Archives de catégorie : Récit

Bonjour, Philippines ! Chap.3: Mitraillette, champagne et taille-crayon

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Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Résumé des chapitres précédents
Personnages principaux :
Gérard Peltier : chef de mission, optimiste
André Ratinet : ingénieur routier, dit « Dédé Badluck »,
Philippe : ingénieur économiste, le narrateur
Ces trois personnages sont réunis à Manille pour une étude routière. Dans les deux chapitres précédents, Ratinet a pris une tasse de café sur son pantalon, il a  perdu sa valise et il s’est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n’a pas entamé le moins du monde l’enthousiasme forcené de Peltier. Quant au narrateur, il est plutôt dans l’observation et l’expectative.

Le jour se lève sur Manille. La brume posée sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, déjà bruyant de Jeepneys bariolées, de camions enguirlandés et de voitures aux vitres argentées au milieu d’une nuée de motocyclettes, de vélos et de triporteurs virevoltants. Les fumées qui s’échappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s’étalent dans le ciel sans vent.
Je n’entends ni ne vois rien de tout ça car ma chambre donne sur l’arrière de l’hôtel. Je dors. Je suis troublé dans mon rêve par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l’air conditionné. Très vite, ce bruit unique se sépare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouvée : je reconnais le bourdonnement de mon réveil et le grondement Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.3: Mitraillette, champagne et taille-crayon →

Post it n° 5 – Au vestiaire

Ce soir-là, Boulevard des Capucines, il commence à faire un peu froid et même, de temps en temps, il pleut un petit peu. Dans l’Athénée Louis Jouvet, vieux théâtre à l’italienne, il y a foule pour attendre Caubère. La salle est pleine et bruisse. Ambiance rouge. La sonnerie retentit depuis cinq minutes. Les retardataires se pressent dans le couloir en demi-cercle qui enserre la salle car, dans trois minutes, on fermera les portes jusqu’à l’entracte. Les manteaux, les imperméables, les duffel-coats et les doudounes pendent sur les balcons ou encombrent les genoux. Près du foyer maintenant désert, les cintres de Madame Vestiaire, autrefois recouverts de faux visons et de vrais lodens,  restent vides. Mais elle ne se plaint pas, Madame Vestiaire : ce soir, ses rayonnages accueillent tous les casques de moto de la terre.

Une journée à la campagne (2)

La première partie de ce texte a été publiée hier, 27 Février

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La revue étant terminée, Grand-mère s’efface de la porte et dans la pénombre de la grande salle, nous apercevons les autres membres de la famille ; ils sont nombreux.

img031Les cousines affectueuses, curieuses de nos vêtements, nous prennent par la main. Les cousins, goguenards et intimidés, ne font aucun geste pour nous accueillir, raides dans leurs habits de dimanche, les sabots bien noirs, ils nous examinent longuement…

L’Oncle tourne son chapeau dans ses mains rugueuses. Une moustache humide s’approche de nos joues. Mille odeurs se superposent autour de lui : lait aigri, fromage, mêlées à celles du gilet à manches de grosse laine du pays et, surtout, relents de gros vin rouge.

Sur la longue table brune, Continuer la lecture de Une journée à la campagne (2) →

Une journée à la campagne (1)

img522Marie Clémentine Rispal était née en 1893. Mariée à Louis Rieuf, elle avait eu trois enfants : Maho, Paul, et Line. Line était la maman de Sophie.
Cette « Journée à la campagne » s’est passée aux environs de 1900, dans la ferme de l’oncle de Marie Clémentine à Carlat dans le Cantal.
 C’est elle qui raconte.

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Au petit jour, la voiture fraichement lavée nous attend devant la porte. Bichette, la fringante jument, piaffe déjà d’impatience de retrouver le pré d’herbe tendre qu’elle saccage à sa guise.

Mal réveillés, mon frère et moi retrouvons nos places habituelles sur les banquettes arrière de la lourde voiture.

Mon père attend près de Bichette que toute la famille soit installée, les paniers casés entre nos jambes. Baptiste, sur le siège avant, l’air hilare, sa blouse grise toute propre et raide d’empois, fera partie de la famille, toute la journée, lui le solitaire, lui aussi est heureux.

Chacun bien à sa place, mon père, avec une surprenante agilité, saute sur le siège, les rennes en main, Continuer la lecture de Une journée à la campagne (1) →

Bonjour, Philippines ! Chap.2: Des méfaits de l’air conditionné

Si vous avez raté le Chapitre 1, cliquez ICI

Après un long voyage en compagnie d’André Ratinet, ingénieur et malchanceux, Philippe est arrivé à Manille de mauvaise humeur, agacé par l’enthousiasme permanent de son chef de mission et abasourdi par l’étrangeté du monde qui lui a sauté à la figure dès l’aéroport. Nous le retrouvons en milieu de matinée dans sa chambre du Blue Lagoon.

Malgré une fin de soirée plutôt agréable, la nuit n’a pas été bonne. Les six heures de décalage horaire, d’Ouest en Est de surcroit, y sont bien sûr pour quelque chose, mais il n’y a pas que ça : j’ai passé une bonne partie de ma nuit à me lever pour arrêter le climatiseur et obtenir le silence, et me relever pour le redémarrer dans la chaleur étouffante. Le vrai sommeil n’est venu qu’avec le lever du jour, et je me suis endormi, bercé par les borborygmes de l’appareil devenus familiers.

Réveillé vers dix heures, je ressens une sorte de sourde angoisse Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.2: Des méfaits de l’air conditionné →

Post it n°4 – En avion

Retour de Hambourg, l’avion descend vers Roissy-Charles De Gaulle. C’est un Avro, petit quadriréacteur à aile haute. Nous traversons les nuages les plus bas. Il neige. Les phares d’atterrissage s’allument. Ils éclairent la sous-face des ailes et l’entrée des réacteurs qui y sont accrochés. P1210943Avec la vitesse, les flocons forment des lignes blanches continues que les réacteurs avalent. Pour les passagers, l’impression est évidente : l’avion est accroché par ses réacteurs à des dizaines de ficelles blanches le long des quelles il glisse vers Paris.

Bonjour, Philippines ! Chap.1: Un ptérodactyle sur fond d’azur

ptérodactyleLa scène se passe au Bureau Central d’Etudes pour les Équipements d’Outre-Mer, 15 Square Max Hymans à Paris. Philippe est seul dans la salle de réunion du quatrième étage, département des études économiques. Sur le grand planisphère offert par UTA qui est affiché au mur, ça ressemble à un gigantesque ptérodactyle volant lourdement sur fond d’azur. C’est Mindanao.

Mindanao. J’ai mis du temps à trouver cette ile sur la carte, car au moment où j’ai appris qu’on voulait m’envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais même pas dans quel océan se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c’est loin. Cette multitude d’îles avec leurs formes étranges et entremêlées ne m’inspire pas une grande confiance. De plus, Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.1: Un ptérodactyle sur fond d’azur →

Post it n°3 – A la terrasse

Il fait doux. La terrasse du café est confortable et encore peu peuplée. J’y serai très bien pour écrire la petite scène que j’ai vécue hier à une autre terrasse. Je m’installe et déploie mes instruments. Aussitôt je perçois un rire désagréable et, bientôt, je n’entends plus que lui. 552-BAR A VINS CASSE CROUTEIl y a des rires comme ça ou des voix, dans un compartiment de chemin de fer ou dans un restaurant, qui prennent le dessus sur tous les autres bruits et finissent par vous obséder. Non seulement le rire est d’une sonorité désagréable, mais il est continu, il rebondit sans cesse, jamais il ne s’arrête. Il m’agace, je le hais. Je suis dans l’incapacité de me concentrer pour écrire. J’abandonne. Et d’un coup, je décide d’écrire sur ce rire et son propriétaire. Un texte vengeur, méchant, mais ça soulage.

Le rire paie sa consommation et s’en va. Je n’ai plus de sujet.

Aux écrevisses

Lucien Claveirole. 1938

Nous ne pêchions pas. Nous cueillions de l’écrevisse au fond des « gours » de l’Arcueil.
La bande gravissait à bicyclette, en fin de journée, les quatre cents mètres de dénivellation des vingt kilomètres de côte de la route de Massiac à Saint-Flour; une petite route de terre nous conduisait au hameau d’Espezolle, commune de Saint-Mary Le Plain, qu’il fallait, par peur du gendarme, traverser sans trop attirer l’attention sur nos agissements.
Nous admirions furtivement le coucher de soleil sur le petit lac où s’abreuvaient les troupeaux. A pieds, poussant les vélos, nous descendions le chemin pierreux vers l’Arcueil, vers sa gorge encaissée. Arrivés au moulin, il fallait montrer aux aboiements du chien, « patte blanche amicale », pour obtenir la faveur du Père Nicolas, de s’installer pour dormir dans la grange.
Les bicyclettes mises à l’abri, les provisions déchargées, Continuer la lecture de Aux écrevisses →

Post it n°2 – Au zinc

Ce matin devant le zinc du café-tabac de la rue Gay-Lussac, il y a deux employés de la ville de Paris avec leur uniforme et leur balai. Il y a un artisan plombier de Mitry-Mory qui attend qu’il soit huit heures pour sonner chez ses clients. Il y a un noctambule en costume noir et sans cravate, incertain sur ses chaussures. Il somnole. Il y a la patronne qui vend le tabac et les tickets de loto et il y a le patron qui argumente avec les balayeurs.240-Bistrot, angle Gaité-Edgar Quinet L’artisan intervient et la conversation est à présent vraiment lancée. Sans suite logique, faite d’aphorismes, d’approximations, de plaisanteries et de références à l’actualité, c’est maintenant une fabrique à brèves de comptoirs.