Archives de catégorie : Récit

Octobre au Trastevere

Piazza Santa Maria In Trastevere, Rome

Soleil, ombre et fraîcheur. Calme.

La place est carrée, pas trop grande, et seulement quatre rues étroites y conduisent. Comme presque toutes les places de la ville, elle réunit les époques et les couleurs de Rome : une fontaine romaine, une église médiévale, un palais presque renaissance et deux ou trois immeubles XVII et XVIIIème.

L’endroit n’est pas très fréquenté par les groupes de touristes : pratiquement inaccessible aux autocars, il n’y a que deux restaurants, un café, un kiosque à journaux, et pas un seul commerce.

Pourtant, quelques touristes isolés croisent Continuer la lecture de Octobre au Trastevere →

Zéro virgule vingt-huit grammes

(à Thomas)

Bon, faut que je rentre. Il est à peine minuit, mais faut que je rentre. Demain matin, j’ai du boulot et ça fait quand même trois nuits que je me couche après deux heures. J’ai rendez-vous aux aurores avec Machin, là…, comment il s’appelle déjà, Machin… de chez NNMG…Faut absolument que je sois en forme. Bon, là, ça va encore, j’ai pas beaucoup bu, mais si je reste…Brelingart ! c’est Brelingart qu’il s’appelle.

-Fabrice ! Hé, Fabrice, faut que je m’en aille…Non, non, vraiment ! Faut que je parte, je dois encore passer chez Peter, je lui ai promis. Et puis je voudrais me coucher pas trop tard ce soir…Dis-donc, super ton appartement. Henri IV juste à côté, ça sera pratique pour les enfants, ah, ah ! Et puis quelle vue…Non, vraiment, bravo, très chouette…et puis bon Continuer la lecture de Zéro virgule vingt-huit grammes →

La nuit du 4 août

Cinquante-trois ans et deux mois plus tard, voici ma nuit du 4 août.

La vieille Hudson 51 nous aura au moins amené jusqu’à Los Angeles. Nous l’avions achetée à Flagstaff deux semaines plus tôt pour la somme de cinquante dollars partagée entre nous six. Flagstaff-Los Angeles, six cents miles à respirer l’odeur de poussière des sièges et les relents d’huile surchauffée du moteur; six cents miles, y compris le petit détour pour voir le Grand Canyon au lever du soleil et Las Vegas au crépuscule; six cents miles, dont une bonne partie de nuit, à surveiller le vrai défaut de cette voiture : l’extinction totale et imprévisible des phares à des intervalles tout à fait irréguliers. Pour survivre à cet inconvénient, nous nous étions organisés. La nuit, l’un après l’autre, nous prenions le quart pendant une heure à la place du passager avant, fenêtre ouverte, le nez dehors pour rester éveillé et le bras droit pendant à l’extérieur, la main serrée sur une lampe torche. Lorsque l’extinction des feux survenait, l’homme de quart devait allumer aussitôt sa lampe et éclairer quelques mètres de route vers l’avant tandis que le conducteur s’appliquait à arrêter la voiture sans sortir du béton.

Cela fait cinq heures que nous roulons après Continuer la lecture de La nuit du 4 août →

Mon voisin du dessus

temps de lecture : 1 minute 30

L’homme est petit, étroit, précis, mais pas tout à fait ridicule. Ses traits sont assez fins, mais ils portent une expression pusillanime. Il approche de la cinquantaine, mais il a les cheveux presque blancs. Il porte des costumes gris clair et des cravates en laine marron foncé, ou des costumes marron clair et des cravates en laine marron foncé. Ses chaussures à lacets sont toujours luisantes. Ses horaires sont réguliers. Quand il m’arrive de le croiser dans l’escalier, il porte toujours une fine serviette en cuir jaune clair de très belle facture. Elle comporte un seul soufflet, mais aussi deux Continuer la lecture de Mon voisin du dessus →

Ne me parlez pas de la Piazza del Popolo !

Ne me parlez pas de la Piazza del Popolo ! C’est la seule grande place du Centro Storico de Rome que je n’aime pas vraiment. Large, claire, symétrique, presque froide, sa rigueur relative ne va pas avec le désordre de la vieille cité.

Parlez-moi plutôt de la chaleur de la Piazza della Rotonda, avec ses bâtiments aux couleurs de Rome, imageavec toutes les nuances de patine ancienne, du jaune au marron, en passant par le bleu ciel de la façade du Rienzo, avec ses cafés tous différents, dont l’un s’appelle même Scusate il ritardo, mais dont pas une enseigne ne vient déparer l’harmonie, avec sa modeste fontaine et ses pavés noirs dont la pente mène tout droit au colosse d’Agrippa, le Panthéon.

Parlez-moi aussi de la Piazza Navona et de sa longue perspective, où les processions saccadées d’asiatiques en visite ont remplacé les courses de chars et les batailles navales de l’antiquité.

Parlez-moi, s’il vous plait, de la Piazza Farnese, sévère rectangle gris où, pour un euro par an, la France loue le plus beau palais de Rome pour y loger son ambassadeur.

Parlez-moi encore de la Piazza di Spagna au crépuscule, quand du parvis de la Trinità dei Monti, du haut de l’escalier monumental, sous le ruban ondulé des crêtes bleues du Gianicolo, vous voyez s’étaler devant vous la ligne crénelée des toits rouges ponctuée des dômes gris des églises, au-dessus des façades XVIIIème, des pavés toujours noirs et des calèches étincelantes qui entourent la Barcaccia, délicate petite fontaine baroque.

Parlez-moi toujours de la Piazza del Campo dei Fiori, avec la statue de son triste moine sans visage, ses façades disparates, ses cafés à forains et ses restaurants à touristes qui entourent les étals du marché aux fleurs, aux épices, aux fruits, aux légumes et aux souvenirs.

Vous pouvez même me parler de la Piazza Venezia, malgré son gigantesque hommage blanc à Victor-Emmanuel II, mais à cause de son Palazzo di Venezia, de sa colonne de Trajan et de ses pins parasol.

Mais ne parlez pas de la Piazza del Popolo.

Zoom

Suite africaine n°10

 Dès neuf heures du matin, l’agitation est grande près du marché Rose, mais Pierre a réussi à garer sa voiture entre deux taxis-brousse. Il ne fait pas encore très chaud mais, dès qu’il descend de voiture, la poussière le prend à la gorge. Les camions, les pickups et les charrettes vont et viennent sans arrêt pour décharger leur contenu de légumes, de fruits, de poulets, de boubous et d’ustensiles de cuisine. Les bus, les taxis, les voitures et les vélos amènent la foule des acheteurs qui envahissent tout le quartier.
Pierre est venu pour prendre des photos et il a décidé de remonter à pied l’avenue de la République qui longe le marché et qui grouille de monde. En l’abritant du mieux Continuer la lecture de Zoom →

Dimanche à la mine de La Ricamarie

 1937

L’ingénieur principal divisionnaire du Montrambert, Henri Claveirole, est de garde ce dimanche. Un éboulement s’est produit durant la semaine dans un travers-banc, et des boiseurs sont descendus pour étayer le toit effondré.

Mon père veut se rendre compte de l’avancement des travaux, pour la reprise lundi de l’extraction en cet endroit, par plus de huit-cents mètres sous terre ; il me propose de l’accompagner pour me faire mieux connaitre la vie des mineurs de fond que nous côtoyons depuis notre première enfance et dont il parle avec respect et une certaine affection, comme sans doute à ses soldats de Verdun ; ces mineurs ne l’appellent-ils pas familièrement entre eux « le Capitaine » ?

Apres cinq minutes de marche depuis notre villa, sur les noirs trottoirs de la route nationale baptisée rue Gambetta, dans cette traversée ouvrière, après être passés devant Continuer la lecture de Dimanche à la mine de La Ricamarie →

Retour au Ferret

Premier dimanche de septembre.

Dans la région par obligation pour quelques jours, nous n’avons pas pu résister à l’élan qui nous poussait à revenir au Cap Ferret.

Nous avions passé là nos meilleures vacances.

Nous louions une maison, jamais la même, mais presque toujours dans les « quarante-quatre hectares ». Maisons sommaires, maisons sonores, vétustes et ensablées, merveilleuses maisons. Nous vivions là tout un mois, entourés d’enfants, d’amis et de chiens. Il faisait beau, il pleuvait, il faisait lourd, il faisait froid, il faisait chaud, qu’importe. On allait au marché acheter du vin, des fruits Continuer la lecture de Retour au Ferret →

Mon père avait raison (Couleur Café n°17)

Couleur café n°17

La Closerie des Lilas
Boulevard du Montparnasse

Mon père n’aimait pas. Sans doute, un jour, y avait-il été mal reçu, et depuis , à chaque occasion, il clamait que c’était un mauvais restaurant et qu’il n’y remettrait jamais les pieds. C’est à peu près le seul genre de rancune qu’il pouvait avoir. Hérédité, mimétisme ou respect filial, je ne sais pas, toujours est-il que j’avais épousé sa querelle et que je n’y étais jamais allé avant l’âge de cinquante ans, moi qui avait connu si tôt toutes les brasseries du quartier et des environs.

Bien que ma femme n’aime pas non plus – je n’ai jamais vraiment compris pourquoi – je fais preuve d’indépendance en y allant régulièrement depuis quelques années, seul, rarement, avec ma mère, pendant un temps, ou avec un ami ou un de mes enfants, le plus souvent.

La Closerie est un très vieil établissement, un peu à l’écart du groupe des grandes brasseries du carrefour Raspail-Montparnasse. Mais elle a connu aussi son lot de célébrités. 
Verlaine, Breton, Picasso, Scott-Fitzgerald, Miller…Hemingway raconte dans « Paris est une fête » qu’il y passait des heures devant un seul verre de vin rouge à écrire ses articles. Je ne citerai pas les célébrités qui fréquentent ce lieu aujourd’hui, ça leur ferait bien trop plaisir.

Contrairement à ses concurrents du quartier, la Closerie est restée à peu près préservée du tourisme de masse qui a envahi complètement la Coupole et, à moindre degré, le Dôme et le Sélect.

Je n’y suis allé que très rarement le soir. Il y avait un bon pianiste, juste derrière la porte tambour. Il était gros et chevelu. Mais on me dit qu’il est mort récemment.

La Closerie se divise en trois parties principales, disons quatre avec les toilettes.

Quand vous avez passé la porte à tambour, sur votre droite vous trouverez la partie restaurant. C’est la moins intéressante. Construite en terrasse fermée sur l’avenue de l’Observatoire, la décoration a été refaite entièrement il y a quelques années. On se croirait dans le bon restaurant d’une petite ville de province. Espace trop lumineux, tables trop espacées, sièges et tables modernes sans charme ni audace. Je n’y ai jamais mis les pieds. Il paraît que c’est assez bon et assez cher. Si vous y allez un jour, racontez moi.

Avant de passer au plus bel endroit du restaurant, si vous le voulez bien, nous irons d’abord aux toilettes. Avant le déjeuner, c’est l’usage. Descendez un escalier un peu raide et passez devant la petite table couverte d’une nappe blanche sur laquelle un euro incitateur attend dans une soucoupe que quelque congénère de bonne volonté vienne le rejoindre. Ensuite, pour les hommes, c’est à gauche, et pour les dames, en face. Pour les dames, je ne sais pas, mais pour les hommes, c’est petit mais superbe. De splendides mosaïques très colorées recouvrent les murs. C’est comme ça que j’imagine, en un peu plus grand, les termes de Rome du temps de l’empereur Caracalla.

Quand vous remonterez des toilettes, qui méritaient un détour, convenez-en, vous aurez juste en face de vous le bar. Ah, le bar ! Avec ses tables et son comptoir en bois sombre et luisant, avec ses étagères de verre pleines de bouteilles colorées et vivement éclairées, avec son atmosphère tellement calme et feutrée que les fantômes de l’entre-deux guerres doivent s’y sentir à leur aise. Et puis, jusqu’à  l’automne dernier, à gauche, il y avait la brasserie, ma brasserie. Installée à l’intérieur d’une terrasse soigneusement fermée au boulevard du Montparnasse, ma brasserie était sombre, cosy, abritée du monde extérieur humide, bruyant et venté par un épais vélum qui étouffait les sons. Les hauts vitrages à rideaux et les bacs de buis disposés sur le trottoir étaient tels qu’il n’était pas question de regarder dehors. On était tout à son repas et à sa conversation. La salle était longue et familiale. On y était installé sur des tables étroites, presque collées les unes aux autres. On était au chaud, on était bien. Jusqu’à cet automne. Pendant le mois d’août de l’année dernière, pendant que personne ne regardait, « ils » ont démoli et reconstruit la terrasse de la brasserie. Je ne sais quel iconoclaste photophile, quel comptable irrespectueux, quel logisticien frénétique ou quel décorateur scandinave a conçu ce nouvel aménagement. Voilà que ma terrasse couverte est maintenant deux fois plus grande, trois fois plus lumineuse, mille fois plus banale. Un laid parquet moderne a remplacé la sombre moquette usée. Les tables sont tellement espacées les unes des autres qu’on a presque froid. La vision des autobus que permettent maintenant les baies vitrées crée une sorte de sensation d’urgence anxiogène. Mais on parvient au comble l’inconfort avec ces vitrages du toit de la terrasse qui permettent aux pigeons et aux habitants du 171 boulevard du Montparnasse, si l’envie leur prend de se pencher à leur fenêtre, d’observer ce qu’il y a dans votre assiette. J’ai eu l’impression qu’un locataire haineux allait cracher dans mon plat. Pourvu qu’en plus il n’aille pas se défenestrer.

C’est vraiment dommage que l’on continue à transformer Paris sans me demander mon avis.

Mais le haddock est toujours bon.10-Closerie des Lilas

Un jour sans fin

 Lundi
C’était une belle soirée de début d’été du côté de la Place Saint Sulpice. Il venait de tomber une courte pluie d’orage  et la merveilleuse odeur de l’asphalte humide et chaud envahissait les terrasses des cafés.
Les hommes en chemise avaient renouvelé leur demi. Les femmes en  Lothar (Ô je voudrais tant que tu te souviennes, …) reprenaient une Marlboro Light avant de jeter leur dévolu.
Il faisait bon. On était bien.

Elle  portait des sabots noirs, un pantalon de  jean bleu, un chemisier blanc un foulard bleu et de longs cheveux blonds. Elle était Continuer la lecture de Un jour sans fin →