que la Princesse Grace avait tenu à participer à cette journée de chasse, accompagnée de sa fille Stéphanie. Elle nous retrouverait à la dernière battue du matin pour déjeuner avec nous. Il nous fut précisé que la formule d’appel pour lui adresser la parole était simplement « Madame ».
Je n’osais pas croire à cette chance extraordinaire qui allait m’être donnée de rencontrer non pas une princesse régnante, mais la jeune mariée du Train Sifflera Trois Fois, la riche héritière de High Society et l’amoureuse de Fenêtre sur Cour, lui parler cinéma, la faire rire peut-être…
Le Prince arriva enfin, accompagné d’une petite fille brune et vive et d’un grand bonhomme. C’était Stéphanie et son garde du corps. Il était dix heures du matin. Les présentations furent faites rapidement et la chasse pût commencer.
Rainier me faisait penser à un gros ours, doux et taciturne. Plusieurs fois au cours de la chasse, je me trouvais placé à côté de lui, et je pu constater que c’était un excellent tireur. Ayant réussi en sa présence un magnifique « coup du roi », j’eu même droit à ses félicitations. Poursuivant la conversation qu’il avait lui-même engagée, banalement je lui demandai :
-« Monseigneur, est-ce que vous venez souvent chasser ici?
-Non, deux ou trois fois seulement dans l’année. »
Après un petit temps de silence il poursuivit:
-« Ici, c’est chez ma mère, vous savez, alors on ne peut pas faire ce qu’on veut…  »
Nouveau silence:
-« J’ai une autre chasse en Sologne, avec un ami. Là, on peut s’amuser… »
Je n’étais pas certain de comprendre ce qu’il entendait vraiment par « s’amuser », et ne le sus jamais, car la battue reprit.
Vers midi et demi, Grace Kelly (je n’arrive pas à penser à elle comme Madame Grimaldi) nous rejoint à la fin de la quatrième battue dans une Range Rover aux armes de la principauté. Les présentations sont faites dans une allée en sous-bois devant les faisans alignés sur le sol.
Elle a quarante-six ans. Dans sa très simple tenue de chasse, elle est simplement magnifique. Elle dit quelques mots, je ne sais plus lesquels. Nous rentrons, ébahis, à pied vers le château qu’elle rejoint en voiture. De là, nous repartons en caravane derrière la Range-Rover. Nous traversons le village de Marchais dont les habitants se découvrent et saluent au passage du convoi. Nous arrivons bientôt dans une auberge de campagne réservée pour cette occasion. Le chef du protocole prend discrètement les choses en main et nous assigne nos places à table. En tant que plus jeune et moins important des invités, je suis placé loin de la Princesse, et, de surcroît, du même côté de la table qu’elle, ce qui fait que, pour la voir, je devrai me pencher impoliment devant mon voisin de gauche. Par contre, j’ai une un très bonne vue sur Rainier, qui ne dira pas grand-chose de tout le déjeuner, et sur Stéphanie, qui ne cessera de discuter à mi-voix et de rire avec son garde du corps.
La préséance a placé de part et d’autre de la princesse l’assureur, l’homme le plus timide de notre groupe, et le courtier, que je connais pour avoir chassé plusieurs fois avec lui. Depuis longtemps, je l’ai surnommé Tartarin de Tarascon, car il ne parle que de chasse et de pêche, avec une forte tendance à insister sur la taille de ses prises et la férocité de ses gibiers. J’imagine les murs de son salon couverts de massacres, de photographies d’Afrique et de râteliers à fusils, et son parquet garni de peaux de bêtes à gueules ouvertes. Il fait partie de ces gens qui sont persuadés que leur secrétaire, leur chauffeur, leur moniteur de ski, leur guide de chasse, le barman du Ritz, et même leur chien, les aiment, et vont le répétant à toute occasion. D’où je suis, en me penchant de temps en temps, j’arrive à voir que Tartarin a entrepris Grace. Il parle, il parle, cet abruti, peut-être de ses exploits et la princesse acquiesce en souriant doucement. Je suis furieux et mortifié. Je hais Tartarin qui, tout en frétillant de la moustache, se rend ridicule et nous rend ridicules aux yeux de cette femme sublime qui ne peut que s’ennuyer auprès de ce goujat.
Le repas se termine, la princesse se lève avant qu’on ne serve le café. Nous nous levons aussi. Elle se déclare désolée de devoir nous quitter déjà. Elle est heureuse d’avoir passé ce déjeuner si agréable en notre compagnie. Sans doute pour couper à de fastidieux au-revoir individuels, elle quitte la salle immédiatement, suivie par sa fille, le garde du corps et le prince Rainier qui la raccompagne à sa voiture.
Le silence règne maintenant dans la salle à manger de l’auberge, puis, les conversations reprennent petit à petit, et j’entends Tartarin qui s’adresse à l’assureur timide :
– » Elle m’adore !  »
A la prochaine battue, je le tuerai.

871-CINEMATOQUIZ 2

Réplique

Nous sommes arrivés devant l’hôtel alors que la nuit était déjà tombée. Le bâtiment ne paraissait pas très sûr et il n’y avait qu’une seule chambre disponible pour nous cinq. Elle était au sixième et dernier étage de l’immeuble et l’ascenseur ne fonctionnait plus depuis la dernière secousse sismique. Mais cette première journée nous avait fatigués physiquement et moralement et l’idée de devoir rechercher un autre abri pour la nuit nous paraissait insurmontable. Nous avons donc gravi les étages en trainant nos valises dans la cage d’escalier, toute zébrée de fissures anarchiques. Nous avons été plutôt agréablement surpris par la propreté et la taille de la chambre qu’on nous proposait, immense.
Elle ne comportait qu’un lit, de dimensions respectables, « super king size ! » nous dit-on. Nous demandâmes des lits supplémentaires et on nous apporta en quelques minutes trois matelas propres et des couvertures. L’air conditionné ne fonctionnait plus, mais son absence était supportable. Tout au long de cette journée épuisante, nous nous étions faits à l’idée de coucher par terre dans des bureaux de l’administration. Dormir à cinq dans une seule chambre constituait un net progrès.

Nous étions arrivés à Banda Aceh le matin de bonne heure en provenance de Medan par l’avion d’Air Asia. Nous formions la première équipe d’experts envoyée par notre cabinet pour entreprendre l’évaluation des dommages causés par le tremblement de terre et le tsunami du 26 décembre 2004 à la cimenterie Lafarge Semen Andalas située en bord de mer à quelques kilomètres de la ville.
La persistance d’une sorte de guerre civile dans cette région de Sumatra et le supplément d’insécurité qu’avait apporté la catastrophe avaient fait qu’on nous en avait interdit l’accès pendant plus d’un mois.
Nous étions trois français et deux chinois: Jean-François, expert senior, Arnaud, jeune expert bâtiment, Meo, patron de notre cabinet-counterpart de Singapour, son collaborateur Wang et moi.

Malgré les quelques semaines  écoulées depuis le tsunami, le spectacle, tout d’abord vu de l’avion en approche puis du gros Toyota qui nous emmène à l’usine, est encore terrifiant : des quartiers entiers, devenus plaines rases recouvertes d’une boue noire hérissée de cocotiers tronqués et de pylônes tordus ; dans les zones un peu plus élevées qu’une vague moins furieuse avait envahies, des immeubles modernes effondrés, des gravats partout, des objets insolites disséminés : autocars retournés, bateaux échoués, réfrigérateurs vagabonds… Au Sud-Est de la ville, les camps de réfugiés sont installés sur de petites hauteurs, couvertes de jungle et remplies de tentes et de Land Rovers. Quelques kilomètres plus loin, nous apercevons une énorme barge pleine de charbon à côté de son remorqueur. Les deux bateaux sont posés bien à plat sur la route qu’ils barrent complètement. Le trafic a déjà créé une piste d’évitement.

La cimenterie est derrière les bateaux.
Nous y entrons sans descendre de voiture et le spectacle nous secoue : tout ce qui est en dessous d’une certaine hauteur est tordu, éclaté, renversé, entremêlé d’algues sèches et de branches d’arbres. Tout ce qui est au-dessus est intact, propre, presque étincelant sous le soleil. Sur les collines qui entourent l’usine, cette courbe de niveau est aussi visible que sur une maquette en balsa. Elle est matérialisée par la frontière entre le vert de la jungle et le marron de la terre laissée apparente après que la vague ait arraché toute végétation. J’estime la hauteur de cette ligne à près de trente mètres au-dessus de l’océan.
Nous passons le reste de la journée à visiter cette grande usine silencieuse et dévastée en prenant des notes et des photographies. Il faudra partir bien avant la nuit, car la circulation à la lumière des phares n’est pas sûre.

Nous arrivons dans un quartier de la ville un peu préservé et nous trouvons un restaurant chinois de plein air. Nous dinons de poulet et de bière au milieu des moustiques.
On nous indique cet hôtel où nous finissons de nous installer dans l’obscurité. Il ne doit pas être plus de 9 heures. L’affectation des couchages est rapide et dictée par la hiérarchie : Jean-François et moi partagerons le grand lit. Les trois autres dormiront sur les matelas. Je me couche et m’endors très vite.

Un peu plus tard dans la nuit, je suis réveillé par un mouvement du lit. Le mouvement est horizontal, régulier, d’une amplitude d’une vingtaine de centimètres, et d’une fréquence de l’ordre de la demi-seconde. Dans la clarté lunaire qui vient de la fenêtre, j’aperçois Jean-François qui me tourne le dos, assis au bord du lit, les mains bien à plat sur le matelas. Il semble provoquer le mouvement.
Sur un ton agacé, je lui demande pourquoi il secoue le lit. Il répond, très sobrement :  » Ce n’est pas moi. Il y a un tremblement de terre ».
Me revient alors en vrac à l’esprit tout ce que l’on apprend sur la conduite à tenir en cas de séisme : se mettre sous une table ; bon, il n’y a pas de table dans la chambre ; se placer sous un linteau de porte ; bon, les cloisons n’en comportent pas ; ne pas prendre l’ascenseur ; bon, il est à l’arrêt de toutes façons ; descendre les étages et sortir à l’air libre ou rester au sixième où on a moins de béton au-dessus de la tête ?
Pendant que je me pose toutes ces questions et bien d’autres, aujourd’hui oubliées et probablement inavouables, le mouvement du lit a cessé. Il n’a pas duré plus de vingt secondes, une éternité. Est-ce que ça ne va pas recommencer ? Synthèse de toutes mes interrogations, et sous le coup de l’émotion, je me pose tout haut la question : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? ».
De l’autre bout de la chambre, la voix d’Arnaud s’élève, et avec une intonation empressée qui me parait sur le moment presque servile : « Vous voulez que je téléphone ? »
Je l’aime bien, Arnaud. Sous un aspect un peu rustre, ce grand et gros garçon au visage rougeaud s’est révélé fin, cultivé et bon compagnon. Mais là, il m’agace Arnaud, et je lui réponds :  » Mais à qui voulez-vous téléphoner? » Le ton que j’utilise pour lui répondre en dit bien plus. Il signifie clairement « Mais à qui voulez-vous téléphoner, bougre d’andouille? »
Ma question n’appelant évidemment pas de réponse, la conversation en reste là et chacun écoute le silence de la ville. Aucune suite à cette réplique ne se faisant sentir au bout d’une dizaine de minutes, nous nous recouchons et je me rendors rapidement.

Le lendemain matin, pendant le petit déjeuner très frugal que nous prenons au rez-de-chaussée de l’hôtel, je m’excuse auprès d’Arnaud pour la vivacité du ton sur lequel je l’ai rabroué pendant la nuit. Mais je ne peux m’empêcher de lui demander:  » Mais à qui pensiez-vous téléphoner, bon sang ? A la réception de l’hôtel ? Pour vous plaindre ? ».

Il répond ingénument : « Pas du tout. J’ai un ami sismologue à Bordeaux : il aurait pu nous dire quoi faire! »

Sari

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J’ai l’habitude de dire que mon chien est sourd et d’ajouter finement qu’en plus, il est muet: « Mon chien est sourd et muet ».
En général, les gens ne réagissent pas tout de suite à cette absurdité. Parfois même, ils commentent d’un « ah, bon? » apitoyé qui me réjouit méchamment.
Que mon chien soit sourd et muet, ce n’est pas tout à fait vrai. En fait, premièrement, mon chien est une chienne, mais ce mot ne me plait pas, alors je dis mon chien. Deuxièmement, un chien ne peut être muet car, si on a vu quelques fois des chiens qui fument, on n’en a jamais entendu un seul parler.
Il n’empêche, mon chien est sourd et muet.

Sari est arrivée chez nous à l’âge de deux mois et nous avons mis longtemps à nous apercevoir de son handicap. Longtemps,  nous nous sommes usés à tenter un dressage classique, à raison de sifflements et coups de voix autoritaires, sans parvenir à quoi que ce soit. Nous avons même fait venir à la maison une jeune et jolie comportementaliste. Elle a rendu son tablier au bout de deux heures, sans réclamer d’honoraires, ébranlée dans sa foi dans les longues études qu’elle venait d’achever et nous laissant Sari arcboutée sous la table de la salle à manger.
A partir du moment où nous avons découvert le pot aux roses (car on dit bien sourd comme un pot), les choses sont devenues plus faciles. Pas très faciles, mais plus faciles. Au cours du temps, mon chien et moi, nous avons établi des codes gestuels pour remplacer les ordres et coups de sifflets classiques qui font si virils quand on les donne devant témoins.

Pour Sari,  » Assis! » se dit l’index en l’air.  » Couché! » se dit de la même manière, mais en insistant.  » Ici! » se prononce en ouvrant les bras vers le chien,  » Ici tout de suite! » en pointant impatiemment l’index vers le sol tandis que  » Aux pieds! » s’exprime en montrant la laisse. La qualité du regard et l’affection qui nous lient pallient la pauvreté du vocabulaire.

La surdité de Sari n’a pas que des inconvénients. Ne pouvant se guider au son, c’est à dire aux appels ou aux coups de sifflets, elle craint toujours de se perdre et s’arrange pour ne pas me quitter des yeux. C’est pourquoi, dans nos promenades, elle préfère marcher derrière moi, ce qui lui permet également d’avaler subrepticement tout ce qui lui semble avalable.
Pour ma part, je préfère qu’elle marche devant moi, pour la surveiller, bien sûr, mais aussi pour le plaisir de l’observer. Elle a une façon très amusante de tortiller de l’arrière train, de prendre le vent, de s’arrêter pour observer avec inquiétude un buisson au loin qu’elle prend pour une menace, de se retourner régulièrement pour s’assurer que je suis toujours là.
Derrière elle, avec elle, grâce à elle, sur les chemins de Champ de Faye, j’en ai passé des heures de marche et de méditation, philosophes ou anxieuses, heureuses ou malheureuses, pleines ou vides.

Parmi mes moments préférés partagés avec Sari, il y a aussi ceux du Cap Ferret: chaque matin, généralement après une nuit de mauvais sommeil, je partais avec Sari entre sept et huit heures pour une promenade d’une heure ou deux. Nous passions d’abord entre les villas encore endormies sous les pins pour arriver au grand soleil au pied de la dune qui nous séparait de l’océan. La montée sur les caillebotis était plutôt pénible pour elle dont les pattes n’étaient pas adaptées aux espaces entre les planches, mais elle était récompensée par ce qu’elle pouvait trouver de comestible dans les vestiges laissés par la dernière vague de vacanciers de la veille au soir.
Arrivé en haut de la dune, le spectacle de l’océan me saisit comme à chaque fois: plage immense et déserte devant une mer bleue ou grise, calme ou agitée, haute ou basse, mais toujours émouvante.
A la vue de la mer, Sari prend le vent et s’agite. Sur un signe, elle se libère et court vers l’eau. Si la marée est basse, elle passe sans ralentir au milieu de groupes de mouettes qui s’envolent à regret. C’est à peine si elle infléchît sa course pour faire décoller un ou deux oiseaux retardataires. Arrivée à l’eau, elle se met à trotter en levant haut les pattes puis elle nage tranquillement vers le large en relevant la tête au passage des vagues. Très vite, elle fait demi-tour et ressort de l’eau en s’ébrouant. Parfois, elle se roule dans le sable.
Nous pouvons maintenant commencer notre promenade. Souvent, il fait beau et frais. Alors, j’accroche  mes chaussures aux deux bouts de la laisse qui pend de chaque côté de mon cou pour avoir les mains libres et pouvoir marcher pieds nus dans l’eau et le sable. Sari reprend son interminable quête de ce qu’il peut y avoir à manger sur ou sous le sable. De temps en temps, nous passons sous la ligne tendue d’un pêcheur au surf casting, et je dois déployer tout mon vocabulaire gestuel pour éviter que Sari ne ravage sa provision d’appâts ou son piquenique. Au pied des dunes, on peut voir de loin en loin des sacs de couchage ou des petites tentes d’où émergent parfois des êtres hirsutes et hagards, rescapés d’une nuit de guitare et de bière dans le sable.
Quand nous nous sommes éloignés de tout ça, quand le soleil est un peu monté de derrière la dune, quand il commence à me chauffer la peau, alors j’enlève chemise et maillot de bain et j’entre dans l’eau.
Aussitôt, Sari montre des signes d’inquiétude. Elle trotte nerveusement en courtes allées et venues devant la frange des vagues. Elle se dresse un peu sur ses pattes arrière, puis entre dans l’eau à son tour. Elle nage maintenant droit vers moi, vigoureusement,  obstinément, la tête levée, la queue en gouvernail ondulant derrière elle. Elle me rejoint. Ses grosses pattes jaunes aux doigts écartés pédalent dans l’eau verte et transparente. Ses griffes s’approchent dangereusement de mon dos. Je lui fais face en nageant en arrière en lui criant de s’éloigner, de me ficher la paix. Je bats des pieds violemment pour créer un mur d’eau entre elle et moi. Rien n’y fait. Il me reste à plonger et à nager quelques mètres sous l’eau pour m’éloigner d’elle, pendant que sa tête tourne comme un périscope au-dessus de l’eau pour me repérer. Ce jeu dure le temps que je reprenne pied et commence à marcher vers la plage, ce qui a le don de la rassurer. Elle  continuera  cependant à me surveiller du coin de l’œil jusqu’à ce que je sois au sec, sain et sauf. Alors, nous pouvons rentrer à la maison pour continuer nos vacances.

Le temps a passé, les enfants ont grandi. Nous ne louons plus au Ferret. Depuis plusieurs années, nous n’avons plus de port d’attache pour l’été.
Sari a maintenant douze ans. Pendant que j’écris ces lignes, elle dort en rond sur le tapis près de moi, réchauffée par le soleil qui transperce la vitre. De temps en temps, elle soulève une paupière pour vérifier que je suis bien là. Elle m’adresse un regard qui ressemble à un sourire et se rendort, rassurée.
Elle a dû rêver que j’allais me baigner.

430-ROYALE

J’aurais voulu être un dandy

Couleur Café (2): Le Comptoir du Panthéon
25 juillet 2012
La rue Soufflot penche vers la droite. Le soleil est parfaitement dans son axe. Entre deux feux verts, la rue est calme devant le Comptoir du Panthéon. Sa terrasse, à l’ombre de son dais marron, est encore fraiche. Peu de monde. A ma droite un homme jeune manipule son iPad. Il écrit de temps en temps. A ma gauche, un jeune couple basané, venu des Indes ou du Pakistan, est en train de faire le bilan de sa découverte de Paris. Comme des tables vides nous séparent, personne ne gêne personne.
J’ai fini mon croissant, pas encore mon double café. J’ai lu trois pages du Côté de Guermantes, ce qui a épuisé mon stock de concentration disponible. Comme j’ai pris la précaution d’emporter un stylo et un bloc, je me mets à écrire.

Voilà ce que j’aurais aimé faire de ma vie : écrire à la terrasse d’un café. Mener une vie de dandy. Etre  Barbey d’Aurevilly et me préoccuper de ma prochaine canne ou de ma prochaine coupe de cheveux. Être  Frédéric Moreau, et hésiter toujours, ne s’engager jamais, trouver le peuple sublime et ne jamais s’y mêler. Pourtant, ces deux personnages, l’un réel et l’autre romanesque, me déplaisent tant par leur égoïsme évident, leur futilité apparente et leur incroyable sentiment de supériorité. Mais, dans une sorte de mise en abyme, je sais que je ne pense cela que parce que je ne suis pas un dandy, parce que je suis à l’extérieur de ces personnages, alors que si j’étais l’un d’eux, aveuglé par les défauts que je leur prête, je ne verrais rien de ces mauvais aspects du dandysme et coulerais de bien beaux jours.
Être un dandy. Une petite rente. Pas trop petite quand même, assez pour habiter le Quartier Latin et n’avoir pas d’autre occupation que manger un peu, boire un peu, écrire un peu, voir des amis un peu.
Nostalgie, regrets, apitoiement sur soi, signes d’âge.

Tout va bien.

La rue Soufflot penche à droite vers la Tour Eiffel. Le 89 monte vers le Panthéon. Quelques jeunes touristes, en short et sac à dos, bouteille de plastique à la main, redescendent de la Montagne vers le Luxembourg ou le MacDo. Quelques touristes moins jeunes, en short, Birkenstocks aux pieds et sueur au front, gravissent le trottoir, face au soleil, vers le monument.
Peu d’autochtones, pas d’étudiants. Quelques belles filles pourtant. Quelles belles filles ! Quelle belle ville ! Quelle belle vie !

Retour à Guermantes.

 

Suite africaine n°5 – Négociation à Bamako

Négociation à Bamako

Avenue de la République, Bamako
7 mai 1972, 9 heures du matin.

Deux hommes en caftan se font face.
L’un est assis sur un petit tabouret de bois sombre. Il est adossé au mur en terre cuite du Marché Rose.
L’autre se tient accroupi sur ses talons.
Les genoux des deux hommes se touchent et leurs mains aussi, mais on ne les voit pas car elles sont dissimulées  par une couverture aux rayures multicolores et aux tons passés qu’on a jetée sur elles.
Ils se regardent dans les yeux, immobiles et muets.
Parfois, la couverture est agitée de petites vagues ou de légers soubresauts, mais la plupart du temps sa surface reste calme.
L’homme adossé au mur est un marchand.
Celui qui lui fait face aussi.
L’un veut vendre et l’autre acheter.
Quoi?
Dix chèvres, deux balles de coton, une Peugeot 404, une femme ?
On ne sait pas.
Ils ne disent pas un mot, mais par leurs regards qui se croisent et leurs doigts qui se parlent, ils négocient.
Enfin, l’homme au tabouret replie la couverture tandis que l’autre se lève et s’époussette: ils sont maintenant d’accord sur un prix, qu’on ne connaîtra jamais.