Archives de catégorie : Critiques

Eloge de la critique (Critique aisée 57)

Dans un bar de Broadway, la rencontre entre un adaptateur-metteur en scène-acteur , un peu éméché, avec la critique-reine de New York qui fait et défait les rois de Broadway avec un seul de ses papiers. Il lui demande:

-Qu’est-ce qui fait qu’on devient critique ?

Il prend le brouillon de l’article qu’elle est en train d’écrire et le lit :

-« Novice », c’est juste une étiquette ! « Fade », encore une étiquette ! « Marginalia », sérieusement ! On croirait qu’il faut de la pénicilline contre ça ! Encore une étiquette ! Tout ce que vous faites, c’est mettre des étiquettes. C’est de la foutue paresse ! En fait, vous êtes une connasse paresseuse !

Il attrape une fleur sur le bar et la lui montre :

-Avez-vous la moindre idée de ce que c’est ? Non, vous ne savez pas. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous n’avez pas d’étiquette à mettre dessus. (…) Je ne vois rien sur la technique, la structure, l’intention…C’est un pur ramassis d’opinions merdiques étayées par des comparaisons encore plus merdiques. Vous rédigez deux paragraphes, mais au fond, rien de tout cela ne vous coute rien. Vous ne prenez aucun risque, aucun, jamais…

Extrait de Birdman, film d’Alejandro Gonalez Iñarritu

400.000 secondes (Critique aisée 56)

Janvier 2015

Cent onze heures, près de quatre cent mille secondes, c’est le temps qu’il faut pour lire la Recherche du Temps Perdu du début jusqu’à la fin, de l’incipit « Longtemps, je me suis couché de bonne heure.« , que tout le monde connait, jusqu’à l’excipit que tout le monde ignore.
Cent onze disques d’une heure, cent onze heures, quatre cent mille secondes d’enregistrement, voilà ce que, il y a vingt-sept mois, quelques amis et parents, réunis en tontine, m’ont offert pour un anniversaire qu’il est inutile de nommer plus précisément.
Vingt-sept mois, huit cent vingt trois jours, voilà ce qu’il m’a fallu pour écouter cent onze disques, quatre cent mille secondes de la Recherche du Temps Perdu.
En réalité, ces quatre cent mille secondes sont plus probablement cinq cent mille, car il m’est arrivé souvent d’écouter certains passages plusieurs fois, comme on relit une page ou un paragraphe d’un roman.

C’est ce matin, dimanche 25 janvier 2015, dans les bois de Fausses-Reposes que j’ai écouté les dernières mille huit-cents secondes de la Recherche. J’avais enfoncé les écouteurs dans mes oreilles et les mains dans mes poches, et je marchais derrière la croupe ondulante de mon chien, quand j’ai entendu André Dussolier prononcer :

« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.« 

Puis il a laissé passer un petit temps et il a dit doucement :

 » Fin « 

Ça m’a fait tout drôle. Deux ans derrière Sari sur les chemins de Champ de Faye ou dans les allées du Parc de Saint-Cloud, deux ans le soir, dans mon lit, lumière éteinte, deux ans dans mon bureau entre les écritures de deux petites histoires, deux ans à écouter Dussolier, Podalydes, Wilson, Renucci, Gallienne, Lonsdale, deux ans à suivre Swann, Charlus, Albertine, deux années d’analyses de caractères, de peintures de paysages, de traits d’esprit, de méchancetés, de troubles, de regrets, de jalousie, deux années venaient de se terminer brutalement, comme ça, dans les bois.

Bien sûr, je n’avais pas passé deux ans à ne faire que ça, à ne lire que ça. Mais -je l’avais annoncé dans un papier dont le titre clamait : « Ne lisez jamais Proust« – après ça, il est difficile de passer à autre chose. Bien sûr, il y a Houellebecq, mais quand même.

Alors, j’ai réalisé que la Recherche, c’est (aussi) l’histoire d’un homme qui raconte ce qu’il a perçu des choses et des gens au cours de sa vie, tout en doutant continuellement qu’il puisse jamais être un écrivain, désolé par la paresse qui l’empêche d’écrire son œuvre. Et puis, à la fin du dernier volume, grâce à sa découverte et sa compréhension soudaine de ce qu’est la mémoire, il réalise qu’il est maintenant prêt à écrire son livre. Le seul doute qui demeure alors en lui est « En aurai-je le temps ? » Eh bien, le temps, il l’a eu, tout juste, mais il l’a eu. Et il termine son récit en annonçant qu’il va enfin commencer à écrire. Et la boucle est bouclée, et la belle histoire reprend à la première page du premier tome avec « Longtemps, je me suis couché de bonne heure.« 

Demain, je reprends la première heure des cent onze qui suivront. Alors, merci à la tontine pour ce cadeau, deux fois plus beau qu’on ne le pensait.

Et, bonjour, Monsieur Dussolier : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure… »

 

Langage diplomatique (Critique aisée 56)

Il y a dans la Recherche du Temps Perdu un personnage, Monsieur de Norpois, qui sait tout, selon lui, des usages et du parler diplomatiques. Pour lui, la diplomatie consiste essentiellement à « préparer l’opinion », et c’est ainsi que :

« (…), à la veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l’ombre naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux, l’éditorial suivant :

« L’opinion semble prévaloir dans les cercles autorisés que, depuis hier, dans le milieu de l’après-midi, la situation, sans avoir, bien entendu, un caractère alarmant, pourrait être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme susceptible d’être considérée comme critique. M. le marquis de Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse afin d’examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d’une façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction existants, si l’on peut parler ainsi. La nouvelle n’a malheureusement pas été reçue par nous, à l’heure où nous mettons sous presse, que Leurs Excellences aient pu se mettre d’accord sur une formule pouvant servir de base à un instrument diplomatique. » »

« Dernière heure : « On a appris avec satisfaction dans les cercles bien informés, qu’une légère détente semble s’être produite dans les rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré « unter den Linden » le ministre d’Angleterre, avec qui il s’est entretenu une vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme satisfaisante. » »

(Albertine disparue)

Les halfacros (Critique aisée 55)

Critique aisée 55

Soho est un quartier du West End de Londres. On dit que son nom lui vient tout droit d’un cri de chasse : So-Ho ! Cri étrange, mais du même type que Tally-Ho ! qui nous est plus familier car il vient à l’évidence du français Taïaut !  (L’origine de Taïaut !, elle, se perd dans la nuit du Moyen Age.)

La ville de New York comporte elle aussi un quartier nommé SoHo. Mais, étrangement,  son nom ne viendrait pas du cri qu’aurait poussé un jeune algonquin à la vue de son premier auroch. On sait en effet aujourd’hui qu’il n’y a jamais eu d’aurochs de ce côté-là de l’Atlantique. Non, l’origine de ce nom est connue.  Il découle d’un étrange goût nord-américain pour ce que j’appellerai des acronymes de seconde génération ou plus brièvement des halfacros, contraction pour « half-acronyms« .

Qu’est-ce qu’un halfacro ? Prenez par exemple Continuer la lecture de Les halfacros (Critique aisée 55)

Birdman (Critique aisée 54)

Birdman    
d’Alejandro Gonalez Iñarritu, avec Michael Keaton et Edward Norton.

Drôle d’oiseau, drôle de film !

Moi, vous savez, je n’aime pas vraiment le théâtre. Sauf si c’est pour Feydeau, Shakespeare, et parfois pour Giraudoux, je n’aime pas beaucoup traverser Paris aux heures de pointe, ne trouver à me garer qu’au sixième sous-sol d’un parking qui sera sans ascenseur et à 21 minutes de marche du théâtre, brandir mes billets que j’ai dû imprimer chez moi par-dessus les têtes de mes semblables pour obtenir enfin de la boite à sel les numéros des sièges où je serai autorisé, après avoir soudoyé une ouvreuse,  à m’asseoir de travers sur un mauvais fauteuil d’où je verrai, les genoux enfoncés dans le dos de ma voisine de devant, une  scène coupée en deux par une colonne du XIXème siècle. (Vous voudrez bien noter que je n’ai rien dit de la pièce elle-même.)

Mais le cinéma, j’aime. Et le cinéma au carré, je veux dire le cinéma dans le cinéma, encore plus. Passionnants, ces films qui vous démontrent comment se fait un film, combien de personnes il faut écraser sur Sunset Boulevard pour arriver au sommet, comment on obtient Continuer la lecture de Birdman (Critique aisée 54)

American sniper (Critique aisée 53)

Critique aisee n°53

American sniper
de Clint Eastwood, avec Bradley Cooper
(Same player shoots again, and again, and again)

American Sniper n’est surement pas le meilleur film de Clint Eastwood réalisateur. Le meilleur reste pour moi sans conteste « Minuit dans le jardin du bien et du mal« . Pour autant, ce n’est pas son plus mauvais film. Ils sont plusieurs à concourir pour cette place et, parmi eux, « Firefox » et « Les pionniers de l’espace » tiennent la corde.

En tout cas, tel que c’est parti, c’est American Sniper qui rapportera le plus d’argent et peut-être même quelques Oscars * (budget 60 millions $, recettes 700 millions $, et ce n’est pas fini ).

L’américain sniper, c’est, dans Continuer la lecture de American sniper (Critique aisée 53)

Whiplash (Critique aisée 52)

Whiplash  (Toute la musique que j’aime !)
de Damien Chazelle avec Miles Teller, J.K. Simmons.

Toute la musique que j’aime !

Je croyais que ce genre de jazz avait disparu vers la fin des années soixante. Je n’imaginais pas qu’une telle musique puisse encore exister, aussi forte, aussi vivante, aussi joyeuse, mais aussi technique, aussi précise, aussi écrite. Et c’est à New York que ça se passe, bien sûr.

Andrew Neiman entre dans école de musique pour devenir le meilleur batteur du monde. Il a choisi pour cela la meilleure école de New York, c’est-à-dire « la meilleure école du monde ». Terence Fletcher y enseigne le jazz. Il remarque le jeune Andrew et croit voir en lui un nouveau Buddy Rich. Jusqu’ici, tout va bien. Mais Fletcher enseigne la musique par la violence. Il gifle ses élèves pour leur apprendre le rythme, leur balance des chaises à la figure, les traite de pédés, de sales juifs et autres galanteries. Quand il rentre dans la salle de cours, les élèves sont pétrifiés, terrifiés, comme Continuer la lecture de Whiplash (Critique aisée 52)

The imitation game – Critique aisée n°51

Critique aisée 51

The imitation game
de Morten Tyldum, avec Benedict Cumberbatch et Keira Knightley.

C’est l’histoire d’un homme, probablement autiste, certainement très perturbé, et intelligent au-delà du raisonnable : l’homme qui a réussi à briser le code Enigma, selon lequel étaient cryptés tous les messages secrets allemands pendant la deuxième guerre mondiale.
C’est une histoire vraie, avec laquelle il semble que le scenario ait pris quelque liberté mais, la liberté d’expression, on s’est battu pour ça, n’est-ce pas ?
C’est un film normalement intelligent sur l’histoire d’un homme anormalement intelligent, un film Continuer la lecture de The imitation game – Critique aisée n°51

Les Nouveaux Sauvages (Critique aisée 50)

Les Nouveaux Sauvages
comédie dramatique argentino-espagnole de Damián Szifron. Sélection officielle au Festival de Cannes 2014. En compétition pour l’Oscar 2015 du meilleur film étranger.

Il y avait peu de chances que je voie jamais ce film. En effet :
1) Le genre du film à sketches, bien qu’il ait été abordé par de grands réalisateurs (Renoir, Ophuls, Risi, Scola, Monicelli, de Sica, Allen, Autant-Lara, Rohmer, Jarmusch…) ne m’attire pas particulièrement (le dernier piège de ce genre dans lequel je suis tombé étant « Les Infidèles« , d’Hazanavicius).
2) Le titre, Les nouveaux sauvages, me faisait craindre une prolongation des Monstres et Nouveaux monstres.
3) Argentin de quarante ans, Szifron était pour moi totalement inconnu, de même que le cinéma argentin.
4) Et puis, il faisait beau et je n’avais pas envie d’y aller, au cinéma !
Quatre bonnes raisons pour rester chez soi ou aller faire les soldes. Oui, mais voilà ! Sous la forme du téléphonage (coup de fil en langage proustien) d’une cousine, la folle rumeur est montée jusqu’à nous et, sous le soleil,  nous avons dû descendre  la colline jusqu’au boulevard pour en avoir le cœur net.

Six sketches, six bonnes raisons pour Continuer la lecture de Les Nouveaux Sauvages (Critique aisée 50)

A most violent year (Critique aisée 49)

A most violent year
Film de J.C. Chandor
avec Oscar Isaac, Jessica Chastain.

Chandor avait réalisé en 2011 Margin call, un excellent film de fiction sur l’origine du crack financier de 2008. Film dense, intelligent, nerveux, brillant et compliqué, servi par une demi-douzaine d’acteurs de premier plan. Margin call, à voir absolument.

Avec A most violent year, il s’est attaqué à un genre très fréquenté, le film de gangster, en tournant le dos à tous les us et coutumes des blockbusters de ces dernières années. Il a choisi des acteurs sobres et presque inconnus. On y retrouve l’atmosphère dense des films en noir et blanc des années cinquante et quelques. Aldrich peut être ? C’est un plaisir. Voyez un peu:
D’après les rares images panoramiques, l’action doit se situer du côté de Hoboken Continuer la lecture de A most violent year (Critique aisée 49)