(…)Quand je sors des toilettes, JP est à la porte. Il râle :
— T’en a mis un temps ! Qu’est-ce que t’as fichu ?
— Rien !
En même temps, je tire sur ma ceinture pour qu’il puisse voir le revolver plaqué contre mon bas-ventre. Ça le fait rigoler.
— Ben alors bonne chance, mon vieux ! Moi, je ne te connais pas !
L’avion s’est posé à 11 heures 30. A 11 heures 50, nous passions le contrôle de police et deux minutes plus tard, la douane. Je commence à transpirer. JP arrive devant le douanier juste avant moi. Le douanier lui fait signe d’avancer. C’est mon tour.
— Quelque chose à déclarer ?
— Euh, non. Rien.
Le parcours à pied que nous avons fait depuis la descente de l’avion jusqu’au guichet de la douane a déplacé le P. 38. Il ne me gêne pas vraiment mais ça lui permet de se rappeler à ma mémoire. Une sueur froide coule sous mes aisselles. En plus, avec mon pull et ma veste boutonnée, je commence à avoir vraiment chaud.
— C’est votre bagage ? Ouvrez-le s’il vous plait.
— Voilà.
Le douanier écarte un peu les vêtements, ouvre la trousse de toilette, tâte au fond du sac.
— Vous voyez. Il n’y a rien. Je peux y aller ?
— Et dans vos poches ? Videz-les ici, s’il vous plait.
— Euh, oui…
— Un paquet de cigarettes Winston entamé, une pochette d’allumettes marquée Martin’s tavern, des lunettes de soleil Ray-Ban usagées, un portefeuille avec un permis de conduire, une carte d’identité, une carte scolaire du lycée Saint-Louis — vous l’avez trafiquée, dites-donc !
— Euh ben…
Les mouvements que j’ai dû faire pour vider le contenu de mes poches ont déplacé le revolver un peu plus. J’espère qu’on ne va pas me demander d’enlever ma veste. À présent, mes mains sont moites et j’ai la nette sensation que la sueur commence à perler à mon front.
— Pas la peine de vous inquiéter ; les cartes scolaires, c’est pas mon rayon. Deux billets de un dollar — dites, il était temps que vous rentriez chez vous, pas vrai ? Un carnet d’adresses, cinq cartes postales… Et ça, qu’est-ce que c’est ?
— Un dictaphone.
— Un quoi ?
— Un dictaphone, un magnétophone de poche, un machin pour enregistrer des trucs, des paroles, de la musique. Vous voyez, vous appuyez là et ça enregistre et vous appuyez là et on écoute… un magnétophone quoi…, mais petit.
Le Colt est encore descendu d’un cran.
— Ça va, j’ai compris. Ne me prenez pas pour un imbécile, non plus… Dites, il est joli, ce machin. Il a l’air tout neuf. C’est américain, bien sûr. Ça doit couter pas mal cher, hein ? Vous l’avez acheté là-bas ?
— Non, pas acheté, pas du tout ! Je ne l’ai pas acheté. On me l’a offert, on me l’a offert…
— Ah bon ? On vous l’a offert ? Et qui ça donc ?
— Une amie… Elle est morte maintenant.
— Ben voyons ! Et le truc, là, maintenant c’est un souvenir inestimable, pas vrai ?
— Euh, ben oui…
J’ai l’impression que la crosse du revolver s’est coincée dans le haut de la jambe droite de mon jean. Heureusement, il ne devrait pas pouvoir descendre plus bas.
— Il a peut-être pas de prix, ton magnétophone, mais va quand même falloir payer des droits dessus ! Et peut-être même une amende. Introduction en fraude de matériel neuf sur le territoire ça va chercher dans les 100 à 120 Francs, nouveaux bien sûr, plus environ autant pour les droits. Tes deux dollars vont pas y suffire, mon gars !
Derrière moi, la file d’attente s’impatiente. J’aperçois Hervé qui me regarde en levant les sourcils, l’air de dire quelque chose du genre « Qu’est-que t’as encore fait comme ânerie ? » Il n’est pas au courant pour le P.38. Pour le moment, le Colt ne bouge plus, mais je suis sûr que si j’ouvre ma veste, il va se voir.
— Il ne me reste que ça. Deux dollars, Monsieur l’Agent, c’est tout.
— Je suis pas flic, mon gars, je suis douanier. Faudrait pas confondre !
— Désolé…
— Pas grave… Bon, voilà ce qu’on va faire. Tu vas aller dans le bureau là, derrière, avec ta valise. Moi, je vais aller montrer ton magnétophone à mon chef. C’est sûr que lui, il saura combien ça coûte, ton bidule. Il me dira ce qu’il faut faire avec l’amende et les droits. Donne-moi ton passeport et entre là-dedans. Désolé, je suis obligé de verrouiller la porte.
Le bureau où je suis enfermé n’est meublé que d’une table en Formica et de deux chaises dépareillées. Il est entièrement vitré et, en passant, les voyageurs qui n’ont rien à se reprocher me contemplent avec curiosité, compassion, ou sévérité selon leur caractère. Hervé passe à son tour devant moi en articulant silencieusement « Ça va ? »
Bien sûr que ça va, crétin ! Je suis enfermé dans un bureau des Douanes Françaises avec un Colt P. 38 planqué dans ma culotte pendant qu’on examine un dictaphone que j’ai volé à Marylin Monroe la nuit où elle s’est suicidée après y avoir enregistré un dernier message accusant le Président des États-Unis d’Amérique d’avoir provoqué son suicide ! Et avec ça, je transpire comme un veau ! Alors tu penses si ça va, connard !
Le temps passe. Je veux m’asseoir mais le Colt m’en empêche, alors je reste debout en m’appuyant d’une fesse contre la table. Le temps passe. Mon douanier fini par revenir.
— Bon, ça va, dit le bonhomme. Comme on n’a pas trouvé combien ça coûte, ton machin, on peut pas remplir les formulaires pour les droits et l’amende. Alors, on va oublier tout ça. Voilà ton passeport et ton… dictaphone. C’est ça ? Dictaphone… Tu peux partir.
Je pousse un énorme soupir.
— Merci, Monsieur l’Agent, Merci, dis-je et je m’en vais.
Derrière moi, j’entends :
— Et ton sac, mon gars. T’en veux plus de ton sac ?
Quand j’arrive dans le hall des arrivées, je vois JP qui m’attend. Son père est à côté de lui.
— Alors ? Ils l’ont trouvé, le… ?
— Non, c’était pour autre chose. Un truc que Patricia m’avait donné, rien d’important.
— Tant mieux, dit le père de Jean Louis. Parce que les douaniers, ça ne plaisante pas, vous savez ! Bon, Philippe, vous voulez qu’on vous ramène en ville ? Je n’ai pas vu votre père.
Je regarde dans le hall. Effectivement, personne. Mon père n’est pas là. Pourtant, il n’est pas du genre à ne pas venir me chercher après un aussi long voyage. À moins qu’il ne m’en veuille de ne pas avoir donné de nouvelles pendant si longtemps. Qu’il m’en veuille pour ça, c’est certain ; mais au point de ne pas venir au Bourget, ça m’étonnerait beaucoup. Alors, il doit y avoir un problème à la maison. À mon tour d’être inquiet.
Je suis arrivé à la maison vers 2 heures de l’après- midi. Ma mère et ma sœur étaient là. Elles ont dit qu’elles ne m’attendaient pas si tôt. Maman s’est un peu plainte de l’absence de nouvelles, et puis le soulagement de me voir revenir en bon état a effacé tout ça. En douce, ma sœur m’a fait une moue franchement réprobatrice qui avait l’air de dire «Attends un peu qu’on ne soit que tous les deux, petit imbécile !» Mon père est arrivé une demi-heure après moi. Comme je l’avais imaginé, il était bien allé à l’aéroport et il avait déjeuné là-bas sans quitter des yeux le tableau d’affichage. Longtemps encore après mon atterrissage, les petites lettres blanches s’étaient obstinées à prévoir l’arrivée de mon avion à 14 heures 30. Et puis, elles avaient basculé à l’arrivée de son troisième café pour lui faire savoir que le vol FT 823 était arrivé depuis longtemps. Le fait de m’avoir manqué au Bourget avait détourné contre l’aéroport une partie de la colère qu’il ressentait à mon égard. C’est pourquoi nos retrouvailles furent plus douces que je ne craignais. Il m’a engueulé brièvement, annoncé que, ce soir, nous irions diner chez Lipp et il est retourné à son bureau. J’ai pris un bain en écoutant la radio. Les informations de 5 heures annonçaient que des missiles russes d’une portée de 2000 kilomètres approchaient de Cuba et je me suis endormi.
Voilà, c’est tout. C’est comme ça que se termine l’histoire de mon été 62. Il n’y a pas de chute parce que dans la vraie vie, il n’y en a pas non plus ; des hasards, des coïncidences, mais pas de chute, pas de dénouement, pas de retournement, pas de morale ; un conte, sans signification, raconté par idiot ; c’est ça la vie.
FIN
(à suivre pour l’épilogue)
Que Jim se rassure,ce n’est que la fin du tome I.
Comment ça, FIN? Et pi quoi encore? Ça n se passera pas comme ça, j’épiloguerai, promis juré.
Tout de même, du suspens jusqu’au bout !
Joyeux Noël à tous.