Piéton, où est ta victoire ?
Le vote de la fermeture définitive du tunnel de la voie Georges Pompidou est prévu pour aujourd’hui. Son résultat est acquis d’avance. Voila pourquoi la Rédaction a bousculé son programme d’édition pour publier ce matin et demain un texte en deux parties sur cette question.
Première partie : La piétonisation
Il n’y a pas si longtemps, je vous avais parlé de mon impression de l’aménagement piétonnier de la partie de la voie sur berge rive gauche qui a été interdite à la circulation. J’avais pris toutes les précautions oratoires pour que mon billet d’humeur ne soit pas considéré comme une critique bornée de la piétonisation des voies de circulation.
Mais ledit billet était paru en pleine polémique sur le projet fermeture définitive des voies sur berge rive droite. Alors, selon la théorie reconnue du biais cognitif de Bacon, et selon la théorie contestée de la carte-écran-radar de Ravault, certains ont cru y lire une dénonciation de ma part de la décision de la mairie de Paris de procéder à cette fermeture. Erreur, qui exceptionnellement confirme la théorie Ravault contre laquelle je lutte depuis des années (mais autant lutter contre les vagues éternelles du fond du Bassin d’Arcachon), erreur qui tient sans doute à une lecture trop rapide, ou bien à une lecture biaisée par les sentiments du lecteur, ou bien erreur due à une transpiration irrésistible des véritables sentiments de l’auteur à travers un texte qui se voulait purement esthétique et politiquement correct.
Après cette introduction alambiquée, vous vous demandez sans doute : « Mais que pense-t-il donc de la fermeture des voies sur berge rive droite à Paris, et même de la piétonisation des voies de circulation en général ? » Ou bien vous en foutez-vous comme de votre première contravention ?
Dans cette première partie, je commencerai par un retour historique et géographique sur la piétonisation, quelques considérations sur la tendance actuelle et l’avenir qui nous attend, considérations dont le caractère visionnaire ne vous échappera pas.
1)La piétonisation est un truc dangereux.
C’est dans les années soixante que les premières rues piétonnes ont été aménagées en France sur l’exemple malheureux de quelques villes nouvelles et lugubres de l’Angleterre et des Pays-Bas.
La Rue du Gros Horloge à Rouen,
C’est elle qui eut l’honneur d’être la première. Et je dois reconnaître que ce fût une réussite. Il est même possible que, si je me renseignais, je reconnaisse que ce succès perdure aujourd’hui. Pourquoi ? Mais parce que cette rue est exceptionnelle par sa situation en ville, par son architecture, par son ambiance historique et par la présence de nombreux commerces.
Cette réussite a donné des idées à bien des mairies irréfléchies, et toute une série de rues piétonnes n’ont pas tardé à être aménagées. Je ne les connais pas toutes, mais citons celles-ci :
La Rue de la Huchette à Paris
Devenue rapidement, et restée depuis, invivable pour les habitants et infréquentable pour les autres. Le brouillard qui y règne ne vient pas de la Seine toute proche, mais des cuisines des restaurants grecs et turcs qui y voisinent malgré leur hostilité héréditaire. On ne peut s’empêcher d’éprouver quelques pitié pour les malheureux que leur autocar a déposé là tandis que leur guide leur annonçait une « typical parisian street« . Le Théâtre de la Huchette et sa Cantatrice Chauve sont les seuls vestiges du temps où le Quartier Latin était digne de ce nom.
La Rue Saint-André des Arts à Paris
Cette rue est un exemple intéressant d’échec temporaire : mise en voie piéton, elle a ressemblé très vite à sa voisine, la rue de la Huchette, avec restaurants odoriférants, commerces éphémères de babioles touristiques, vendeurs à la sauvette et chanteurs de rues. Les riverains se sont rapidement regroupés en association et ont obtenu la réouverture à la circulation. Depuis, cette rue a retrouvé son calme, son cinéma d’art et d’essais, ses commerces et ses restaurants ordinaires.
Le Quartier de la Grand Place à Lille
Plutôt réussi, avec peu de rues vraiment piétonnes, mais des places assez grandes, mais pas trop, interdites à la circulation. L’espace y est très propre, les cafés y sont nombreux mais pas trop, avec des espaces bien délimités et un minimum de bonne tenue.
Le Centre de Bordeaux
De cette ville, je connais surtout l’aéroport. Pourtant, il y a quelques années, je m’y étais rendu spécialement pour la visiter, tant on en avait vanté les nouveaux aménagements. Il faut dire que, à l’exception de l’aspect circulation, tellement complexe que je n’ai jamais pu accéder à mon hôtel de que j’ai dû en changer, c’est plutôt réussi. Il y a là-bas quelques très beaux palais qui ont été mis en valeur par la piétonisation et l’aménagement de belles places. Pourtant, je me souviendrais longtemps de l’impression que j’ai eue lorsque, sur une immense place piétonnière, absolument déserte de toute population, j’ai vu apparaître tout au bout un monstre d’acier, silencieux, qui avançait vers moi inexorablement. Dire que j’ai eu peur d’un tramway serait exagéré, mais dire qu’un certain sentiment d’inconfort, pas très éloigné d’une légère angoisse, m’a envahi ne serait pas mentir.
Le Centre-Ville des petites et moyennes agglomérations
Là est le plus grand danger. Personnellement, je ne suis pas concerné. Je suis un peu comme Jean Yanne, ce grand philosophe et moraliste, qui n’allait jamais sur les routes départementales. Moi, je ne vais jamais dans le centre des villes petites et moyennes. Je ne suis pas concerné, mais je ne me fiche pas du tout du sort de ceux de mes concitoyens qui n’ont pas la chance de vivre à Paris, où à la rigueur dans une grande ville. Dans les villes petites et moyennes, plein de bonne volonté et d’ardeur, surestimant notablement le capital architectural de sa bonne ville, le conseil municipal, de retour d’un visite à Rouen par exemple, décide de la piétonisation de la Grand-rue. Certaines, plus rationnelles que d’autres, en confient l’étude de sa faisabilité à un bureau spécialisé. Peut-on raisonnablement penser que ce bureau, dont c’est la raison de vivre, conclura de temps en temps que le projet n’est pas raisonnable ? Et voilà donc le projet parti, présenté avec enthousiasme dans le bulletin municipal, repris textuellement dans la page locale de la presse régionale, et accepté par la population, à l’exception de quelques grincheux mis à l’index pour manque de civisme, de conscience écologique et de réalisme économique. Et le projet est mené à mal. Un an passe, parfois deux, et les éléments de la proche catastrophe pointent leur nez : désaffection du centre-ville devenu inaccessible au profit des zones commerciales périphériques, bien desservies par la route et fournies en places de stationnement, mort progressive et exponentielle des commerces, tentatives désespérées, tardives et vouées à l’échec de la municipalité imprudente pour réactiver le centre en rachetant les fonds de commerce pour une bouchée de pain et en les affectant à des œuvres sociales ou à des espaces socio-culturels.
Bien sûr, ce scénario n’est pas systématique. Il arrive que certains projets y échappent. Il s’agira dans la plupart des cas de centres ou de quartier de petites dimensions, ayant un fort attrait touristique et surtout, surtout, commercial. Dans les cas de réussite, on trouvera de larges parcs de stationnement, généralement gratuits ou quasi-gratuits, préférablement en plein air et à toute proximité de la zone interdite aux voitures.
Les zones fortement touristiques
Mais même cette réussite ne sera pas sans danger. Dans ces villes à fort potentiel, les zones ainsi réservées se transformeront rapidement en quartier spécialisé dans le tourisme de masse, la déambulation de troupeaux de Panurge entre deux rangées de Celio, H&M, Gap et de marchands de glaces. La vie de quartier disparaitra et les habitants s’en iront, cédant leurs appartements aux boutiquiers qui en feront des réserves de fringues ou de chaussures.
Regardez ce que sont devenus la Place du Tertre, les Champs Elysées, le centre d’Aix en Provence, et ce que vont devenir très vite le Marais, Saint Germain, etc…
C’est peut-être vrai que la voiture en excès étouffe la ville, mais ce qui est encore plus certain, c’est que l’absence de circulation la tue encore plus surement, en tout cas pour ceux qui voudraient y vivre.
Peut-on souhaiter habiter une ville musée ou, pire, une ville hypermarché ? Voudriez-vous vivre dans une ruelle du Mont Saint-Michel, rue de la Huchette ou même au cœur de Venise ou, pire, dans une allée de chez Auchan ?
Ne manquez pas demain la suite :
Piéton, où est ta victoire ?
Deuxième partie : Les voies sur berge rive droite