Archives de catégorie : Thème imposé

A celui-là

Celui qui avait vu Paris en vert de gris à l’âge des premières filles

Celui qui avait regardé la couleur uniforme pâlir et disparaître, faire place aux robes à fleurs, aux cocardes tricolores et aux bals dans les rues

Celui pour qui pourtant ce n’était pas fini

Celui que tentait l’aventure

Celui qui avait rejoint les bruyantes colonnes poussiéreuses qui le menèrent jusqu’au nid de l’aigle

Celui qui en était redescendu, léger, souriant, fort et grandi, mais sans usage ni raison

Celui qui avait cru que tout lui serait pardonné

Celui qui sut bien vite qu’il ne le serait pas

Celui qui est parti avant l’aube, plein sud, poursuivi par sa poussière

Celui qui a traversé dix pays profonds, cent fleuves puissants, mille villages étranges

Celui qui ne s’est arrêté que devant l’océan

Celui qui a tracé des pistes, construit des ponts, coupé des arbres

Celui qui a bâti sa maison un peu plus grande chaque saison

Celui qui avait tant d’amis qu’on l’honorait chaque jour

Celui dont les fêtes duraient jusqu’après l’aube

Celui qui est parti le dernier quand le pays n’a plus voulu des siens

Celui qui a rejoint le brouillard et le froid pour rebondir encore

Celui qui n’a pas vu qu’ici il n’était rien et qu’il était bien tard

Celui qui a tenté de montrer des médailles qu’on n’a pas voulu voir

Celui qui est devenu petit, petit à petit, mais toujours généreux, quelques fois somptueux

Celui qui m’a appelé un soir parce qu’il avait peur de mourir

Celui que j’ai consolé comme un enfant déçu, comme un roi exilé

Celui qui est mort un matin, seul, le cœur serré, le cœur bloqué.

A celui-là, justement.

Sémantique, signifiant et signifié

Mon cher ami,

J’ai lu chacune des quatorze pages de votre dernière lettre avec la plus grande attention et, faut-il le dire, avec le plus grand plaisir. Votre façon d’aborder les problèmes que pose la situation actuelle des rapports entre le signifiant et le signifié et leur éloignement constamment croissant comme deux simples galaxies après le Big Bang, est à la fois classique et novatrice, sobre et brillante, simple et sophistiquée. Vous apportez à cette partie si importante des sciences cognitives qu’est la linguistique évolutionniste des techniques novatrices, parfois même révolutionnaires, qui, je n’en doute pas, lui permettront des avancées spectaculaires dans les décades à venir.

Bien que l’on ne puisse que rester coi devant l’ampleur de cette construction intellectuelle, et puisque vous me demandez mon modeste avis sur votre exposé, je ne peux m’y soustraire plus longtemps. Voici donc : Continuer la lecture de Sémantique, signifiant et signifié

Les pingouins ont-ils des genoux ?

-les pingouins ont-ils des genoux ?

-un ours polaire est-il deux fois moins dangereux qu’un ours bipolaire ?

-pourquoi dit-on « les zéroïnes » alors qu’on dit « les héros » ?

-être ou ne pas être ?

-où sont les neiges d’antan ?

-comment allez-vous ?

-jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?

-combien de marins, combien de capitaines, exactement ?

-quel est l’âge de Pierre ?

-chez toi ou chez moi ?

-où sont fabriquées les fameuses calandres grecques ?

-où vont les canards quand le lac de Central Park South est complètement gelé ?

-combien un tiens vaut-il réellement ?

-et puis quoi, encore ?

-pourquoi ?

-pourquoi pas ?

-et après ?

-est-ce que les petits bateaux ont des jambes et combien?

-et les gros ?

-pourquoi cette question ?

-quel âge avait Rimbaud ?

-voulez-vous mon poing sur la gueule ?

-et pour vous, qu’est-ce que ce sera ?

-quand est-ce qu’on arrive ?

-tu ne trouves pas que j’ai une gueule d’atmosphère ?

-plait-il ?

-combien de fois, mon fils ?

-aimez-vous Brahms ?

-le solipsisme est-il une excuse à la perversion narcissique ?

-qui est là ?

-que vouliez-vous qu’il fit contre trois ?

-voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée ?

-est-ce que ce train va à Aubenas ?

-qui a éteint la lumière ?

-pourquoi les pilotes kamikaze portaient-ils un casque ?

-merci qui ?

-pourquoi moi ?

-et avec ça, Madame ?

-combien pour ce chien dans la vitrine ?

-le futur n’est-il qu’un prochain passé ?

-quel temps fait-il à Paris ?

-un petit dernier pour la route ?

-pouvez-vous répéter la question ?

-vous descendez à la prochaine ?

-est-ce que tu sais ce qu’elle te dit, la Marine Française ?

Vous trouverez les auteurs de ces questions dans un commentaire ci-dessous.

Pas des gens comme nous

Moi,  on m’a toujours dit, Bill, tu sais, les nègres, c’est pas des gens comme nous.

Et c’est vrai que c’est pas des gens comme nous. Il suffit de les regarder, on voit tout de suite que c’est pas des gens comme nous.

Bon, bien sûr, y a la couleur, mais ça, c’est pas le principal. Et puis, moi je dis  que leur couleur, ils y sont pas pour grand-chose. C’est comme leurs cheveux ou leur nez ou leur bouche, tout ça c’est pas vraiment de leur faute.

Je me rappelle le jour où j’ai dit ça un soir à la ferme. Y avait toute la famille en train de diner. C’était juste après la moisson. Je sais plus pourquoi, d’un coup, j’ai dit :

-Mais P’pa, les nègres, si y sont noirs, c’est pas de leur faute !

Dis-donc ! Le père, il a recraché sa soupe, il a renversé sa chaise en arrière et il s’est mis à me courir après à travers la grande pièce avec Continuer la lecture de Pas des gens comme nous

Pauvre Monsieur

Ma chère Madeleine,

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pris la plume pour te donner de mes nouvelles, et j’espère que tu ne m’en voudras pas. J’ai été très occupée ces derniers temps car la santé de Monsieur va plutôt en déclinant. Mais tout à l’heure, il est parti en fiacre à la Grande Cascade où il m’a dit qu’il devait retrouver Monsieur Gide. J’ai donc une heure ou deux devant moi pour la première fois depuis longtemps, et je veux en profiter pour t’écrire quelques lignes.

Tout d’abord, je dois te dire que j’ai été très contente d’apprendre le mariage de ta fille avec Grand-René. Il parait que c’est un bon garçon qui travaille et qui ne boit pas. Je n’ai pas pu venir aux noces parce que Monsieur avait besoin de moi. J’ai appris que Fernande Dubost était morte. C’est bien triste. Et toi, vas-tu bien ?

Pour ce qui est de moi, je suis un peu fatiguée en ce moment car, depuis que Monsieur a chassé Alfred, notre chauffeur, je dois le remplacer dans presque tout ce qu’il faisait. A part conduire l’automobile, ce dont, moi pauvre campagnarde, Continuer la lecture de Pauvre Monsieur

Rome, unique objet

Si vous me demandiez de vous dire un lieu d’adoption, un lieu que j’aimerais particulièrement à cause des souvenirs qui s’y attacheraient, un lieu dont j’aurais tant reçu que je lui en serais éternellement reconnaissant, un lieu qui…, un lieu que…, alors, je vous dirais : ça, c’est Paris !
Paris, j’y ai vécu la plus grande partie de ma vie, je l’ai quittée un temps, c’est vrai, mais j’ai fait beaucoup pour y revenir, y compris changer de vie.
Mais Paris, j’y suis né. C’est ma ville mère, pas ma ville d’adoption.

Alors s’il fallait quitter ma ville, quitter ma mère, en trouver une nouvelle, alors ce serait Rome.

Pourtant, quand j’y suis arrivé pour la première fois, après quelques semaines Continuer la lecture de Rome, unique objet

Je m’appelle Teddy Singer

Je m’appelle Teddy Singer. C’est le nom qui figure sur mon bulletin de salaire du Comté de Coconino, où ça fait un bout de temps que je suis Shérif adjoint. Tous les deux ans, vers le milieu du mois d’août, je quitte le poste de Flagstaff pour venir passer deux ou trois jours dans un village Hopi, en plein milieu des Mesa, pour assister à la Danse de la Flûte. Mais croyez-moi, ce n’est pas par goût du pittoresque. Je la trouve plutôt ennuyeuse et même carrément ridicule, cette danse rituelle. Pensez-donc ! Une dizaine d’hommes déguisés et autant d’enfants qui tournent en rond pendant des heures en psalmodiant et en traînant des pieds dans la poussière tout en agaçant des serpents du désert abrutis par la fumée des petits feux allumés sur la place. Et tout ça pour faire venir la pluie ! Bande de sauvages ! Non, si je suis là, c’est à cause de mon patron, Bill Foster, le shérif. L’autre jour, en rentrant de tournée, il m’a dit : Continuer la lecture de Je m’appelle Teddy Singer

Le silence des acouphènes

Aujourd’hui, c’est à la terrasse du Soufflot qu’il a choisi de s’arrêter. Le serveur du matin le reconnait et le salue silencieusement. Il s’installe à la table d’où il peut apercevoir la cime des arbres du Luxembourg. Il regarde autour de lui, les clients, les passants, les autobus. Il entend le vent, les moteurs, les paroles.

Le café-croissant arrive. Le sucre en poudre qui sombre lentement dans la mousse brune, le tourbillon qui suit la cuillère, le croissant qui disperse ses premières miettes ; et puis, sur la table, l’écran qui s’allume, le clavier qui apparait, les lettres qui avancent, les premiers mots…

Et il n’y a plus de client, même pas la grosse fille qui riait très fort à deux tables de lui, même pas le gringalet qui lui faisait si drôlement la cour, ni ce gentil couple qui avait étalé son plan de Paris, ni ces deux jeunes filles qui stabylotaient leurs polycopiés. Plus de discussion sur le PSG entre le patron et le serveur. Il n’y a plus rien que l’écran, le clavier, les mots.

Les camions qui montaient la rue en grondant ont disparu. Il n’y a plus d’écho de moto furieuse. Il n’y a même plus d’étudiants en droit descendant vers le boulevard, plus de touriste à sac à dos montant vers le Panthéon, plus rien. Même plus la couleur des bus qui passaient dans la rue ou la sirène de l’ambulance qui courait vers Cochin. Plus rien, que l’écran, le clavier, les signes, les mots. Silence des acouphènes.

Mais les lettres n’avancent plus. Il lève la tête. La tasse de café réapparaît au milieu des miettes, puis la terrasse tout autour. La grosse fille rit toujours, les deux touristes ne sont plus là. En se levant, les jeunes filles aux stabylos bousculent un peu sa table ; le patron éclate de rire, la rue s’anime, un camion klaxonne, un téléphone sonne. Il regarde le ciel, il entend le vent, il voit l’écran.

Il voit l’écran, le clavier, les doigts. Reviennent les acouphènes, disparaissent la tasse, les miettes, les rires, les Klaxons, les âneries, les sonneries, et même le vent.

Maintenant, il peut écrire la deuxième page.

Et les lettres et les signes avancent à nouveau.

Alter & Ego

Il est tout seul sur le balcon du cinquième étage. À travers le feuillage des marronniers, il regarde les pavés noirs du boulevard qui luisent au soleil. Il est encore tôt mais il fait déjà très doux. Les vacances s’étalent presque à l’infini devant lui. Pourtant, il sent qu’il y a quelque chose de pas clair qui se prépare:

     -Il y a quelque chose de pas clair qui se prépare, je le sens.
-Qu’est-ce que tu veux dire ? Tout va bien, il fait beau, les vacances se sont bien passées jusqu’à maintenant.
     -Oui, mais il y a quelque chose d’inquiétant dans l’air. Depuis qu’on est rentrés de St Brévin, je trouve les parents un peu cachotiers. Il y a des sous-entendus, des phrases inachevées, des airs gênés. Maman est perturbée, Papa ne plaisante plus tout le temps. Vraiment, ça m’inquiète.
-Mais qu’est-ce que tu crains ? Après le bord de la mer, on est à Paris, on a le Luxembourg à côté, les trottoirs, les patins à roulettes, peut-être même le cinéma. C’est formidable ça, le cinéma. Ça me manquait, le cinéma. Je commençais à Continuer la lecture de Alter & Ego