Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Une vie bien remplie

Un été, j’ai essayé de tenir une sorte de journal, mais ça n’a rien donné. J’ai perdu les pédales, j’écrivais des trucs simplement pour me dire que je tenais un journal, et puis un jour je me suis aperçus que je ne faisais pas assez de chose pour tenir un journal.

Bret Easton Ellis – Moins que zéro

Ceci était le 2067ème numéro du Journal des Coutheillas

Un gentleman

Quand je ne sais plus trop quoi écrire, quand par exemple je me trouve en panne d’inspiration à la terrasse de la Contrescarpe, juste en face de celle de Delmas — toujours fermée, celle-là, mais affichant une promesse de réouverture pour une date dépassée depuis plus d’un mois —, je lève les yeux de mon écran, (plus exactement de mon clavier, car je ne sais pas taper sans regarder les touches), je deviens pour un instant attentif à ce qui m’entoure et je réalise que la sono diffuse doucement cette chanson dans laquelle Jacques Dutronc affirmait qu’Arsène Lupin était le roi des voleurs pour ajouter « oui, mais c’est un gentleman« . Vous vous souvenez ?

Je n’ai rien de particulier à dire sur Arsène Lupin, sinon que le personnage  avait été très bien interprété par Robert Lamoureux dans deux ou trois films consacrés au gentleman-cambrioleur. Mais j’ai peut-être quelque chose à dire sur le « gentleman » tout court, en particulier parce que, ce matin, j’ai entendu Philippe Meyer attribuer à la sagesse populaire le dicton suivant :
« Un gentleman, c’est quelqu’un qui sait jouer de la cornemuse, mais qui s’en abstient.« ,
alors que nous devons cette définitive définition à Pierre Desproges.
En voilà un sujet de recherche : qu’est-ce qu’un gentleman ? Quelques minutes sur Google m’ont aussitôt renseigné.

Le Littré de 1880 nous dit que c’est un
 » titre que prend en Angleterre tout individu bien élevé« .

Wikipedia nous affirme que le gentleman
« se distingue notamment par son calme et son stoïcisme face aux maux qu’il ne peut éviter, ses bonnes manières et sa courtoisie envers tous ceux qu’il côtoie« .

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales pontifie en déclarant que c’est un
« Homme de parfaite éducation, qui fait preuve de réserve et de distinction dans ses manières ». 

Pour Auguste Nonyme,
« Un gentleman est un monsieur qui fait des choses qu’aucun gentleman ne devrait faire, mais qui les fait de la manière dont seul un gentleman pourrait les faire. »

Tandis que pour Michel Audiard,
“Un gentleman, c’est celui qui est capable de décrire Sophia Loren sans faire de geste.« 

Et pour Oscar Wilde,
“Un gentleman est quelqu’un qui ne blesse jamais les sentiments d’autrui sans le faire exprès.

Mais Marcel Achard précise que
“Le véritable gentleman est celui qui appelle toujours un chat un chat. Même lorsqu’il trébuche dessus et qu’il tombe.”

David Niven entre dans les détails en disant que :
« Un gentleman est un monsieur qui , lorsqu’il rencontre une femme entre deux âges, opte pour le moins vraisemblable. »

Alors qu’Alphonse Allais apporte une dernière touche :
“Un gentleman est un monsieur qui se sert d’une pince à sucre, même lorsqu’il est seul.”

 

Rature et littérature

Morceau choisi

La première qualité du style, c’est la clarté. (…)
Alcimadas a ce défaut. (…) Il ne se contente pas de dire la “sueur”, il ajoute : l’humide sueur. Il ne dit pas “les jeux de l’Isthme”, mais “la solennité des jeux de l’Isthme”. Dire “les lois” serait trop peu pour lui ; il ajoute : les lois, reines de états. (…) Jamais il ne dira “le chagrin”, mais : le triste chagrin de l’esprit. (…) S’il faut dire : il cacha telle chose sous des branches d’arbres ; il ajoute : sous des branches d’arbres de la forêt.
Aristote

L’art n’est pas d’aligner des mots, mais d’en enlever.
Paul Morand

La règle, c’est qu’il faut laisser refroidir son premier jet, jusqu’à ce que le texte vous en redevienne étranger. On reprend ensuite ses phrases ; on rature, on biffe, on allège, on résume, on essaye de concentrer sa pensée dans le moins de mots possibles. La page est-elle noire, recopiez-là, c’est l’essentiel. Une fois recopiée, elle vous paraîtra tout autre. […]   Recommencez le même travail.
Antoine Albalat

Où la pensée s’affermit, l’épithète se raréfie.
Maurice Chapelan

Vous avez compris ?
Si vous écrivez, soyez bref ! Mais sachez que ça prend un temps fou !

Bientôt publié

13 Juil, 7 h 47 min Echecs
14 Juil, 7 h 47 min BONJOUR, PHILIPPINES ! – 9 – RETOUR AU CHALET
15 Juil, 7 h 47 min Toutes les mêmes

Le beau nom grave de tristesse

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.

Cet été-là j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les « autres » étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans (…) »

En ce début d’été, replongez-vous de toute urgence dans ce roman écrit par une jeune fille de dix-sept ans, dans cette tragédie douce et sophistiquée, cette comédie grave et amère, ce style pur et clair, replongez-vous dans « Bonjour tristesse » dont vous venez de relire l’incipit.

 

J’ai retrouvé mon Baleinié – 2

A la demande générale d’un lecteur, voici une petite lichette supplémentaire du Baleinié. 1
Rappel : le Baleinié est un dictionnaire de mots inventés censés définir les petits tracas de l’existence.

ampégir
(an-pé-jir) verbe masculin
faire pipi sur la trace de caca qui reste sur la pente de la cuvette sans parvenir à la dissoudre

argascaner
(ar-gas’-ka-né) verbe
Subir des coups de genoux dans son dossier dès le début du spectacle

double-riquesta
(dou-bleu-ri-kou-es’-ta) n.f.
Tentative d’aplatissement extrême pour se glisser entre deux tables de restaurant

ousse-double-riquesta
(ous’-) n.f.
…avec gros manteau ou gros fessier

grune
(gru-n’) n.f.
espace de peau virile qui apparait entre le bas du pantalon et le haut de la soquette

guézette
(ghé-zet’) n.f.
whisky à goût de Ricard
« (…) Dehors je jubjotais encore. Le pani-pané de la nuit dans mon aftoube m’avait paradoxalement mis à plat. Ma valvarope était comme le ciel. Dans la limogoulème tout était fermé…
Je me suis dit : » Bon, pas d’hembernoët aujourd’hui. » Mais sur le chemin du retour, l’idée de ne pas avoir ma guézette du matin… J’étais parti pour une bonne journée de bârues, à essayer d’éviter les chacards. »

Igourie
(i-gou-ri) n.f.
don inné pour chercher d’abord dans la mauvaise poche.

Zoupard
(zou-par) n.m. (sud de la Loire)
Distance entre le ticket de péage et le bout des doigts tendus
(ordin. 5,3 cm)
Syn. : xiévreau

(1) : Ch.Murillo ; J-C. Leguay ; G.Oestermann — Le Seuil

Conversation sur le sable – 7

Saint-Brévin-l’Océan, 12 août 1948

 Voix off dont on aperçoit l’ombre dans l’angle inférieur droit de la photo,
J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier. L’aigle va fondre sur la vieille buse.

Enfant au premier plan :
—C’est chouette ça, comme métaphore.

Voix off dont on aperçoit l’ombre dans l’angle inférieur droit de la photo,
—C’est pas une métaphore, c’est une périphrase.

Enfant au deuxième plan :
—Oh fait pas chier !

Les jambes au maillot de bain en laine en arrière-plan :
—Ça, c’est une métaphore.

 

Voilà. Les conversations sur le sable, c’est fini, mais si vous voulez réentendre les précédentes, il faudra juste cliquer dessus ci-dessous :

Première conversation
Deuxième conversation
Troisième conversation
Quatrième conversation
Cinquième conversation
Sixième conversation

Le style ou l’étincelle ?

L’écriture uniforme, horizontale, coulant sans heurt, de celui qui a un style, ne procure jamais la perle. Mais l’écriture de, je ne sais pas, moi, Racine ou Malherbe, écriture droite, diamantée, est constellée, c’est ça, est mouchetée d’étincelles car il y a là, en abondance, les silex, les galets, d’humbles clichés, d’humbles lieux communs. Ils n’ont pas de style, ils écrivent sans style, c’est ça, et eux sont capables de la phrase, de l’étincelle, de la perle précieuse.

Samuel Beckett – Interview

Moi qui ai passé pas mal de temps à déclarer ici, ailleurs et sur tous les tons que « l’histoire on s’en fout, c’est le style qui compte », me voilà bien embarrassé. Parce que Beckett, tout de même …

La passante

morceau choisi

J’ai souvent essayé de faire des petits trucs comme ça dans mes « Couleur Café » ou dans mes « Post-it ». Mais je ne suis pas certain d’y être arrivé.

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité?
Ailleurs, bien loin d’ici! trop tard! jamais peut-être!
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais!

A une passante
Charles Baudelaire

(C’est pourtant bien comme ça que je fais !)

Morceau choisi

Le littérateur envie le peintre. Il aimerait prendre des croquis, des notes. Il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent qui n’ait été apporté à son inspiration par sa mémoire. Il n’est pas un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, et cetera. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et volontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que l’écrivain lui aussi a fait son carnet de croquis sans le savoir car, mû par l’instinct qui était en lui, l’écrivain, bien avant qu’il crut le devenir un jour, omettait de regarder tant de Continuer la lecture de (C’est pourtant bien comme ça que je fais !)