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Réplique

Nous sommes arrivés devant l’hôtel alors que la nuit était déjà tombée. Le bâtiment ne paraissait pas très sûr et il n’y avait qu’une seule chambre disponible pour nous cinq. Elle était au sixième et dernier étage de l’immeuble et l’ascenseur ne fonctionnait plus depuis la dernière secousse sismique. Mais cette première journée nous avait fatigués physiquement et moralement et l’idée de devoir rechercher un autre abri pour la nuit nous paraissait insurmontable. Nous avons donc gravi les étages en trainant nos valises dans la cage d’escalier, toute zébrée de fissures anarchiques. Nous avons été plutôt agréablement surpris par la propreté et la taille de la chambre qu’on nous proposait, immense.
Elle ne comportait qu’un lit, de dimensions respectables, « super king size ! » nous dit-on. Nous demandâmes des lits supplémentaires et on nous apporta en quelques minutes trois matelas propres et des couvertures. L’air conditionné ne fonctionnait plus, mais son absence était supportable. Tout au long de cette journée épuisante, nous nous étions faits à l’idée de coucher par terre dans des bureaux de l’administration. Dormir à cinq dans une seule chambre constituait un net progrès.

Nous étions arrivés à Banda Aceh le matin de bonne heure en provenance de Medan par l’avion d’Air Asia. Nous formions la première équipe d’experts envoyée par notre cabinet pour entreprendre l’évaluation des dommages causés par le tremblement de terre et le tsunami du 26 décembre 2004 à la cimenterie Lafarge Semen Andalas située en bord de mer à quelques kilomètres de la ville.
La persistance d’une sorte de guerre civile dans cette région de Sumatra et le supplément d’insécurité qu’avait apporté la catastrophe avaient fait qu’on nous en avait interdit l’accès pendant plus d’un mois.
Nous étions trois français et deux chinois: Jean-François, expert senior, Arnaud, jeune expert bâtiment, Meo, patron de notre cabinet-counterpart de Singapour, son collaborateur Wang et moi.

Malgré les quelques semaines  écoulées depuis le tsunami, le spectacle, tout d’abord vu de l’avion en approche puis du gros Toyota qui nous emmène à l’usine, est encore terrifiant : des quartiers entiers, devenus plaines rases recouvertes d’une boue noire hérissée de cocotiers tronqués et de pylônes tordus ; dans les zones un peu plus élevées qu’une vague moins furieuse avait envahies, des immeubles modernes effondrés, des gravats partout, des objets insolites disséminés : autocars retournés, bateaux échoués, réfrigérateurs vagabonds… Au Sud-Est de la ville, les camps de réfugiés sont installés sur de petites hauteurs, couvertes de jungle et remplies de tentes et de Land Rovers. Quelques kilomètres plus loin, nous apercevons une énorme barge pleine de charbon à côté de son remorqueur. Les deux bateaux sont posés bien à plat sur la route qu’ils barrent complètement. Le trafic a déjà créé une piste d’évitement.

La cimenterie est derrière les bateaux.
Nous y entrons sans descendre de voiture et le spectacle nous secoue : tout ce qui est en dessous d’une certaine hauteur est tordu, éclaté, renversé, entremêlé d’algues sèches et de branches d’arbres. Tout ce qui est au-dessus est intact, propre, presque étincelant sous le soleil. Sur les collines qui entourent l’usine, cette courbe de niveau est aussi visible que sur une maquette en balsa. Elle est matérialisée par la frontière entre le vert de la jungle et le marron de la terre laissée apparente après que la vague ait arraché toute végétation. J’estime la hauteur de cette ligne à près de trente mètres au-dessus de l’océan.
Nous passons le reste de la journée à visiter cette grande usine silencieuse et dévastée en prenant des notes et des photographies. Il faudra partir bien avant la nuit, car la circulation à la lumière des phares n’est pas sûre.

Nous arrivons dans un quartier de la ville un peu préservé et nous trouvons un restaurant chinois de plein air. Nous dinons de poulet et de bière au milieu des moustiques.
On nous indique cet hôtel où nous finissons de nous installer dans l’obscurité. Il ne doit pas être plus de 9 heures. L’affectation des couchages est rapide et dictée par la hiérarchie : Jean-François et moi partagerons le grand lit. Les trois autres dormiront sur les matelas. Je me couche et m’endors très vite.

Un peu plus tard dans la nuit, je suis réveillé par un mouvement du lit. Le mouvement est horizontal, régulier, d’une amplitude d’une vingtaine de centimètres, et d’une fréquence de l’ordre de la demi-seconde. Dans la clarté lunaire qui vient de la fenêtre, j’aperçois Jean-François qui me tourne le dos, assis au bord du lit, les mains bien à plat sur le matelas. Il semble provoquer le mouvement.
Sur un ton agacé, je lui demande pourquoi il secoue le lit. Il répond, très sobrement :  » Ce n’est pas moi. Il y a un tremblement de terre ».
Me revient alors en vrac à l’esprit tout ce que l’on apprend sur la conduite à tenir en cas de séisme : se mettre sous une table ; bon, il n’y a pas de table dans la chambre ; se placer sous un linteau de porte ; bon, les cloisons n’en comportent pas ; ne pas prendre l’ascenseur ; bon, il est à l’arrêt de toutes façons ; descendre les étages et sortir à l’air libre ou rester au sixième où on a moins de béton au-dessus de la tête ?
Pendant que je me pose toutes ces questions et bien d’autres, aujourd’hui oubliées et probablement inavouables, le mouvement du lit a cessé. Il n’a pas duré plus de vingt secondes, une éternité. Est-ce que ça ne va pas recommencer ? Synthèse de toutes mes interrogations, et sous le coup de l’émotion, je me pose tout haut la question : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? ».
De l’autre bout de la chambre, la voix d’Arnaud s’élève, et avec une intonation empressée qui me parait sur le moment presque servile : « Vous voulez que je téléphone ? »
Je l’aime bien, Arnaud. Sous un aspect un peu rustre, ce grand et gros garçon au visage rougeaud s’est révélé fin, cultivé et bon compagnon. Mais là, il m’agace Arnaud, et je lui réponds :  » Mais à qui voulez-vous téléphoner? » Le ton que j’utilise pour lui répondre en dit bien plus. Il signifie clairement « Mais à qui voulez-vous téléphoner, bougre d’andouille? »
Ma question n’appelant évidemment pas de réponse, la conversation en reste là et chacun écoute le silence de la ville. Aucune suite à cette réplique ne se faisant sentir au bout d’une dizaine de minutes, nous nous recouchons et je me rendors rapidement.

Le lendemain matin, pendant le petit déjeuner très frugal que nous prenons au rez-de-chaussée de l’hôtel, je m’excuse auprès d’Arnaud pour la vivacité du ton sur lequel je l’ai rabroué pendant la nuit. Mais je ne peux m’empêcher de lui demander:  » Mais à qui pensiez-vous téléphoner, bon sang ? A la réception de l’hôtel ? Pour vous plaindre ? ».

Il répond ingénument : « Pas du tout. J’ai un ami sismologue à Bordeaux : il aurait pu nous dire quoi faire! »

Sari

temps de lecture : 6 minutes 

J’ai l’habitude de dire que mon chien est sourd et d’ajouter finement qu’en plus, il est muet: « Mon chien est sourd et muet ».
En général, les gens ne réagissent pas tout de suite à cette absurdité. Parfois même, ils commentent d’un « ah, bon? » apitoyé qui me réjouit méchamment.
Que mon chien soit sourd et muet, ce n’est pas tout à fait vrai. En fait, premièrement, mon chien est une chienne, mais ce mot ne me plait pas, alors je dis mon chien. Deuxièmement, un chien ne peut être muet car, si on a vu quelques fois des chiens qui fument, on n’en a jamais entendu un seul parler.
Il n’empêche, mon chien est sourd et muet.

Sari est arrivée chez nous à l’âge de deux mois et nous avons mis longtemps à nous apercevoir de son handicap. Longtemps,  nous nous sommes usés à tenter un dressage classique, à raison de sifflements et coups de voix autoritaires, sans parvenir à quoi que ce soit. Nous avons même fait venir à la maison une jeune et jolie comportementaliste. Elle a rendu son tablier au bout de deux heures, sans réclamer d’honoraires, ébranlée dans sa foi dans les longues études qu’elle venait d’achever et nous laissant Sari arcboutée sous la table de la salle à manger.
A partir du moment où nous avons découvert le pot aux roses (car on dit bien sourd comme un pot), les choses sont devenues plus faciles. Pas très faciles, mais plus faciles. Au cours du temps, mon chien et moi, nous avons établi des codes gestuels pour remplacer les ordres et coups de sifflets classiques qui font si virils quand on les donne devant témoins.

Pour Sari,  » Assis! » se dit l’index en l’air.  » Couché! » se dit de la même manière, mais en insistant.  » Ici! » se prononce en ouvrant les bras vers le chien,  » Ici tout de suite! » en pointant impatiemment l’index vers le sol tandis que  » Aux pieds! » s’exprime en montrant la laisse. La qualité du regard et l’affection qui nous lient pallient la pauvreté du vocabulaire.

La surdité de Sari n’a pas que des inconvénients. Ne pouvant se guider au son, c’est à dire aux appels ou aux coups de sifflets, elle craint toujours de se perdre et s’arrange pour ne pas me quitter des yeux. C’est pourquoi, dans nos promenades, elle préfère marcher derrière moi, ce qui lui permet également d’avaler subrepticement tout ce qui lui semble avalable.
Pour ma part, je préfère qu’elle marche devant moi, pour la surveiller, bien sûr, mais aussi pour le plaisir de l’observer. Elle a une façon très amusante de tortiller de l’arrière train, de prendre le vent, de s’arrêter pour observer avec inquiétude un buisson au loin qu’elle prend pour une menace, de se retourner régulièrement pour s’assurer que je suis toujours là.
Derrière elle, avec elle, grâce à elle, sur les chemins de Champ de Faye, j’en ai passé des heures de marche et de méditation, philosophes ou anxieuses, heureuses ou malheureuses, pleines ou vides.

Parmi mes moments préférés partagés avec Sari, il y a aussi ceux du Cap Ferret: chaque matin, généralement après une nuit de mauvais sommeil, je partais avec Sari entre sept et huit heures pour une promenade d’une heure ou deux. Nous passions d’abord entre les villas encore endormies sous les pins pour arriver au grand soleil au pied de la dune qui nous séparait de l’océan. La montée sur les caillebotis était plutôt pénible pour elle dont les pattes n’étaient pas adaptées aux espaces entre les planches, mais elle était récompensée par ce qu’elle pouvait trouver de comestible dans les vestiges laissés par la dernière vague de vacanciers de la veille au soir.
Arrivé en haut de la dune, le spectacle de l’océan me saisit comme à chaque fois: plage immense et déserte devant une mer bleue ou grise, calme ou agitée, haute ou basse, mais toujours émouvante.
A la vue de la mer, Sari prend le vent et s’agite. Sur un signe, elle se libère et court vers l’eau. Si la marée est basse, elle passe sans ralentir au milieu de groupes de mouettes qui s’envolent à regret. C’est à peine si elle infléchît sa course pour faire décoller un ou deux oiseaux retardataires. Arrivée à l’eau, elle se met à trotter en levant haut les pattes puis elle nage tranquillement vers le large en relevant la tête au passage des vagues. Très vite, elle fait demi-tour et ressort de l’eau en s’ébrouant. Parfois, elle se roule dans le sable.
Nous pouvons maintenant commencer notre promenade. Souvent, il fait beau et frais. Alors, j’accroche  mes chaussures aux deux bouts de la laisse qui pend de chaque côté de mon cou pour avoir les mains libres et pouvoir marcher pieds nus dans l’eau et le sable. Sari reprend son interminable quête de ce qu’il peut y avoir à manger sur ou sous le sable. De temps en temps, nous passons sous la ligne tendue d’un pêcheur au surf casting, et je dois déployer tout mon vocabulaire gestuel pour éviter que Sari ne ravage sa provision d’appâts ou son piquenique. Au pied des dunes, on peut voir de loin en loin des sacs de couchage ou des petites tentes d’où émergent parfois des êtres hirsutes et hagards, rescapés d’une nuit de guitare et de bière dans le sable.
Quand nous nous sommes éloignés de tout ça, quand le soleil est un peu monté de derrière la dune, quand il commence à me chauffer la peau, alors j’enlève chemise et maillot de bain et j’entre dans l’eau.
Aussitôt, Sari montre des signes d’inquiétude. Elle trotte nerveusement en courtes allées et venues devant la frange des vagues. Elle se dresse un peu sur ses pattes arrière, puis entre dans l’eau à son tour. Elle nage maintenant droit vers moi, vigoureusement,  obstinément, la tête levée, la queue en gouvernail ondulant derrière elle. Elle me rejoint. Ses grosses pattes jaunes aux doigts écartés pédalent dans l’eau verte et transparente. Ses griffes s’approchent dangereusement de mon dos. Je lui fais face en nageant en arrière en lui criant de s’éloigner, de me ficher la paix. Je bats des pieds violemment pour créer un mur d’eau entre elle et moi. Rien n’y fait. Il me reste à plonger et à nager quelques mètres sous l’eau pour m’éloigner d’elle, pendant que sa tête tourne comme un périscope au-dessus de l’eau pour me repérer. Ce jeu dure le temps que je reprenne pied et commence à marcher vers la plage, ce qui a le don de la rassurer. Elle  continuera  cependant à me surveiller du coin de l’œil jusqu’à ce que je sois au sec, sain et sauf. Alors, nous pouvons rentrer à la maison pour continuer nos vacances.

Le temps a passé, les enfants ont grandi. Nous ne louons plus au Ferret. Depuis plusieurs années, nous n’avons plus de port d’attache pour l’été.
Sari a maintenant douze ans. Pendant que j’écris ces lignes, elle dort en rond sur le tapis près de moi, réchauffée par le soleil qui transperce la vitre. De temps en temps, elle soulève une paupière pour vérifier que je suis bien là. Elle m’adresse un regard qui ressemble à un sourire et se rendort, rassurée.
Elle a dû rêver que j’allais me baigner.

430-ROYALE

J’aurais voulu être un dandy

Couleur Café (2): Le Comptoir du Panthéon
25 juillet 2012
La rue Soufflot penche vers la droite. Le soleil est parfaitement dans son axe. Entre deux feux verts, la rue est calme devant le Comptoir du Panthéon. Sa terrasse, à l’ombre de son dais marron, est encore fraiche. Peu de monde. A ma droite un homme jeune manipule son iPad. Il écrit de temps en temps. A ma gauche, un jeune couple basané, venu des Indes ou du Pakistan, est en train de faire le bilan de sa découverte de Paris. Comme des tables vides nous séparent, personne ne gêne personne.
J’ai fini mon croissant, pas encore mon double café. J’ai lu trois pages du Côté de Guermantes, ce qui a épuisé mon stock de concentration disponible. Comme j’ai pris la précaution d’emporter un stylo et un bloc, je me mets à écrire.

Voilà ce que j’aurais aimé faire de ma vie : écrire à la terrasse d’un café. Mener une vie de dandy. Etre  Barbey d’Aurevilly et me préoccuper de ma prochaine canne ou de ma prochaine coupe de cheveux. Être  Frédéric Moreau, et hésiter toujours, ne s’engager jamais, trouver le peuple sublime et ne jamais s’y mêler. Pourtant, ces deux personnages, l’un réel et l’autre romanesque, me déplaisent tant par leur égoïsme évident, leur futilité apparente et leur incroyable sentiment de supériorité. Mais, dans une sorte de mise en abyme, je sais que je ne pense cela que parce que je ne suis pas un dandy, parce que je suis à l’extérieur de ces personnages, alors que si j’étais l’un d’eux, aveuglé par les défauts que je leur prête, je ne verrais rien de ces mauvais aspects du dandysme et coulerais de bien beaux jours.
Être un dandy. Une petite rente. Pas trop petite quand même, assez pour habiter le Quartier Latin et n’avoir pas d’autre occupation que manger un peu, boire un peu, écrire un peu, voir des amis un peu.
Nostalgie, regrets, apitoiement sur soi, signes d’âge.

Tout va bien.

La rue Soufflot penche à droite vers la Tour Eiffel. Le 89 monte vers le Panthéon. Quelques jeunes touristes, en short et sac à dos, bouteille de plastique à la main, redescendent de la Montagne vers le Luxembourg ou le MacDo. Quelques touristes moins jeunes, en short, Birkenstocks aux pieds et sueur au front, gravissent le trottoir, face au soleil, vers le monument.
Peu d’autochtones, pas d’étudiants. Quelques belles filles pourtant. Quelles belles filles ! Quelle belle ville ! Quelle belle vie !

Retour à Guermantes.

 

Suite africaine n°5 – Négociation à Bamako

Négociation à Bamako

Avenue de la République, Bamako
7 mai 1972, 9 heures du matin.

Deux hommes en caftan se font face.
L’un est assis sur un petit tabouret de bois sombre. Il est adossé au mur en terre cuite du Marché Rose.
L’autre se tient accroupi sur ses talons.
Les genoux des deux hommes se touchent et leurs mains aussi, mais on ne les voit pas car elles sont dissimulées  par une couverture aux rayures multicolores et aux tons passés qu’on a jetée sur elles.
Ils se regardent dans les yeux, immobiles et muets.
Parfois, la couverture est agitée de petites vagues ou de légers soubresauts, mais la plupart du temps sa surface reste calme.
L’homme adossé au mur est un marchand.
Celui qui lui fait face aussi.
L’un veut vendre et l’autre acheter.
Quoi?
Dix chèvres, deux balles de coton, une Peugeot 404, une femme ?
On ne sait pas.
Ils ne disent pas un mot, mais par leurs regards qui se croisent et leurs doigts qui se parlent, ils négocient.
Enfin, l’homme au tabouret replie la couverture tandis que l’autre se lève et s’époussette: ils sont maintenant d’accord sur un prix, qu’on ne connaîtra jamais.

Suite africaine n°4 – Cent mille chambres à Bobo

Ma chambre au RAN de Bobo-Dioulasso est très différente de celle de Ouagadougou. Elle est petite. Equipée de peu de meubles, tous en métal imitant le bois, il n’y a bien sûr ni télévision ni air conditionné. L’unique fenêtre donne à  l’arrière de l’hôtel sur une petite cour. De mon premier étage, je peux y admirer un taxi-brousse Estafette garé parmi les mobylettes, les casiers à bouteilles et les poulets. Une petite ampoule sous son abat-jour de tôle blanche éclaire pauvrement l’ensemble. Tout ça n’est pas très gai. Il n’y a même plus d’éphémères. Si ce n’était pour l’absence de barreaux à la fenêtre et de serrure à la porte, je pourrais me croire en prison.
La salle à manger de l’hôtel est un peu plus avenante et le menu du soir est à base de civet de lièvre, qui s’avérera être plutôt du lapin. Le menu d’hier soir, encore affiché, proposait un véritable cassoulet toulousain.
C’est étonnant comme ces restaurants pour blancs vous proposent toujours des plats de ce genre, plats d’hiver le plus souvent, plats en sauce, solides plats régionaux, à déguster dans la chaleur humide de la nuit. Nostalgie? Hygiène?

Le repas se termine et je monte dans ma chambre. Une radio se fait entendre confusément à travers la cloison. Je distingue un dialogue en anglais puis de la musique. Avant de descendre diner, j’avais fermé ma fenêtre par crainte des insectes et la chaleur de la pièce est maintenant intenable. J’éteins la lumière  et je vais à la fenêtre pour l’ouvrir.
Le dialogue en anglais devient beaucoup plus clair, entrecoupé de cris d’animaux et de courts moments de musique haletante. Ce que je croyais être l’un des murs de la cour est en fait une grande toile blanche tendue entre des crochets et les images d’un film en noir et blanc y apparaissent en transparence.
Je comprends que l’hôtel est voisin d’un cinéma de plein air dont les spectateurs me font face en regardant une aventure de Tarzan. Bien que le film soit en version anglaise, sans sous-titres, on peut dire que les spectateurs, que je ne vois pas, participent au film plutôt qu’ils ne le regardent. Les cris de surprise, les encouragements et les applaudissements des spectateurs se chevauchent continuellement, ce qui prouve la densité du scénario et la qualité de la mise en scène.
Assis sur le dossier de ma chaise, j’assiste à toute la fin du film en fumant des cigarettes.
Plus tard, je pourrai dire qu’une nuit, en Afrique, j’ai pu apercevoir Tarzan depuis la fenêtre de ma chambre d’hôtel.

Le lendemain matin, mon vrai  travail commence avec un rendez-vous à la Direction de l’Agriculture de la Haute Volta de l’Ouest. Je dois mener une étude de faisabilité économique de l’amélioration de la route Ouagadougou-Bobo-Dioulasso. En d’autres termes, je dois montrer à la Banque Mondiale, qui souhaite prêter de l’argent au pays, que la transformation de la piste en route bitumée entraînerait une diminution des couts de transport et induirait une forte augmentation des échanges commerciaux entre cette région, le reste du pays et la riche Côte d’Ivoire voisine. Cette démonstration passe par une évaluation des flux de marchandises actuels et futurs. Sans jeu de mots facile, ça va être coton ! Je dis « jeu de mots », car l’homme avec qui j’ai rendez-vous ce matin supervise justement les exploitations de coton de la région, et il me dira très vite que « ceux qui font du coton ici sont des cons ». C’est un de ces nouveaux fonctionnaires, jeune et bien habillé d’une saharienne marron claire impeccable, à la fois enthousiasmé par le rôle qu’il a  à jouer et désabusé par les lourdeurs administratives et sociales du pays. Nous visitons une plantation puis nous rejoignons son bureau pour discuter devant un Coca Cola glacé. La conversation est agréable, mais les résultats en termes de volumes de transport et donc de nombres de camions sont plutôt faibles.
Les résultats seront, dans ce domaine,  plus encourageants avec la Brasserie Bravolta qui fabrique la bière et la limonade de Bobo et qui distribue Coca Cola et autres bienfaits liquides de la civilisation. Mais je verrai ça demain.
Le directeur de l’hôtel, au courant de ma mission, m’a signalé l’ouverture toute récente d’une usine qu’il qualifie « d’entièrement noire », voulant dire par là que les capitaux, la direction et la totalité du personnel sont effectivement « entièrement noirs ». Il s’agit de la Société Africaine de Pneumatiques, la SAP.

L’avantage de l’Afrique, c’est que le temps est si large qu’on peut toujours s’insérer dans celui de quelqu’un d’autre sans que cela le dérange vraiment. Cette disponibilité a pour contrepartie que l’on doit toujours s’attendre… à attendre, justement.
Fort de ma connaissance toute récente des habitudes de la région, je me rends à la SAP en fin de matinée sans avoir demandé de rendez-vous.
Le bâtiment est neuf. Il est formé d’un cube de tôle laquée gris, qui doit abriter l’atelier, dans lequel l’architecte a encastré un cube plus petit, blanc et percé de larges baies vitrées derrière lesquelles se trouvent les bureaux.
Je gare mon pick-up à côté d’une 404 noire et brillante de chromes rajoutés et de propreté. C’est la seule voiture présente dans ce parking qui ne rassemble rien d’autre que quelques mobylettes. J’en conclus que le directeur est là.

Le bureau d’accueil est entièrement blanc: carrelage au sol du style station de métro, peinture laquée blanche aux murs, dalles isophoniques blanches au plafond. Ses dimensions sont respectables, mais il n’est meublé que d’un bureau métallique gris à l’opposé de la porte d’entrée et de deux petits fauteuils bas à l’autre extrémité. La température polaire qui y règne renforce encore l’impression de laboratoire en attente de matériel.
Je traverse cette salle des pas perdus pour m’approcher de la secrétaire qui tape à la machine derrière le bureau. Elle est splendide. Africaine, bien entendu, elle est vêtue d’un boubou qui explose de couleurs dans les jaunes et marrons, et d’un foulard rouge brique noué de façon compliquée sur sa tête.
Je demande à voir le directeur et lui explique brièvement mes raisons. Négligeant le gros téléphone noir qui se trouve à côté de sa machine à écrire, d’un mouvement lent et majestueux, elle rejoint et franchit la porte dont tout indique que c’est celle de son patron. A bout d’une ou deux minutes, elle réapparaît et, du même mouvement lent et majestueux, elle retourne se réinstaller derrière son bureau où elle reprend sa frappe.

Depuis que je suis rentré dans le bureau d’accueil, elle n’a pas prononcé un mot.
En France, une telle attitude aurait été le signe d’une très mauvaise éducation ou d’un très grand mépris. Je ne l’ai rencontrée plus tard que lors de mes rares contacts avec la « Grande Distribution ».
Mais ici, à Bobo-Dioulasso, c’était plus vraisemblablement de la part de cette magnifique jeune femme la volonté de cacher sa trop faible expérience dans l’art de recevoir les visiteurs européens sans perdre la face.
D’ailleurs, un peu plus tard, après avoir rejoint la région des fauteuils pour visiteurs et laissé passer un petit temps d’acclimatation en écoutant le ronflement de l’air conditionné, je lui adresse la parole à travers la pièce:

-« Ça fait longtemps que vous travaillez ici ?
-Oh, oui alors !
-Ah bon. Je croyais que l’usine avait ouvert il y a trois mois !
-Eh oui! Ça fait long pour ceux qui travaillent ! »

Notre conversation s’arrête quand le directeur ouvre sa porte et traverse la salle pour me serrer la main. Nous repartons pour nous installer dans son bureau, plus petit que l’accueil mais où il fait aussi froid. Délaissant le lourd bureau en bois de fabrication locale, nous nous installons autour d’une table basse déjà garnie de deux Coca Cola glacés. Je suis gelé depuis déjà longtemps, mais je boirai le mien par politesse, comme si c’était une spécialité locale qu’il serait rustre de refuser.
Le costume traditionnel du responsable voltaïque ne connait que deux variantes. Mon spécialiste cotonnier de ce matin portait la version brousse. Mon directeur d’usine a choisi la version ville: chemise blanche à manches courtes et col ouvert, tombant par dessus un pantalon noir. Les chaussures sont noires et les chaussettes aussi. (Hé non, pas blanches. Vous vous croyez où?)
L’homme est aimable, mais mal à l’aise, donc empressé. Après avoir expliqué l’objet de mon étude, je lui fais comprendre que ce qui m’intéresse, c’est de connaitre les plans de production de la SAP en volume et en poids pour les dix années à venir. Intérieurement, je doute qu’il puisse me répondre, mais il m’affirme qu’il a, là, sur son bureau, toutes les prévisions que je peux souhaiter « en nombre de chambres à air pour véhicules à deux roues », car la production de pneus proprement dits n’est pas encore prévue. Il va chercher sur son bureau un petit document dactylographié sur lequel j’aperçois des tableaux de chiffres. Je suis ravi. J’apprends que la production pour cette année sera de 4.000 unités (nous sommes en phase de démarrage de l’outil de production, me dit-il), pour passer à 20.000 l’année prochaine, à 50.000 dans 5 ans et 100.000 dans dix ans. Tout en le félicitant pour cette belle progression, je me rappelle que je dois convertir ces chambres à air en nombre de camions par jour, à défaut par mois. Aussi, je lui demande de m’indiquer le poids approximatif d’une chambre.

-« Avec ou sans la valve ? »

Je lui explique que, pour moi, le poids de la valve ne changera pas grand-chose au résultat.  Il saisit donc le gros téléphone  qui se trouve sur la table basse entre nous, et appuie sur la touche marquée ‘atelier’:

-« Dis donc, André, c’est quoi le poids d’une chambre ? »

Et j’entends André à travers le combiné:

-« Avec ou sans la valve ?
-Mais, on s’en fout, André !
-Cent cinquante-sept grammes. »

Je note aussitôt les cent cinquante-sept grammes en dessous des productions annuelles que j’avais notées tout à l’heure. Je continue la conversation avec le directeur, maintenant rassuré et à l’aise,  tout en essayant de multiplier mentalement des grammes ramenés en kilos par des nombres annuels de chambres à air, divisés par des nombres de jours travaillés dans l’année, puis par la charge utile du camion voltaïque moyen pour tenter d’arriver à un nombre de camions par jour. Je trébuche sur les unités, arrive à des résultats incroyables et, pour ne pas perdre la face devant mon interlocuteur, je renonce.
Nous nous quittons très satisfaits l’un de l’autre.

De retour au RAN pour déjeuner, je reprends mes notes et ma Hewlett-Packard-à-notation-polonaise-inverse, et je refais tranquillement le calcul.
Voyons, dans dix ans, cent mille chambres de cent cinquante-sept grammes chacune, à raison de deux cents jours de travail par an représenteront une production journalière de soixante-dix huit kilos virgule cinq, soit….. un tout petit bout de camion par jour.

Je me dis que je n’arriverai jamais à justifier auprès de la Banque Mondiale l’amélioration de quatre cents kilomètres de piste avec ça.
J’aurais dû noter le poids de la valve.

 

Suite africaine n°3 – Singing in the rain

Singing in the rain

J’ai quitté Sabou, ses enfants et ses crocodiles et j’ai repris ma route vers Bobo-Dioulasso.
C’est la première fois que je conduis en brousse. On m’avait mis en garde, mais la surprise est quand même là. Les parties défoncées de la piste alternent avec la tôle ondulée sur laquelle tous ceux qui ont lu le Salaire de la Peur savent qu’il faut rouler vite sous peine de casser la suspension ou de se décrocher la mâchoire.
La moitié des véhicules que l’on croise sont des taxis-brousse, Renault Estafettes chargées jusqu’à la calandre de voyageurs, de bagages et de bicyclettes, et portant, peinte au-dessus du pare-brise, une devise supposée rassurer le client ou flatter son fatalisme : « C’est Dieu qui conduit ! » ou bien « S’en fout la mort ! ». Les autres véhicules sont pour la plupart des camions. Ils font la route Abidjan-Ouagadougou-Niamey. Ils ont à peu près le même comportement que les taxis-brousse, mais ils ne l’annoncent pas : ils ne portent pas de devise trompe-la-mort. Ils la sèment sans le dire. Tout ce qui roule sur cette piste tangue sur les parties défoncées et vole sur la tôle ondulée
Presque tous les camions sont bancals et surchargés de marchandises et de voyageurs. Ils penchent dangereusement dans les dévers de la piste. Sur l’une des rares sections en remblai, un camion est sorti de la route. Il a dévalé le talus et a versé doucement sur le côté. Cela a dû se passer il y a plusieurs heures, peut-être même hier. La plupart des passagers sont restés sur place, dans l’espoir d’un prochain dépannage et d’une reprise de leur parcours vers le Niger. Ils ont payé leur voyage au chauffeur et ils ne le lâcheront pas de sitôt. Des toiles ont été tendues et des feux allumés. Un village est peut-être en train de naître..
La route est longue, mais on ne s’ennuie pas. La chaleur monte. Loin vers le nord, des nuages noirs annoncent un orage dont j’espère qu’il abaissera la température. Je n’ai pas vu un village ni croisé une voiture ou un camion depuis des kilomètres. La piste est droite et en bon état. Ça permet de rouler vite, ce qui me détend et rafraîchit un peu la cabine.
Un homme, debout à côté de son vélo sur le bord de la piste, me fait des grands signes. Après un instant d’hésitation, je m’arrête à sa hauteur :
— Bonjour, patron. Je vais par là. Je suis très fatigué. Tu peux me prendre ?
Comme je suis d´accord, il pose son vélo contre le pick-up, grimpe sur le plateau et y tire la bicyclette. Il n’a pas fait mine de vouloir monter dans la cabine. Ça doit être l’usage. La voiture repart.
L’orage approche et je commence à voir de temps en temps de magnifiques éclairs s’étirer entre les nuages. Des bourrasques de vent soulèvent de la poussière, des feuilles et des buissons. Et d’un seul coup, l’averse frappe le pare-brise, énorme.
Je deviens aussitôt très occupé à chercher la commande des essuie-glaces, allumer les phares, fermer les vitres et ralentir très progressivement en essayant de rester sur la piste. Au bout de quelques dizaines de mètres, j’ai trouvé mes repères et je reprends une allure modérée mais régulière. Par-dessus le vacarme que fait la pluie sur le toit de la cabine, je commence à percevoir un bruit anormal, un bruit qui n’est pas mécanique, un bruit qui ressemble à celui que ferait le vent dans un toit ouvrant à demi refermé. Mais mon pick-up n’a pas de toit ouvrant.
Je réalise d’un coup que j’ai un passager sur le plateau et que ce doit être lui qui proteste contre ses conditions de transport. J’arrête la voiture dès que je peux et je sors sous la pluie pour lui proposer de passer à l’abri dans la cabine. Il est debout sur le plateau face à la route, agrippé au cadre métallique qui surplombe la cabine, trempé, hilare. Il me dit qu’il veut rester là.
— Alors, pourquoi tu cries ?
— Je crie pas. Il pleut. Alors, je chante !
Je reprends la route sous la pluie qui est devenue moins violente et il reprend sa chanson au-dessus de moi. La pluie cesse et la chanson aussi. Contrairement à ce que je pensais, l’averse n’a fait qu’augmenter l’impression de chaleur. A l’entrée d’un petit village de cases poussiéreuses, il tape sur le toit de la cabine pour que je m’arrête. Il saute du plateau, attrape son vélo et me sourit largement : « Merci patron! Tu veux venir à la case pour manger quelque chose? ». Je refuse le plus gentiment possible et repars vers Bobo.
Au moment où j’arrive dans la ville, la nuit vient de tomber. Suspendues au-dessus de la piste maintenant goudronnée, des lampes éclairent le sol de leur lumière jaune sodium. Des dizaines d’enfants courent en tous sens sur la route en criant et en brandissant des bassines sous les lampadaires. Je m’arrête pour regarder ce qui se passe: des millions d’insectes volants virevoltent autour des lampes, beaucoup d’entre eux s’y brûlent et tombent, grillés, dans les bassines des enfants, qui les mangent sur place ou les rapportent chez eux. J’apprendrai tout à l’heure qu’il s’agissait d’une émergence d’éphémères, insecte qui ne vit que quelques heures sous sa forme volante et qui, grillé, constitue un met raffiné.
Je trouve facilement mon hôtel. Il porte le même nom que mon hôtel de Ouagadougou, le RAN, mais, lui, il n’a pas de ménagerie. Juste des éphémères, par millions.

Suite africaine n°2 – Les enfants de Sabou

A dix kilomètres de Ouagadougou, le bitume de la route laisse la place à la latérite. Le pick-up Peugeot 404 devient bruyant en bondissant sur la tôle ondulée de la piste. Il est encore tôt et la température est presque fraîche. J’ai quitté l’hôtel RAN de bonne heure car je veux m’arrêter à Sabou avant de poursuivre vers Bobo Dioulasso, à près de quatre cents kilomètres d’ici.
Quand apparaissent les premières cases du village, je tourne à droite et déjà des enfants se mettent à suivre la voiture en courant. Arrivés à ce que tout le monde ici appelle une mare, mais qui pour moi ressemble davantage à un petit lac, ils sont cinq ou six à brandir de chétifs petits poulets attachés par les pattes à de longues ficelles :  » Patron, tu veux voir les crocodiles, moi, moi, c’est cent francs ! « 

Oui, je veux voir les crocodiles parce que nous sommes à la mare aux crocodiles sacrés et que je suis venu pour ça.
Les crocodiles de la mare de Sabou sont sacrés, et donc interdits de chasse, car on dit dans la région que, lorsque l’un de ses crocodiles meurt, un enfant de Sabou meurt aussi.
Je choisis l’un des gamins et le paie après avoir fait semblant de marchander, juste pour le plaisir, le sien. Nous nous approchons de la mare, déserte. A une centaine de mètres au large, ce qui peut être une branche ou un rocher dépasse de la surface de l’eau brune et lisse comme de l’huile. L’enfant fait tourner le poulet au-dessus de sa tête au bout de la ficelle et le lance vers le milieu du lac aussi loin qu’il le peut. Tout le monde se met à crier pour se moquer du faible lancer, pour encourager le poulet qui se débat dans l’eau, pour appeler le crocodile. Cela semble marcher, car on voit tout d’un coup la branche disparaître. Le silence se fait, sans doute par respect pour ce qui approche. L’enfant a ramené lentement le poulet sur la terre ferme. Il le relance, moins loin, à quelques mètres du bord et la bête apparait, tout près du poulet qui continue à se débattre.

L’enfant tire doucement sur la ficelle. Le poulet avance, le crocodile suit. D’une brusque détente, le crocodile tente d’attraper le poulet. Mais l’enfant avait prévu le bond et tire brutalement l’appât vers la berge pour faire durer le spectacle. Il est maintenant temps d’en récompenser la vedette : l’enfant ne bouge plus, le poulet est condamné. Il disparait dans la gueule pleine de dents. Le crocodile envoie le poulet en l’air et le rattrape pour profiter d’une meilleure prise. C’est fini, on ne verra plus le poulet.
Le crocodile monte maintenant sur la berge en se dandinant, tout doucement, et les enfants reculent, tout doucement, moi aussi, tout doucement. La bête me parait énorme, peut-être quatre mètres. Mais l’un des gamins ne bouge pas. Chose incroyable, il s’approche du crocodile, il monte sur son dos, il prend la pose, confiant. A la fois excité et terrifié, je prends la photo tandis que je lui crie de  » descendre tout de suite ! « . Le billet que je lui tends le décide et il vient vers moi sans se retourner, méprisant l’animal comme on voit faire avec ses lions le dompteur du cirque Bouglione.
J’ai perdu cette belle photo, dont je me souviens qu’elle était en noir et blanc et qu’elle montrait le crocodile de profil, dans une pose presque parfaite, la queue recourbée vers l’avant touchant presque la tête du petit noir de Sabou debout sur son dos. J’espère, non, je suis persuadé que, tous les deux, ils ont fait une longue carrière de modèles.

Suite africaine n°1 – La nuit africaine

En ce temps-là, le Burkina Faso s’appelait  Haute-Volta.
Par bonheur, lorsqu’ils ont décidé de changer le nom de ce pauvre pays africain, les hommes politiques alors en place ont conservé les noms magnifiques de leurs deux plus grandes villes, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso.
L’hôtel RAN, du nom de la Régie des Chemins de Fer Abidjan-Niger, n’était pas le meilleur hôtel de Ouagadougou, mais il avait le charme de ces hôtels coloniaux de deuxième ou troisième catégorie. N’allez pas imaginer des terrasses en bois tropical offrant la vue sur la boucle d’un fleuve où bailleraient des hippopotames ou sur une large vallée brumeuse et verdoyante; n’allez pas imaginer des salons bien ventilés, remplis de fraicheur et de gros meubles en bois sombre ni des bars en acajou surmontés d’alignements de bouteilles multicolores; ni même des boys nombreux, silencieux et nonchalants, chargés de plateaux portant des verres de formes diverses et remplis de liquides aux tons pastel mélangés et imprécis.
L’hôtel Indépendance lui-même, le meilleur et le seul autre hôtel de la ville, n’était qu’un gros cube rosâtre de six étages dans un jardin sans charme, mais apprécié des expatriés pour son restaurant de plein air bien ombragé et sa belle piscine.

Non, le RAN ne sortait pas de Out of Africa. Il était situé en pleine ville, sur la Route Nationale 4 qui mène à Bobo-Dioulasso et qui, à cette époque, était bordée de grands flamboyants. Ces arbres avaient été plantés par les colons cinquante ans auparavant. Dans quelques années, ils seraient abattus par les révolutionnaires en tant que symboles de la colonisation.
On entrait dans le parc de l’hôtel en passant sous un arc de ciment armé portant fièrement peintes en bleu ciel les trois lettres de la compagnie de chemin de fer. Au bout d’une  allée en terre battue, on arrivait au bâtiment principal, rectangulaire, de couleur grise, avec un seul étage entouré d’un large balcon.
Au rez de chaussée, qui ne comportait aucune porte, on trouvait tout d’abord la réception, avec son carrelage bleu ciel et blanc, son ventilateur de plafond et son bureau derrière lequel était accroché le tableau des clés, puis le bar, meublé de ces inconfortables sièges en fil de fer des années cinquante, enfin la salle de restaurant, sonore et sinistre, le tout d’une propreté luisante du dernier lavage à grande eau. A l’étage, les chambres les plus anciennes, toutes communicantes par le biais du balcon.

Arrivé très tôt le matin par l’avion d’UTA, on m’avait logé dans la partie « motel » du RAN, plus moderne et constituée de bungalows dispersés dans le jardin, fièrement appelé « parc zoologique » parce qu’il comportait quelques cages contiguës aux bâtiments  et renfermant des animaux de la région. Chaque bungalow abritait deux chambres dont les fenêtres, constituées de lamelles de verre cathédrale orientables, donnaient directement sur les cages. En emménageant en milieu de matinée, j’avais pu voir que « ma » cage abritait deux exemplaires d’un échassier à long et large bec, probablement des  marabouts.

Je dînais à l’Indépendance avec les deux autres membres de la mission. La chaleur humide de la nuit était rendue supportable par la très bonne bière de « Bobo », comme on dit quand on a passé plus d’une demie journée en Haute Volta.
Toute la journée, au contact de l’administration voltaïque et de quelques commerçants et serveurs, j’avais été frappé par  la douceur et la gentillesse des habitants de ce pays, en contraste total avec mes expériences précédentes au Tchad et au Cameroun.
Peut-être étais-je aussi en train de devenir un de ces blancs amoureux inconditionnels de l’Afrique? Non, peu probable, à la réflexion.

Légèrement imbibé de bière, je rentrai seul à pied à l’hôtel.
Une fois passé l’arc d’entrée et disparues les lumières de la route nationale, je me trouvais dans l’obscurité presque totale du jardin à la recherche de mon bungalow. J’avançais dans le noir avec précaution. Je finis par longer un bungalow au-delà duquel je crus reconnaître celui qui abritait ma chambre. Alors que j’étais à mi-distance des deux bâtiments, un rire s’éleva dans mon dos, tout près. C’était un rire terrible, pas joyeux du tout  ni moqueur,  bien plus que sardonique : démoniaque, terrifiant. Malgré la chaleur, j’avais littéralement froid dans le dos. Quelles pensées m’ont alors traversé l’esprit, je ne saurai le dire. Je crois qu’au bout d’une ou deux secondes, j’ai dû recouvrer mes esprits et chasser l’idée de sorcellerie, si présente en Afrique.

J’ai alors pensé qu’on se moquait de moi, qu’ on avait voulu me faire peur et que j’allais découvrir quelques boys hilares, ravis d’avoir terrifié le blanc. Je m’avançais avec assurance dans la direction du rire qui avait cessé et je dis d’une voix que je voulais à la fois ferme et gaie : « Bonsoir, les gars ! »
Le même rire me répond, auquel vient s’ajouter un souffle. A la limite de la panique, je me retourne et marche, sans courir, mais à grands pas rapides, vers la porte du bungalow que je pense être le mien et que j’atteins bras tendu  et clé pointée vers l’avant. Par bonheur, elle ouvre la porte sans difficulté.
Le sommeil viendra un peu plus tard,  assez rapidement malgré l’adrénaline, grâce à la fatigue et la bière accumulées.

Le lendemain matin, après avoir salué les marabouts qui lorgnent dans ma chambre, je sors de mon bungalow pour aller prendre mon petit déjeuner. En passant à côté du bungalow voisin, je vois, allongée au soleil dans sa cage, une hyène qui ne lèvera même pas la tête pour me regarder passer.

Les chiens de Téhéran

C’est la mi-octobre et la guerre du Kippour vient de commencer. L’Iran de Reza Chah Pahlavi n’est pas engagé dans le conflit, mais, en tant que pays musulman et pour sa propre paix intérieure, il a choisi son camp et fait semblant d’encourager quelques manifestations anti-israéliennes dans Téhéran.
Il doit être une heure du matin. Il fait bon dans les quartiers nord de la ville. A cette heure, tout y est largement éclairé, calme et même désert.
Je viens de passer la soirée avec une jolie jeune femme. Elle est la secrétaire d’un membre de la famille impériale, iranienne par son père, blonde par sa mère, russe. Nous avons diné dans ce restaurant, russe également, Chez Léon, et continué la soirée dans la boite de nuit du Hilton. Je ressors les balais d’essuie-glace du coffre de sa petite voiture, une Pekan, et je la reconduis chez elle. Je suis content de ma soirée et ma douce euphorie me pousse à rentrer à pied jusqu’à mon hôtel : peut-être une demi-heure de marche selon un itinéraire qui sera facile dans cette partie moderne de la ville.
Je marche le long d’une large avenue où passent de temps en temps une voiture de la police ou de la SAVAK. Elles ralentissent pour m’observer puis reprennent leur croisière en faisant ronfler leur huit-cylindres.
En regardant l’une de ces voitures fantomatiques s’éloigner, je m’aperçois qu’un chien me suit. Il reste à une vingtaine de mètres derrière moi. C’est un animal plutôt jaune, de taille moyenne et d’une race imprécise. Je me retourne et m’avance lentement vers lui en lui parlant d’une voix douce. Il ne gronde pas et son poil reste lisse sur son dos, mais il recule d’autant que j’avance.
Je reprends ma promenade. Il reprend la sienne, mais je remarque qu’il a réduit de moitié la distance qui nous sépare. Bientôt, arrivent de l’obscurité d’une rue adjacente un autre chien qui se joint au premier, puis deux, puis trois. Il en vient de tous les côtés, de toutes les tailles et de toutes les couleurs. La bande qui s’est formée trottine allègrement derrière moi en conservant la distance. Je m’étonne que les chiens ne se battent pas entre eux et restent silencieux. Je ne me sens pas menacé, mais je juge plus prudent de ne pas m’arrêter comme la première fois.
Lorsque j’arriverai devant l’Imperial Hotel, la bande comptera bien une douzaine de chiens. Il me restera alors à franchir les vingt mètres de l’allée qui, à travers le jardin privé, mène jusqu’à la porte de l’hôtel.
Arrivé au seuil du lobby, je me retourne. Les chiens se sont arrêtés par petits groupes sur le trottoir de l’avenue. Certains se sont assis. Ils me regardent presque tristement, avec un air de reproche : je les laisse tomber.
Aujourd’hui encore, je me demande la raison de cette procession à travers la ville. Est-ce que cette meute croyait que j’allais lui donner quelque chose à manger? Est-ce que ces chiens espéraient un quartier plus favorable pour me mettre en pièces? Était-ce par amitié?
Ou simplement pour passer le temps?
3 chiens