Archives de catégorie : Récit

Post it n°11 – Le téléski des Merles

Puisque, cette année, vous serez privés de sports d’hiver, voici un petit texte évocateur de moments privilégiés. Ça fait mal, hein ? 

Perdu dans un creux de neige, isolé de tout, le départ du téléski des Merles attend au soleil. Ce n’est pas une remontée fréquentée, une qui mènerait à une piste noire, avec un restaurant d’altitude chic et cher au sommet. C’est tout juste un téléski de liaison. D’ailleurs, quand on arrive en haut du mur qui le domine, il n’y a jamais personne. On entend à peine le bruit feutré du diesel qui, à cette altitude, s’essouffle un peu par manque d’oxygène. On ne voit que la dentelle métallique du premier pylône, émergeant du blanc absolu, avec au sommet cette roue qui semble tourner pour rien. Tout le reste est immobile. La neige est sans tache, le bleu profond, le silence presque absolu. On a l’impression que c’est l’heure de la sieste. Aux petits nuages de fumée grise qui en émanent et qui flottent un instant dans l’air pur immobile, on devine que la masse sombre qui est Continuer la lecture de Post it n°11 – Le téléski des Merles →

Réplique

Il y a 16 ans, le 26 décembre 2004, au large de Sumatra à proximité de la ville côtière de Banda Aceh (200.000 habitants), se produisait un tremblement de terre de magnitude de 9,3. Il était alors 8 heures du matin. Quinze minutes plus tard une vague de tsunami assaillait la côte indonésienne. À Banda Aceh, située au fond d’un estuaire, un  fleuve noir submergeait lentement la ville sous plusieurs mètres de boue tandis qu’à quelques kilomètres au sud, une vague de trente mètres de hauteur attaquait de front la cimenterie Lafarge.
Le bilan fut très lourd : 193 des 635 employés de la cimenterie périrent en même temps que 7000 des 8000 habitants de la petite ville de  Lhok Nga, toute proche de la cimenterie. Dans la région d’Aceh, 400.000 maisons furent détruites et plus de 150.000 personnes trouvèrent la mort.
« Réplique » avait déjà été publié ici même il y a environ 5 ans.  Je le publie à nouveau, illustré cette fois-ci de quelques photos supplémentaires. Elle présentent Continuer la lecture de Réplique →

Rue des martyrs

RUE DES MARTYRS

ou

FAIRE DU VÉLO AVEC UN BON COPAIN LE DIMANCHE MATIN

EN PLEIN HIVER

ET AUTRES PLAISIRS MAJUSCULES

Le souvenir du réveil difficile par un dimanche lugubre de février est déjà loin. Le bol de café vite avalé en grelottant dans la cuisine pendant que madame et les enfants rêvent au fond de leurs lits, l’habillage fastidieux avec ces multiples couches de vêtements qui vous font ressembler plus à une poupée russe qu’à un champion du monde sur piste, la paire de gants indispensables à la survie qui demeure introuvable, le bonnet grotesque que vous a imposé votre épouse faute d’en trouver un plus adapté, le vélo grinçant que vous poussez délicatement dans l’entrée de l’immeuble pour ne pas réveiller les gens normaux, la gifle de la bise qui vous arrache vos dernières illusions, tout cela n’est rien en comparaison de ce qui vous attend ce matin-là où vous avez relevé le défi, vous allez faire du vélo avec un bon copain. Vous vous demandez d’ailleurs en escaladant votre engin quelle est la définition exacte d’un bon copain. Il vous faudra trouver une réponse à cette question cruciale avant de prendre tout nouvel engagement susceptible de grever vos rares moments de repos. Vous n’imaginiez pas non plus que le dimanche le thermomètre affichait cinq degrés de moins que les autres jours de la semaine. De toute façon, Continuer la lecture de Rue des martyrs →

Raïmé, le petit indien

temps de lecture : 7 minutes 

Voici un conte exotique que Cécile avait écrit pour Guillaume, 9 ans, et Sébastien, 6 ans, en 1989 alors qu’elle voyageait en Amérique du Sud.  

Raïmé, le petit indien

1

C’est l’histoire d’un petit indien, Raïmé, qui avait sept ans et qui habitait l’Équateur. Il faisait partie de la tribu des Otavalos. La particularité de ces Indiens, c’est leur tenue. Ils ont un pantalon blanc, une chemise bleu ciel et un poncho bleu marine. En plus, ils portent une très longue tresse de cheveux.

Raïmé vivait dans un petit village dans les Andes. Il avait de nombreux frères et sœurs et comme il ne savait pas compter, il ne pouvait pas dire exactement combien. Alors, quand on le lui demandait, il répondait « beaucoup ».

La maman de Raïmé s’occupait de la maison, du bois pour le feu, parce que dans les Andes il fait très froid la nuit, de la cuisine, de ses enfants et de leur troupeau de lamas. Quant au papa de Raïmé, il descendait tous les jours à Otavalo vendre de l’artisanat aux touristes qui passaient.

Bien sûr, Raïmé allait à l’école, mais pas tous les jours, de temps en temps, quand sa maman n’avait pas besoin de lui à la maison. Mais, même si Raïmé n’allait pas souvent à l’école, il savait beaucoup de choses. Toutes ces choses, il les apprenait avec le vieux sage du village. Ce vieux sage se faisait appeler Atahualpa, du nom du fils du roi inca du Pérou il y a bien longtemps. Atahualpa avait Continuer la lecture de Raïmé, le petit indien →

Paris ! À nous deux (6-2) – Début novembre, un samedi matin…

(…)J’espère que c’est à son chien qu’il s’adresse quand il dit :
— Bon, allez, Toto ! C’est l’heure de rentrer se coucher !
Il remet son masque, tourne les talons et s’éloigne en parlant à son chien :
— Scravoutchmanikarikon…
Le reste se perd dans l’éther.

De l’autre côté du square, un clochard se lève du banc diamétralement opposé au mien. Les jeunes générations ne disent plus clochard. Ils préfèrent dire SDF. Ils pensent sans doute que les acronymes, ça tient plus chaud l’hiver. L’homme est propre et apparemment bien couvert. S’il était un peu plus jeune, un peu moins voûté, et si ce qu’on aperçoit de son visage à travers sa barbe était moins couperosé, on pourrait le prendre pour un campeur sauvage viking comme on en voit en été. Mais non, il est bien d’ici. Pendant que je discutais avec le Volapük, je l’observais du coin de l’œil coller une flasque à ses lèvres et boire à petits traits. Il rajuste Continuer la lecture de Paris ! À nous deux (6-2) – Début novembre, un samedi matin… →

Paris ! À nous deux (6-1) – Début novembre, un samedi matin…

Pas tout à fait dix heures. Il fait le temps que j’aime ; devinez : beau et presque frais.
Il m’a fallu tourner longtemps avant de trouver d’abord un début de débit qui veuille bien me vendre, à emporter, un café et un croissant. Ce n’est qu’au delà de mon kilomètre légal à cette époque, à l’angle de la rue de Seine et de la rue de Buci, que j’ai pu trouver une antenne de Paul en train d’ouvrir son superbe rayon de viennoiserie. Je n’en demandais pas tant.
— Juste un café et un croissant… pas un qui soit chaud s’il vous plaît ! Euh… le croissant, pas le café !
De l’autre côté du présentoir, sous son masque, la forte antillaise éclate d’un rire joyeux.
La journée commence bien. J’ai mon café, mon croissant et mes deux attestations de sortie qui me permettront de tenir la matinée. Reste à trouver un endroit pour s’assoir.
Je pense alors au square qui est sous le clocher de St Germain. Il faudrait pour cela que Continuer la lecture de Paris ! À nous deux (6-1) – Début novembre, un samedi matin… →

Le mécanisme d’Anticythère – Chapitre 9

Chapitre 9 – Seirina
Printemps 1902 

Il était à peine minuit, ce samedi soir au To Doxeio. Il faisait de plus en plus chaud dans le cabaret où les bouzoukis jouaient depuis plus d’une heure. Quatre hommes dansaient au milieu des tables en se tenant par les épaules et en regardant le sol. Petit à petit, le rythme se fit plus rapide et la musique plus forte. Quelques femmes rejoignirent les danseurs sur la piste. Une première assiette vint se briser sur le sol au milieu d’eux. Ce fut le signal et tout le monde se mit à projeter violemment à terre tout ce qui pouvait se casser : plats, carafes, assiettes, verres. La salle était maintenant remplie de cris, de fumées, de chants, d’éclats de faïence, de lourde musique, de rires, et de vapeurs de vin renversé. Au milieu de cette folie, un vieux serveur passait entre les danseurs et balayait les débris, calmement, comme Continuer la lecture de Le mécanisme d’Anticythère – Chapitre 9 →

Ritorno al passato, ancora

Ce seizième « Couleur café » a été publié il y a un peu plus de cinq ans, à l’heureux temps où le tourisme avançait à grand pas et à visage découvert sur la Piazza della Rotonda de Rome et sur celle du Panthéon à Paris. C’était aussi l’époque où les selfies demeuraient assez rares pour qu’on les remarque. Ah ! l’heureux temps !

Ritorno al passato
Café Ritorno al Passato
Piazza della Rotonda

Depuis des décennies, je viens sur cette place. Au soleil, à l’ombre, le matin , le soir, je l’aime. Elle rassemble toutes les couleurs de Rome. Le noir des pavés, le gris foncé du Panthéon, le bleu ciel du ciel, le bleu délavé de la façade de chez Di Rienzo, l’ocre de l’Albergo Abruzzi, le bistre, le jaune, toutes les teintes possibles de marron, la perfection de la patine. Mais aussi le rouge terne des capes des centurions qui font le tapin pour une photo, le rouge vif de la veste des serveurs du café Ritorno al passato, le noir chic de la veste des serveurs d’en face. Mais encore, les couleurs des anoraks, des laines polaires et des survêtements de la moitié des touristes de la terre, bleu roi, jaune serin, vert pomme, rose fuscia, orange travaux publics. L’élégante banane ne se porte presque plus, remplacée par le pratique sac à dos mou du citadin prévoyant et du touriste pragmatique.

Tout ça, je l’ai vu ici mille fois. Mais ce qui est nouveau, Continuer la lecture de Ritorno al passato, ancora →

Maman ! Je vole !

Ce texte a été publié il y a plus de six ans sous le titre « Look, Ma ! I’am flying ». Pour cette nouvelle édition je n’ai changé que le titre : « Maman ! Je vole ! ». Voici : 

Vers l’âge de vingt-cinq ans, j’ai dû faire mon service militaire. À l’époque, c’était une espèce de mode à laquelle bien peu échappaient. Par la grâce d’un piston non sollicité mais efficace, je me suis retrouvé pour dix-huit mois sur la base aérienne de Villacoublay à quelques kilomètres de Paris.
Quand vous êtes dans l’armée de l’air et que vous ne volez pas, on vous appelle un rampant. Ça n’a pas de caractère insultant, mais quand même, ça manque un peu de panache. Après un hiver passé à m’occuper vaguement de la bonne tenue des fossés et des routes de la base, j’éprouvais un profond ennui. Au premier jour du printemps, j’appris que l’armée de l’air payait pour les militaires, appelés comme élus, les frais d’inscription, de formation et de vol dans une école de vol-à-voile à côté de Paris. De plus, le fait d’être inscrit à cette école permettait Continuer la lecture de Maman ! Je vole ! →

Un café ? Non, merci !

Moi, j’aime pas les cafés ; je ne m’y suis jamais senti bien et je n’y ai jamais perçu la moindre chaleur humaine. Les inconditionnels ont beau me dire qu’ils vont au café pour se retrouver face à eux-mêmes, moi, j’ai plutôt l’impression qu’ils y vont pour échapper à eux-mêmes. Dans leurs paradis publics pour rêveurs solitaires règne une connivence d’habitués dont je ne comprends pas la langue. Leur indifférence à l’égard des clients de passage accentue mon sentiment d’exclusion. Mais n’exagérons rien, tout n’est pas si désagréable dans un café ! Parfois, après de multiples tentatives infructueuses pour accrocher son retard fixé sur un horizon imaginaire, il arrive, mais pas à tous les coups, que le garçon s’aperçoive enfin de votre présence et condescende à venir prendre votre commande tout en vous faisant bien comprendre qu’il s’agit d’une faveur. Si vous étiez ce jour-là en charmante compagnie, votre honneur est sauf.

Non, décidément, je n’aime pas les cafés, mais alors pas du tout ! Leurs sièges sont inconfortables et, à mon malaise psychologique, s’ajoute un malaise physique qui Continuer la lecture de Un café ? Non, merci ! →