Archives de catégorie : Récit

Post it n°4 – En avion

Retour de Hambourg, l’avion descend vers Roissy-Charles De Gaulle. C’est un Avro, petit quadriréacteur à aile haute. Nous traversons les nuages les plus bas. Il neige. Les phares d’atterrissage s’allument. Ils éclairent la sous-face des ailes et l’entrée des réacteurs qui y sont accrochés. P1210943Avec la vitesse, les flocons forment des lignes blanches continues que les réacteurs avalent. Pour les passagers, l’impression est évidente : l’avion est accroché par ses réacteurs à des dizaines de ficelles blanches le long des quelles il glisse vers Paris.

Bonjour, Philippines ! Chap.1: Un ptérodactyle sur fond d’azur

ptérodactyleLa scène se passe au Bureau Central d’Etudes pour les Équipements d’Outre-Mer, 15 Square Max Hymans à Paris. Philippe est seul dans la salle de réunion du quatrième étage, département des études économiques. Sur le grand planisphère offert par UTA qui est affiché au mur, ça ressemble à un gigantesque ptérodactyle volant lourdement sur fond d’azur. C’est Mindanao.

Mindanao. J’ai mis du temps à trouver cette ile sur la carte, car au moment où j’ai appris qu’on voulait m’envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais même pas dans quel océan se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c’est loin. Cette multitude d’îles avec leurs formes étranges et entremêlées ne m’inspire pas une grande confiance. De plus, Continuer la lecture de Bonjour, Philippines ! Chap.1: Un ptérodactyle sur fond d’azur

Post it n°3 – A la terrasse

Il fait doux. La terrasse du café est confortable et encore peu peuplée. J’y serai très bien pour écrire la petite scène que j’ai vécue hier à une autre terrasse. Je m’installe et déploie mes instruments. Aussitôt je perçois un rire désagréable et, bientôt, je n’entends plus que lui. 552-BAR A VINS CASSE CROUTEIl y a des rires comme ça ou des voix, dans un compartiment de chemin de fer ou dans un restaurant, qui prennent le dessus sur tous les autres bruits et finissent par vous obséder. Non seulement le rire est d’une sonorité désagréable, mais il est continu, il rebondit sans cesse, jamais il ne s’arrête. Il m’agace, je le hais. Je suis dans l’incapacité de me concentrer pour écrire. J’abandonne. Et d’un coup, je décide d’écrire sur ce rire et son propriétaire. Un texte vengeur, méchant, mais ça soulage.

Le rire paie sa consommation et s’en va. Je n’ai plus de sujet.

Aux écrevisses

Lucien Claveirole. 1938

Nous ne pêchions pas. Nous cueillions de l’écrevisse au fond des « gours » de l’Arcueil.
La bande gravissait à bicyclette, en fin de journée, les quatre cents mètres de dénivellation des vingt kilomètres de côte de la route de Massiac à Saint-Flour; une petite route de terre nous conduisait au hameau d’Espezolle, commune de Saint-Mary Le Plain, qu’il fallait, par peur du gendarme, traverser sans trop attirer l’attention sur nos agissements.
Nous admirions furtivement le coucher de soleil sur le petit lac où s’abreuvaient les troupeaux. A pieds, poussant les vélos, nous descendions le chemin pierreux vers l’Arcueil, vers sa gorge encaissée. Arrivés au moulin, il fallait montrer aux aboiements du chien, « patte blanche amicale », pour obtenir la faveur du Père Nicolas, de s’installer pour dormir dans la grange.
Les bicyclettes mises à l’abri, les provisions déchargées, Continuer la lecture de Aux écrevisses

Post it n°2 – Au zinc

Ce matin devant le zinc du café-tabac de la rue Gay-Lussac, il y a deux employés de la ville de Paris avec leur uniforme et leur balai. Il y a un artisan plombier de Mitry-Mory qui attend qu’il soit huit heures pour sonner chez ses clients. Il y a un noctambule en costume noir et sans cravate, incertain sur ses chaussures. Il somnole. Il y a la patronne qui vend le tabac et les tickets de loto et il y a le patron qui argumente avec les balayeurs.240-Bistrot, angle Gaité-Edgar Quinet L’artisan intervient et la conversation est à présent vraiment lancée. Sans suite logique, faite d’aphorismes, d’approximations, de plaisanteries et de références à l’actualité, c’est maintenant une fabrique à brèves de comptoirs.

Suite africaine n°8 – Sylvie

Jean est à la réception des Cocotiers vers cinq heures et demie, mais il prend le temps de nous offrir un superbe petit déjeuner. Quand nous montons dans sa voiture, il fait grand jour. C’est une DS19, à cette époque probablement la meilleure voiture pour l’Afrique, mais encore peu répandue dans cette chasse gardée de Peugeot.

Le ciel est bas et gris. Il a dû pleuvoir fort ce matin car la piste est détrempée. A travers les faubourgs de Douala, nous dépassons les pick-up, les mobylettes et les vélos à coups de Klaxon en projetant autour de nous des gerbes de boue rouge. Personne ne semble protester. Les derniers commerces, les derniers hangars et les dernières cases disparaissent et Jean accélère. Il y a peu de circulation. Nous croisons Continuer la lecture de Suite africaine n°8 – Sylvie

Post it n°1 – Au théâtre

À l’entracte, les spectateurs se précipitent au foyer pour boire et se dégourdir les jambes. ThéâtreLes commentaires péremptoires se donnent à voix haute, afin que chacun puisse apprécier leur pertinence. J’ai toujours trouvé curieux que, dans ces foyers, on n’entende jamais rien de vraiment négatif, du genre « ça ne vaut rien, …la mise en scène est ridicule, …le texte est convenu, …c’est digne d’un spectacle de patronage, …c’est la dernière fois que je vais au théâtre… » Mais c’est parce que je n’ai pas une voix qui porte.

Suite africaine n°7 -L’amour qui passe

1969
Ma mission au Tchad se termine. Un peu plus d’un mois à naviguer entre Fort-Lamy, Moundou et Fort-Archambault, je trouve que c’est largement suffisant. J’y ai pourtant vécu quelques moments intéressants : la chasse au phacochère au milieu des enfants cachés par les broussailles, la prison sur la place principale de Moundou avec ses femmes et les bicyclettes enfermées en plein air derrière un triple rang de barbelés, l’hôtel de Fort-Archambault avec son ménate siffleur de Marseillaises et ses hippopotames baillant devant la terrasse au milieu des pirogues sur le Chari, les crises vespérales de paludisme de mon chef de mission, debout dans sa toute petite piscine, un verre de whisky à la main agité de tremblements continus pendant près d’une heure, l’expédition au lac Tchad en Jeep Willys avec lui et la jeune ethnologue Françoise Claustre, un an ou deux avant son enlèvement par Hissène Habré, les deux petits lionceaux qu’elle voulait passer en fraude à son retour en France, le recrutement et la formation d’une vingtaine de tchadiens pour une enquête de transport pendant un an sur l’ensemble du territoire….Pour un premier séjour en Afrique noire, tout ça a été plutôt intéressant.
Mais j’ai hâte de retrouver Paris. Pourtant, je ne vais pas rentrer directement; car j’ai téléphoné à Jean, mon oncle de Douala.

Très tôt, Jean a été pour moi une sorte de héros. Dans la famille, il bénéficiait d’une réputation mélangée et assez floue. Héros de guerre, séducteur, gestionnaire peu délicat, aventurier, généreux, colonialiste, charmeur, mystérieux, businessman, prodigue…tout pour plaire à l’enfant sage puis au raisonnable adolescent que j’étais. Je me souviens de ses retours d’Afrique avec ses arrivées tonitruantes en Facel Véga, ses cadeaux démesurés, sa bonne humeur perpétuelle et ses blagues africaines. Arrivé à Douala après quelques aventures plus ou moins mystérieuses, il avait créé une exploitation forestière du coté de Kribi, la Société Camerounaise de l’Azobé.
J’ai téléphoné à Jean et, bien sûr, il m’a invité à passer quelques jours chez lui et, naturellement, je n’ai pas résisté longtemps à son invitation.

L’avion qui effectue deux fois par semaine la liaison Fort-Lamy – Douala est un vieux bi-moteur DC3 construit pendant la seconde guerre mondiale. On l’appelle l’avion laitier, sans doute parce qu’il s’arrête partout. Le parcours d’un peu plus de 1600 km, Fort-Lamy – Maroua – Garoua – Ngaoundere – Yaoundé – Douala, lui prend toute la journée.
La première chose qui surprend quand on monte dans l’avion laitier, c’est la présence des gros quartiers de viande qui pendent du plafond de la carlingue. Il faut les écarter pour avancer vers le fond de l’appareil où se trouvent les places réservées aux passagers. La deuxième chose surprenante, c’est la forte pente de l’allée centrale qui vous fait dévaler vers votre siège. Enfin, votre siège lui-même vous surprend à son tour : il a l’air d’avoir été récupéré sur une 2cv des années cinquante.
Le moteur droit cafouille un temps, lâche un petit nuage noir, puis s’emballe en chassant vers l’arrière des panaches de fumées bleues. Le moteur gauche démarre plus facilement. Le bruit est infernal. La carlingue tremble. L’avion pivote sur place et roule vers la piste derrière un Boeing 707 d’UTA qui rentre sur Paris. Le DC3 attend son tour en vibrant. Sur un signe invisible, il reprend sa course vers le bout de la piste d’envol, accélère dans le virage et décolle lentement. Je regarde vers le bas et je reconnais la case du chef de mission avec sa Jeep et sa petite piscine carrée. La ville disparaît rapidement sous l’aile droite. Elle laisse la place à la terre ocre, parsemée d’arbustes et de petites cases, striée de sentiers en tous sens. L’ombre de l’avion traverse le fleuve : nous sommes au Cameroun. Terre ocre, arbustes, cases, sentiers…
Le vol se passe sans encombre, dans les odeurs mélangées de viande, d’essence et de gaz d’échappement. Pas de service à bord, bien sur, mais j’arrive à manger quelque chose dans l’aérogare de la capitale, Yaoundé.
À Douala, pour parvenir jusqu’à l’aérogare, le petit avion zig-zague entre les Caravelles, les DC6 et les Boeing 707 d’UTA, Air Afrique, Lufthansa…

Jean est là, à la descente de l’avion, souriant, joyeux, volubile, superbe, Jean. Il est accompagné du chef d’escale. Nous traversons les contrôles de police et de douane avec un simple petit signe de tête aux fonctionnaires. Quand nous arrivons à sa voiture, il a déjà rencontré une dizaine de connaissances, noirs ou blancs, avec lesquels il a plaisanté ou échangé quelques mots.
Il m’emmène directement aux Cocotiers, le seul hôtel de luxe de la ville. Je prendrai une douche et il viendra me rechercher pour diner « à la case » avec sa deuxième épouse, Michèle, que je connais à peine.

Michèle me vouvoie. C’est une belle femme, sophistiquée et froide. Elle s’efforce d’être aimable avec moi, de me faire parler et de me mettre en valeur, mais elle paraît mal à l’aise. Visiblement, elle n’aime pas l’Afrique et se plaint beaucoup des conditions de vie à Douala. Elle parle souvent de la belle époque, de sa belle époque, à Saint-Germain des Prés. Jean plaisante continuellement, peut être pour dissiper une certaine tension et la gêne qui s’ensuit.
Le repas terminé, Jean décide d’aller prendre un verre dans une boîte de nuit. Michèle renâcle un peu, mais finit par céder pour ne pas paraître gâcher la soirée.
Jean semble aussi connu dans la boîte que dans l’aéroport. La clientèle est mélangée, noirs et blancs, et beaucoup viennent lui dire bonjour. Michèle a les lèvres serrées.

Jean décide de rentrer de bonne heure car, dit-il, nous partirons pour Kribi aux aurores demain matin. Il n’est pas encore minuit, mais ma journée a été longue depuis Fort-Lamy, et je suis content de rentrer à l’hôtel. Au moment où je vais me coucher, on frappe à la porte.
– Qu’est-ce que c’est?
– C’est l’amour qui passe, patron!
C’est une des filles qui font les cents pas – si j’ose dire – en mobylette devant l’hôtel, qui a vu la lumière de ma chambre s’allumer et qui tente sa chance…

                                                                                (à suivre)

Les ormes

Une haie de vieux ormes jalonnait le talus élevé de deux à trois mètres, en pied de la grande prairie, le long du chemin de la Vierge Noire. Leur tronc, droit, haut, à l’écorce raboteuse se terminait par une cime touffue, qui dominait de vingt-cinq mètres l’allée bucolique. Elle n’était pas sans danger, cette route, les jours de grand vent, qui faisait choir les branches mortes tourmentées et cassantes.
Les arbres s’abreuvaient dans la rigole en contrebas, née du canal du Verdon ; aussi restaient-ils verts sous le chaud soleil d’été, comme dans l’allée d’un parc lyonnais.
Géraud, enfant, récolta un jour, dans un sous-bois, Continuer la lecture de Les ormes

O Jornal do Recife

Août 1966
Nous venons de sortir du DC4 de la VASP qui effectue chaque jour la liaison Bahia-Recife. Plus de six semaines déjà passées au Brésil nous ont enseigné certaines précautions. C’est pour cela que, en attendant l’autocar qui doit nous emmener en ville, nous restons trois ou quatre à monter la garde autour de nos bagages rassemblés dans le hall de l’aérogare et à écarter comme on chasserait des mouches les porteurs et colporteurs qui tournent autour de nous, tandis que le reste de notre bande envahit les boutiques de souvenirs.
Le bus arrive enfin avec à son bord le directeur local de l’Alliance Française. C’est un homme jeune, charmant et efficace. Il n’est en poste que depuis un an, mais nous constaterons très vite qu’il connaît beaucoup de monde et qu’il est très apprécié.

Comme d’habitude, l’hôtel, bien que de catégorie moyenne, est situé en bord de mer. La plage est immense. C’est marée basse. Le temps est grisâtre, la température douce et la foule du samedi après-midi est là. Elle semble divisée en deux espèces, Continuer la lecture de O Jornal do Recife