Archives de catégorie : Fiction

Le Cujas (36)

Vers midi on a entendu des camions qui arrivaient dans la rue du village. Ça criait des ordres, ça discutait de partout. On a cru un moment que c’était les boches qui revenaient, mais après, on a vite compris que c’était pas de l’allemand qu’ils parlaient. C’était les Russes qui fouillaient le village.

 Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Neuvième  partie

Ils ont pas mis longtemps à trouver notre camouflage et ils sont entrés à cinq ou six dans notre cave. Nous on a levé les mains et on s’est mis contre le mur en parlant le plus vite et le plus fort possible en français pour leur faire comprendre qui on était, qu’on était de leur côté. Ça les a pas empêché de nous flanquer des coups de crosse et de nous trainer dehors. Ils nous ont mis contre un mur et ils se sont mis à discuter, à se chamailler sans plus s’occuper de nous. Bien sûr, on ne comprenait pas ce qu’ils disaient, mais je voyais bien qu’ils étaient en train de se demander qui on était. Ils étaient une vingtaine autour de nous. Ils avaient l’air de vraies brutes, des ploucs du genre sale, petit et costaud, et plutôt méchants. Il y en a un qui est arrivé et qui a tiré un coup de pistolet en l’air. Ça a fait taire tout le monde. Il portait pas de fusil et il avait des barrettes sur son calot, ça devait être un officier ou un sous-off. Il s’est approché de Maurice et il lui a gueulé dans la figure quelque chose qu’on a pas compris. C’est là que Maurice a Continuer la lecture de Le Cujas (36)

Le Cujas (35)

Bientôt on va partir d’ici, on va arriver à Rovno. Je retrouverai la famille. Ils nous cacheront jusqu’à la fin de la guerre et après, on prendra un train en première classe et deux jours après, on arrivera comme des rois Gare de l’Est, en pleine forme. J’irai retrouver Simone et tout recommencera comme avant.

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Huitième partie

18 mars
On l’a échappé belle. Avant-hier, pendant que j’étais dans la cuisine, j’ai entendu un bruit comme je n’avais jamais entendu. J’étais dans ma cuisine en train de préparer mes papiers pour écrire dans mon journal. D’un coup, il y a eu une espèce de rugissement qui est passé à toute vitesse au-dessus de la maison. J’ai pas pu m’empêcher de sortir dans la rue pour regarder et j’ai vu un avion qui filait vers l’Est en rase-motte. C’était un allemand, ça c’était sûr, et il était pas bien gros. Ça devait être un chasseur. J’étais pas rentré à l’abri qu’un autre avion, un chasseur allemand aussi, passait en hurlant tout pareil au-dessus du village. J’ai filé me cacher en espérant qu’il m’avait pas repéré.
Avec Maurice, on s’est retrouvé dans la cave. On se parlait pas, on était pas fiers. Finalement, on a décidé de plus sortir du tout. On a recommencé à avoir peur.

25 mars
On est resté comme ça pendant trois jours. On sortait qu’une fois par nuit Continuer la lecture de Le Cujas (35)

Le Cujas (34)

Alors, je lui ai raconté qu’au début j’avais travaillé aux Halles pour me payer des cours de français et de comptabilité, que j’étais ensuite devenu impresario pour artistes de music-hall, et que j’avais fini par réaliser mon rêve en ouvrant un restaurant chic du côté de la Muette. C’était une belle histoire presque vraie somme toute, et ça me valait le respect de Maurice.

 Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Septième partie

27 septembre
De notre cave, on sort pratiquement que la nuit, par sécurité. Alors, j’ai toute la journée pour écrire. C’est ce que j’ai fait toute la journée d’avant-hier. Ça commence à me prendre, le besoin d’écrire, maintenant que j’ai plus de choses si horribles à raconter. Le matin, je monte dans ce qui était la cuisine de la maison. Il n’y a plus ni carreaux ni cadre aux fenêtres, mais il reste un peu de toit autour de la cheminée. Comme ça, je suis à l’abri de la pluie et du soleil et j’ai la lumière du jour.
J’ai placé une table et un tabouret que j’ai réparés près d’une fenêtre et je m’installe là pour écrire. Maurice, lui, il se met dans la pièce d’à côté, une ancienne chambre, à une autre table que je lui ai réparée aussi. C’est drôle parce qu’on dirait qu’on a chacun notre bureau. On s’est partagé le papier et les crayons, et lui, il écrit de la musique. De temps en temps, je vais voir ce qu’il fait. C’est beau, ces lignes, ces barres et ces point noirs qui s’alignent. Je ne comprends pas comment tout ça peut faire de la musique, mais il me dit que si. Continuer la lecture de Le Cujas (34)

Le Cujas (33)

Les salauds se sont mis à tirer dessus à la mitraillette. Les pauvres gens se précipitaient sur les barbelés pour essayer de passer quand même. Moi, je voyais tout ça du bord de la forêt où je m’étais planqué. J’en étais malade, mais je pouvais rien faire. Alors je me suis relevé et je me suis mis à courir. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Sixième partie

15 septembre 1943
En fait, je sais pas vraiment si on est le 15 septembre ou le 10 ou même le 1er octobre. Là où je suis y a pas moyen de savoir. Pendant qu’on courait pour s’éloigner du camp, on pensait pas à compter les jours. Et puis à quoi ça m’aurait servi de savoir que j’allais mourir un mardi ou un mercredi. Parce que j’étais sûr qu’on allait mourir. Mais plus les jours passaient, plus je me disais que c’était peut-être pas foutu. Alors j’ai choisi la date la plus probable possible. Maintenant qu’on est un peu au calme, faut bien recommencer à compter les jours. Et puis, compter le temps qui passe, c’est peut-être bien ça qui nous faits différents d’un chien ou d’un poisson rouge.
Je sais pas comment je vais raconter ce qui s’est passé depuis Treblinka. C’est devenu Continuer la lecture de Le Cujas (33)

Le Cujas (32)

Je voudrais pas que ça rate parce que je commence à y croire à l’évasion. Ça pourrait bien marcher. Simon a l’air vraiment costaud comme organisateur. Et puis les boches s’y attendent sûrement pas. On sait jamais, peut-être que ça va marcher. Y a de l’espoir. Mais l’espoir, c’est ça qui fout la trouille.
C’est pour dans 5 jours.

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Cinquième partie

Un jour
Je sais plus quel jour on est. Ça doit faire trois semaines qu’on s’est évadé du camp, Arkine et moi. Et depuis on s’est pas arrêté de marcher, la nuit surtout. D’abord vers l’Est et puis après vers le Sud. L’idée c’est de rejoindre Rovno. C’est là que je suis né. J’y suis resté jusqu’à mes quinze ans. C’est pour ça que je parle pas trop mal le polonais. Je dois avoir encore un peu de famille là-bas. Arkine, lui il voulait aller vers la France ou la Suisse, il était pas vraiment fixé. Je lui ai dit qu’on avait pas le choix, que Paris c’était bien trop loin et Genève pareil. Tandis que Rovno, ça devait pas être à plus de 3 ou 400 kilomètres. On avait une petite chance. A travers la Pologne occupée par les allemands, ça serait pas du gâteau, mais comme Continuer la lecture de Le Cujas (32)

Le Cujas (31)

J’ai beau me dire qu’on a pas le choix et que si on veut témoigner un jour il faut vivre et que si on veut vivre il faut faire ce qu’on nous dit, sans ça c’est la moulinette. Mais je sais bien que c’est pas pour ça que je veux vivre. C’est juste pour vivre, parce que dans mon ventre j’ai une peur de chien de crever. Mais c’est terrible ce qu’on fait. J’écrirai plus, c’est fini.

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Quatrième partie

Mardi 29 juin 1943
J’ai retrouvé mon journal. Je l’avais planqué dans un trou creusé dans le bois de ma couchette. Et puis j’ai arrêté d’écrire comme j’ai dit. L’autre jour j’ai voulu le reprendre mais je trouvais plus la cache. Il y avait plus de trou dans le bois. Incroyable. Et puis j’ai bien réfléchi. Depuis six mois que j’avais pas touché mon journal, les schleus avaient surement fait plusieurs fouilles dans la baraque. S’ils l’avaient trouvé, probable que j’aurais entendu parler du pays. Ils mettaient une balle dans la tête pour moins que ça les salopards. Mais si j’étais toujours là c’est qu’ils avaient rien trouvé. Ils avaient dû Continuer la lecture de Le Cujas (31)

Le Cujas (30)

En secouant la tête, il répétait « Nié, nié, nié… ». Un sous-off s’est approché de lui. Il lui a crié une fois dessus je sais pas quoi. Comme l’autre ne bougeait pas, il a sorti son pistolet de son étui et dans le même mouvement il lui a tiré une balle dans la tête. Bon sang, à dix centimètres !

 Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Troisième partie

Tout le reste de la journée, on a jeté comme ça dans la fosse des corps comme si c’était des vieux vêtements. Y avait de quoi devenir fou. D’ailleurs c’est là que Claude est devenu fou. Ça s’est pas vu tout de suite, mais c’est sûrement là que ça a commencé.
On avait pas eu le droit de parler de toute la journée. Alors quand on est revenu à la baraque, j’avais besoin absolument de causer à quelqu’un. Je voulais qu’on me dise que tout ça c’était pas vrai, que c’était un cauchemar, qu’on allait se réveiller comme avant-hier, qu’on allait continuer à s’occuper des meubles et des jardins des officiers. Bien sûr j’y croyais pas. Mais je voulais absolument entendre quelqu’un dire ça. Alors je suis allé voir Claude. Claude, il est toujours prêt à parler, à expliquer, tout, n’importe quoi. Mais quand je suis arrivé près de lui, il était debout tout droit, la tête appuyée contre le bois de la couchette. Il avait les yeux fermés et Continuer la lecture de Le Cujas (30)

Le Cujas (29)

Ils nous cognent dessus avec pour un oui pour un non. Ils aiment ça, et comme les soldats s’en foutent et que même ça les fait plutôt rigoler, ils s’en privent pas souvent. Quand on a plus que la peau sur les os, un coup de cette saloperie de canne, ça fait drôlement mal. Quelques fois même ils se mettent à plusieurs sur un pauvre type qu’est tombé pendant le rassemblement et le type, c’est rare qu’on le revoie après.

 Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Deuxième partie

Jeudi 5 novembre
Avec Claude on a réfléchi et on s’est dit que d’un côté, nous, les juifs, on était de plus en plus nombreux et que de leur côté à eux, c’était toujours les mêmes qu’on voyait. Débordés qu’ils étaient et énervés comme tout. Ça pleuvait les coups et de plus en plus. Donc, c’était sûr qu’ils seraient bientôt dépassés. Et pour que ça tourne pas au foutoir leur camp, faudrait bien qu’ils prennent des prisonniers pour les aider à gérer tout ça. J’ai dit à Claude « Je sais pas pour toi, mais moi, pour m’en sortir, je suis prêt à faire preuve de beaucoup de bonne volonté ». Il a pas répondu.
Ça n’a pas manqué. Un matin, ils nous rassemblent, debout dans la neige. Ils nous laissent quimper comme ça pendant trois heures et plus. Et puis, il y a un officier qui nous parle en allemand. A cette époque, je comprenais toujours pas Continuer la lecture de Le Cujas (29)

Le Cujas (28)

Chapitre 7 — Samuel Goldenberg

Première partie

Lundi 26 octobre 1942
Premier jour de mon journal. Ça fait 3 mois que je suis là mais c’est juste aujourd’hui que je commence. C’est Claude qui m’a dit de le faire. Il m’a donné des raisons pour ça : pour m’occuper et pour me souvenir plus tard. Mais moi, je commence à le connaître, Claude. Je l’aime bien, il m’a sauvé la mise une fois. Mais c’est un révolutionnaire, c’est plutôt un agitateur qu’un mouton. J’ai compris que ce qu’il voudrait vraiment c’est pour plus tard qu’il y ait des témoignages, des gens qui racontent ce qui se passe vraiment ici. Vu comme c’est parti c’est probable que dans pas très longtemps, des gens, il y en aura plus beaucoup. Mais des trucs écrits, si on les cache bien, avec un peu de chance, ça pourra être retrouvé plus tard quand tout sera fini.
Donc voilà : un peu pour lui faire plaisir, un peu pour m’occuper, j’ai décidé de commencer mon journal. Bon mais là j’ai plus le temps. Il va bientôt faire jour.

Mardi 27 octobre
Avant de commencer à raconter ce qui se passe dans le camp, pour que les gens comprennent bien il faut que je dise un peu ce qui s’est passé avant. Alors voilà : après trois ou quatre jours à Drancy, on nous a bouclés dans un train sans rien nous dire d’où on allait ni quand ni comment ni pourquoi. Ça discutait ferme dans Continuer la lecture de Le Cujas (28)

Le Cujas – Chapitre 6 – Antoine de Colmont

 

Chapitre 6 — Antoine de Colmont

Oui, c’est un appartement agréable. C’est mon refuge…un peu haut perché… presque inaccessible. Venez voir sur le balcon…C’est beau, n’est-ce pas, sous cette lumière. On dirait qu’il va y avoir de l’orage… Vous connaissez un peu Paris, Monsieur Stiller ? Regardez, là, c’est le clocher de Saint-Germain des Prés, et là, les tours de Notre-Dame, la flèche de la Sainte Chapelle. Là-haut, c’est le dôme du Panthéon… et Saint-Étienne du Mont… et là-bas, tout au fond, le Sacré-Cœur… On dirait qu’il n’y a que des églises à Paris… C’est vrai que d’ici, on ne voit pas ces horreurs de la Tour Eiffel ou du Palais de Chaillot… Tenez, ça y est, le vent se lève. Il va pleuvoir. Il vaut mieux rentrer.
Installez-vous. Je vous propose que nous parlions en déjeunant. Vous aimez la cuisine italienne ?

Tant mieux, mais, vous savez, je suis loin d’être une cuisinière, alors j’ai tout fait venir de l’Italien de la rue du Sabot. C’est toujours très bon, mais c’est froid…. Ça ne vous ennuie pas de déjeuner sur une table basse ? Non ? De toute façon, je n’ai pas Continuer la lecture de Le Cujas – Chapitre 6 – Antoine de Colmont