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Dédale et Icare – Correspondance

Mon cher fils,
Quand, pour me punir,  Minos nous a enfermé tous les deux au centre même du labyrinthe que j’avais construit, je t’ai rassuré aussitôt en te disant que, bien sûr, en architecte consciencieux, j’avais gardé en tête le plan détaillé du labyrinthe et qu’il nous serait donc facile de prendre la fuite. Lorsque nous sommes arrivés à la sortie de cette magistrale construction et que nous avons compris  qu’il nous serait impossible d’en franchir le seuil à cause des deux géants placés là par le roi pour nous barrer la route, alors, je l’avoue, j’ai  perdu mon sang froid. Je me suis laissé aller à mon désespoir et, tout en me couvrant la tête de cendres, j’ai dit, je le sais, que jamais nous ne pourrions sortir de notre prison, que nous allions finir nos jours entre ces quatre mille quatre cent quarante-quatre murs, et toute cette sorte de choses. C’est alors que tu m’as redonné l’espoir en affirmant que tu trouverais bien une solution pour peu que je t’en laisse le temps.

Maintenant que tu es enfermé depuis plus d’un mois dans ton atelier, maintenant que tu refuses de me laisser entrer ou même de me parler pour mieux te concentrer sur ton ouvrage et concevoir ce que je crains de deviner,  je dois prendre la plume pour t’écrire cette lettre de mise en garde.

En effet ce que j’ai pu apercevoir de tes préparatifs à travers une fente du mur ne me laisse rien présager de bon.  Toutes ces amphores pleines de cire d’abeille, ces tas de tiges de roseau, ces amoncellements de plumes de cygnes, tout cela m’a tout d’abord paru bien mystérieux. Mais j’ai fini par comprendre ce que tu prépares et je te préviens, je me refuse absolument à me rendre ridicule en me couvrant de plumes collées à la cire pour me déguiser en canard. Premièrement, il est évident qu’un tel stratagème ne trompera jamais la vigilance des gardiens, et, deuxièmement, on a sa fierté, quand même.

Donc je te prie d’abandonner immédiatement ce projet stupide et de t’occuper plutôt à nous construire un abri confortable, car l’hiver approche, et en Crête, il n’est pas clément.

Ton père affectionné
Dédale

Cher Papa,
Tu n’as jamais rien compris à ce que je faisais, et ce n’est pas maintenant que tu vas commencer. Ce ne sont pas deux déguisements de clown que je prépare pour nous évader, mais une sorte de machine volante qui nous permettra de passer par-dessus ces murs. Selon mes plans, cette machine s’élèvera tout d’abord dans les airs à la force de nos bras, puis, par le truchement d’un dispositif ingénieux que je suis en train de mettre au point, elle sera mue par la force de la lumière du soleil, et plus on s’en approchera, plus on ira vite et moins on aura froid.
Là-haut, pas de risque de verser dans un fossé, de tomber de cheval, de faire naufrage en mer ou de rencontrer des brigands. Ce sera assurément pour voyager le moyen le plus confortable, le plus rapide et le plus sûr. Si tu ne veux pas venir, dis le moi. Je construirai un monoplace.

Ton fils ingénieux
Icare

24-passée au canard

Post-Scriptum : Oui, je sais. Je me suis trompé. Ce n’est pas Icare, mais Dédale qui a inventé les ailes! Du moins, c’est la version officielle. La mienne me paraît pourtant plus crédible.Oui, je sais. Je me suis trompé. Ce n’est pas Icare, mais Dédale qui a inventé les ailes! Du moins, c’est la version officielle. La mienne me paraît pourtant plus crédible.

Oncle Podger construit un feu

Il serait peut-être exagéré de vous dire que je suis un pur esprit, mais ce qui est certain, c’est que je ne suis pas un manuel. En général, mes confrontations avec la matière ne se terminent pas à mon avantage et laissent un désordre souvent remarquable dans l’espace environnant. Encore heureux quand il n’y a pas de blessé.
Il serait certainement inexact de vous dire que je méprise l’exécution des tâches matérielles, mais j’avoue que je les évite, et quand je suis contraint d’en accomplir une, je n’y prête pas vraiment attention, je l’oublie instantanément et serais bien incapable de vous la raconter.
Pourtant, puisque c’est votre question, il en est une que je pourrais vous décrire assez précisément pour l’avoir accomplie un nombre considérable de fois. C’est celle qui consiste à allumer un feu.
Avant de me lancer dans cette vaste fresque, j’ai hésité entre deux modèles : le premier était celui de la courte nouvelle de Jack London, « Construire un Feu« , qui, dans un style à la fois sobre, humoristique et tragique, expose la nécessité vitale pour le héros d’arriver à allumer un feu. Le deuxième était « L’oncle Podger accroche un tableau« , chapitre délirant du roman d’humour britannique et désuet de Jerome K.Jerome « Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien)« .
Si vous avez lus ces deux courts chefs d’œuvre, vous pourrez juger par vous-même de quel côté je suis tombé. Si vous ne les avez pas lus, tant pis pour vous.

*

Quand nous arrivons de Paris dans notre maison de campagne, quand nous avons neutralisé l’alarme, quand, dans une demi obscurité,  nous avons déchargé les cabas de provisions, les valises à roulettes, le pain acheté en passant au village, le nouvel abat-jour pour la lampe du salon, sans parler du chien, maintenant trop vieux pour descendre du coffre de la voiture par ses propres moyens, quand nous avons ouvert les volets de la grande pièce, alors nous regardons le petit thermomètre en tôle blanche qui est accroché au mur à côté de l’évier et dont le petit tube de verre rempli de mercure brillant marque désespérément  une température de 8 à 9 degrés.
C’est froid.

C’est froid, mais nous ne le sentons pas tout de suite, encore couverts de nos vêtements de ville et imprégnés de la chaleur de la voiture. En ce qui me concerne, au bout de quelques instants, c’est à la nuque que le froid s’attaque en premier. Bien sûr, la première chose à faire est de tourner à fond les thermostats des deux convecteurs électriques fixés au mur. Ils ne tardent pas à émettre des craquements et  des odeurs de poussières grillées qui annoncent une prochaine chaleur. Prochaine, mais non immédiate. Il y a risque de refroidissement et il faut agir vite.

La deuxième chose à faire est donc d’allumer un feu dans la cheminée.
Trente ans de maison de campagne m’ont appris que pour faire un feu dans une cheminée, il valait mieux s’y prendre à l’avance. C’est pourquoi, j’ai pris l’habitude, avant de quitter la maison le dimanche après-midi, de placer dans l’âtre du petit bois provenant des tailles effectuées dans le jardin lors du printemps précédent. J’ai disposé par-dessus un magazine en papier glacé pour protéger le petit fagot de la pluie qui ne manquera pas de tomber pendant la semaine par le conduit des fumées.

Donc, le tas de brindilles est prêt. Mais les bûches, non. Au moment où j’en ai besoin, je suis encore en chaussures et manteau de ville, mais, compte tenu du froid qu’il fait, il n’est pas question de se changer avant d’avoir allumé le feu. Je traverse donc le jardin dans l’herbe forcément mouillée, car s’il ne pleut pas, il a plu. La brouette est là qui m’attend, près du bûcher, verte, métallique et glacée. Après l’avoir vidé de l’eau de pluie dont il s’est rempli au cours de la semaine, je charge  au maximum le produit du génie pascalien avec des bûches bien sèches. Mais comme j’ai oublié de mettre mes gants de travail, ceux qui sont en cuir jaune et que j’ai achetés parce qu’ils  ressemblent aux gants des garçons vachers de l’Arizona, je m’enfonce une assez longue écharde sous la peau dans la partie sensible qui se trouve entre le pouce et l’index de la main droite.

Il faut maintenant effectuer le retour vers la maison à travers le jardin solitaire et glacé. Mais contrairement au trajet aller qui, bien que humide, avait su rester léger, le trajet inverse va s’effectuer derrière une brouette surchargée avec de fortes tendances au déversement à chaque irrégularité présentée par le sol. Aveuglé par l’effort et par la benne qui me cache le sol, j’introduis un mocassin déjà mouillé mais encore propre  dans une taupinière cloaqueuse. Le mocassin se remplit d’une gadoue marron clair, visqueuse et froide. Le geste de dégout que provoque chez moi cette fluide introduction entraine le renversement de la brouette et la dispersion de son contenu sur le sol détrempé.

Reconstituer le chargement est une tâche stupide mais rapidement exécutée. La descente des trois hautes marches irrégulières qui permettent d’accéder à la partie avant du jardin et à la porte d’entrée de la maison fournit à deux bûches l’occasion de sauter hors de la brouette. L’une d’entre elles vient se placer devant la roue du véhicule et la bloque brutalement. Cet incident nécessite le contournement de l’engin ainsi qu’un grand coup de pied dans l’obstacle pour dégager la voie, suivi d’une danse sur un pied pour soulager la douleur de l’autre que le mocassin n’a pas su protéger de la rudesse la bûche.
Extraire de la brouette trois ou cinq de ses bûches (pour faire un feu, en prendre toujours un nombre impair) et les disposer avec soin sur le petit bois s’avère un jeu d’enfant. Démonter l’édifice ainsi construit pour pouvoir placer dessous le papier journal froissé et les bouts de carton qu’on avait oubliés s’avère nécessaire. Replacer dans l’âtre et dans l’ordre le papier, le carton, les brindilles et les bûches s’avère indispensable.

Ça y est, le feu est reconstruit et n’espère plus que l’allumette.
La grosse boite  jaune attend sur le manteau de la cheminée. Les allumettes sont un peu humides (on est à la campagne),  mais la quatrième consent à s’enflammer. J’approche ce flambeau du bout de journal froissé le plus proche, et je déclenche  l’apparition d’une toute petite flamme bleue. Mais sa santé est si fragile qu’elle ne tarde pas à mourir en lâchant un tout petit filet de fumée grise qui reste à planer bêtement au-dessus du bois. Grace à l’expérience acquise, la deuxième tentative réussit mieux et le papier journal brûle entièrement, pourtant sans réussir à enflammer le carton, à peine noirci.

Démonter le feu entièrement et reprendre à la phase décrite précédemment, celle où on froisse le papier journal, s’avère fastidieux mais inévitable. Encore heureux quand il en reste (du papier journal).

Une fois l’édifice reconstitué selon le modèle déjà cité, le carton s’enflamme après une petite hésitation. Le petit bois, lui, n’hésite pas et crépite immédiatement. Il brule, certes, mais en se déformant, il modifie l’assiette de l’une des bûches du dessus qui s’effondre et roule hors de la cheminée sur le tapis de grand-mère en entraînant quelques braises avec elle. Heureusement,  fort d’expériences passées, je ne suis pas loin et, alerté par le bruit,  je réussis à éviter des dommages trop visibles au tapis et des reproches trop amers de ma chère épouse.

Maintenant, c’est fait, ça brûle, ça crépite, ça sent bon, ça fume un peu, ça pique les yeux, mais j’ai réussi là où le héros de London avait échoué : j’ai accompli la tâche éternelle et vitale du véritable homme des bois : allumer  un feu.

Anamnèses

Selon Roland Barthes, une anamnèse est un essai d’écriture autobiographique d’un souvenir rapporté à sa plus sobre narration. En voici quelques unes:

Au milieu de la grand’place de Moundou, des barbelés entourent trois cocotiers disposés en triangle. Des femmes en boubou errent à l’intérieur de l’enclos. À l’extérieur, des bicyclettes sont enchaînées aux barbelés.

Le billard électrique de chez Vidal clignote et sonne. Le claquement de ses parties gratuites couvre le sifflement du percolateur. Cinq billes coutent 20 francs.

Une odeur de poussière monte des sièges. Sur le pare-brise plat, une pancarte dit : 100.000 miles, 50 dollars.

Le chemin de caillebotis gravit la dune  entre deux clôtures. Au sommet, le vent souffle et l’océan parait. Odeur de soleil, touché de bois, son de sable, goût de mer, image de vent. Eté.

Quand on ouvrait la porte, on entendait Oscar Peterson. Dans  la fumée des cigarettes, éclairés par des bougies plantées sur des bouteilles vides, les couples se parlaient et s’embrassaient.  A Saint Louis, c’était l’heure du cours de physique.

Un morceau du gâteau joufflu, doré et cannelé se désagrège doucement dans le thé de la cuillère. Marcel observe, goûte et se souvient.

 

Icare

Icare,

As-tu dans ta chute eu le temps de tirer une leçon de cette aventure? La leçon qu’ont servi en exemple des générations de parents et de professeurs à leurs rejetons, débordant encore, eux, d’espoirs, d’illusions, croyant toujours, eux , pouvoir couper court aux chemins de la connaissance pour atteindre immédiatement le savoir, la sensation, la jouissance.

As-tu eu du remords à t’être élancé vers le soleil, dans la chaleur, la lumière, pendant que ton père contemplait lui, patiemment, le vol des goélands, ou le dos des mammifères marins? Mon avis est que, non, tu n’as pas eu de regrets. On n’a pas de regrets quand on sait ce qu’on risque et pourquoi ; en échange de cet éblouissement: des brûlures, une chute grisante en elle-même, et enfin la mort.

As-tu eu peur ? Peut-être à la pensée de ces trois étapes: la vision en solitaire d’une lumière pure, dégagée de ces choses qui la reflètent habituellement, et qui sont nos repères, n’était peut-être pas dans le lot l’idée la moins effrayante. La chute, en silence, dans les nuées, telle qu’on en vit en rêve, tu pouvais l’imaginer; elle te donnerait d’ailleurs le temps de savourer l’empreinte laissée par le soleil sur ton esprit. Et la mort, inséparable de ton ambition, est restée inconcevable, jusqu’à la dernière fraction du dernier moment. La peur qui t’a saisi probablement au moins quelques instants, touchait à ton envie elle-même, à l’ambition de celle-ci, démesurée, à en faire frémir l’homme le plus conquérant, le plus sûr de lui.

Car au fond, les autres, ceux qui échafaudent des plans, durant des vies entières, dans le but d’atteindre le plus haut grade, la plus haute sphère, n’aspirent qu’à une bien petite chose; les trompettes de la reconnaissance, de la gloire, ne sonnent pas toujours juste. L’homme nuisible, le bienfaiteur, du moment que les apparences les servent, seront également acclamés; et l’histoire les rendra bientôt indiscernables.

Tandis que ce que tu es allé chercher, que tu as pris la décision en quelques secondes d’échanger contre ta vie, la vision que tu serais seul à décrocher, seul à ramener sur terre, seul à chérir le temps de ta chute, est une image de la vie elle-même; un excès inconsidéré d’énergie qui s’élance vers un but.

Pendant des siècles, on a donc tiré de ton aventure une morale. Comme si à la manière de Narcisse, un défaut peu enviable avait motivé tes actes. Mais si l’histoire marche si bien, on en retrouve d’ailleurs de nombreux exemples parmi les idoles de l’époque, c’est justement que cet acte de déraison, chacun souhaiterait l’accomplir virtuellement, faire le plein de lumière sans en subir la contrepartie sévère qui fût la tienne.

Et finalement, peut-être ton vieux père, pleurant sur son île, a-t-il fini par te donner raison: vaut-il mieux prendre les chemins pénibles ou ennuyeux lorsqu’ils se présentent,  croire à l’accumulation progressive du savoir, s’échiner à l’élaboration de prisons judicieuses au service de despotes ténébreux, à l’assemblage de machines salvatrices mais fragiles? Ou vaut-il mieux enfreindre les lois de la sagesse, fuir, s’élancer là où bon nous semble, surtout au prix d’une vision unique?

Ma table de travail

Ma table de travail n’en est plus vraiment une. Aujourd’hui, je dirais plutôt que c’est une table de retraite.
En fait, c’est un bureau. Il me vient de mon père, gros et lourd.(Pas mon père, mon bureau). Il est en bois. Son aspect général est rassurant. Quand on est assis derrière lui, on sent que pas grand chose de mauvais ne peut vous arriver.
Sa couleur est marron foncé, celle du bois ciré, vieilli, patiné tout d’abord par les manches de lustrines du début de l’autre siècle, suivies par les costumes en laine de l’entre deux guerres, puis par les pantalons en jean de ceux qui sont venus plus tard s’asseoir négligemment sur l’un des ses angles, et, enfin, par tous les appareils électroniques que l’on y pose aujourd’hui, les trousseaux de clés que l’on y jette, les canettes de Coca-Cola que l’on y laisse.
Son plan de travail est assez grand, largement suffisant pour qu’on y trouve en permanence:
-1) un écran Samsung pour mon vieil ordinateur Compacq dont la tour est posée par terre a côté du meuble,
-2) un clavier et une souris sans fil pour le dit ordinateur,
-3) un support incliné en plastique transparent, destiné à recevoir ma tablette
-4) quelques fois , ma tablette
-5) une prise multiple , sur laquelle est branchée toute une série de chargeurs
-6) une lampe de bureau à halogène dont je dois remplacer l’ampoule depuis 6 mois
-7) une vielle règle en bois noir de section carrée qui porte les marques de nombreux coups énervés.
En haut du bureau, à droite, on trouve parfois un appareil photo, souvent un téléphone portable et depuis peu, mais de façon définitive, une imprimante.
En haut à gauche, il y a un vide poche métallique qui contient, selon les saisons, des guides touristiques, des recettes de cuisine, des dessins d’enfants, des réserves de papier pour les dessins d’enfants, deux marrons, un cadenas sans sa clé, et toutes sortes de choses imprévues que des épouse, enfants et petits-enfants viennent y déposer sans me demander mon avis.
Sous le plan de travail et de chaque côté, il y a une colonne de quatre tiroirs dont chacun est équipé d’une magnifique poignée en cuivre portant les initiales D L enchevêtrées, qui ne correspondent d’ailleurs à aucun membre de ma famille.
Le plateau, les deux colonnes et la paroi de fond du bureau forment une sorte de niche ouverte vers le fauteuil qui lui fait face. (Tout a fait entre nous, j’aurais aimé que cet abri soit adopté par mon chien Sari, une femelle Labrador jaune. Le terme correct est bien « jaune » et non « sable » comme disent les gens du Cap-Ferret. Je me voyais bien, installé à mon bureau, les pieds déchaussés reposant sur sa fourrure, moi studieux, elle confiante, dans la paix d’une fin de soirée d’automne à la campagne sous la douce lumière de la lampe enfin réparée, avec, pourquoi pas, en fond musical, le Clair de Lune de Debussy. Image bucolique, conforme à celle que se font de la campagne les citadins qui ne vont jamais à la campagne, image absolument idéale car malgré mes incitations et même mes injonctions, Sari n’a jamais accepté d’y rester plus de quelques secondes. J’ai dû lui construire moi même une niche dans le cantou de la cheminée qui lui offre un meilleur confort et de bien meilleures vues sur les activités de la maison.)
Pour en revenir à la description du bureau, si la surface a pu vous en paraître désordonnée, l’examen du contenu des tiroirs révélera, lui, une anarchie complète, qui, en plus de rendre pénible toute recherche dans les entrailles du meuble, empêchera parfois jusqu’à l’ouverture du tiroir souhaité. On peut pourtant y trouver les restes d’un ordre ancien que des années d’utilisation ont bouleversé.
Le premier tiroir de gauche, celui du haut, était censé contenir les fournitures: crayons, gommes, agrafeuses et agrafes, ruban adhésif, punaises et autres trombones. Aujourd’hui, il contient encore quelques vestiges de ces objets imbriqués les uns dans les autres, mais se sont ajoutés des enveloppes pour disques CD, quelques clés dont on ne connait plus l’usage, une fléchette, un sifflet à ultrasons et une boîte de peint̀ure.
Le tiroir symétrique, à droite donc, est maintenant rempli de ces guides touristiques et hôteliers, tous périmés ( les bons sont dans la voiture), de cartes à jouer, de petits livres d’enfants, d’un puzzle et d’un vieux numéro du Point sur ce qu’il ne faut pas manquer à New York.
On revient à gauche. Le tiroir d’en dessous contient toutes les cassettes audio que nous avons achetées et enregistrées au cours du temps (Jacques Brel, Oscar Peterson, voix des enfants…) et que plus personne n’écoute, progrès technologique oblige.
A droite, le tiroir d’en dessous est à double étage. Il est rempli des annuaires téléphoniques de plusieurs années et de plusieurs régions, dont l’unique fonction depuis l’apparition d’Internet est de rendre impossible la manœuvre du tiroir.
Il me reste à décrire le contenu des deux derniers tiroirs de gauche. Mais il y a longtemps que je ne vais plus voir ce qui s’y passe.
J’aime ce bureau. Bien que placé face au plus petit mur du salon, il en est le centre de gravité. Toute la pièce penche de son côté. Je lui reproche cependant une chose. Il ne comporte pas de tiroir secret. Du moins, je ne l’ai pas encore trouvé.

table de travail