« (…) Ensuite, avec tout ce verbiage, on ne voit pas très bien où vous voulez en venir. Un peu de concision aurait fait gagner du temps à tout le monde sans rien enlever à la transmission au lecteur de ce plaisir anticipé du chasseur. « Il s’écoute parler » est une locution utilisée pour définir un certain type de discours. « Il se regarde écrire » pourrait être son pendant pour l’écriture, et nous avons bien l’impression que c’est ce que vous faites.»
Patience ! Vous allez comprendre.
Le puits d’Ernest
Il y a bien longtemps que j’ai abandonné la chasse. Cela s’est produit au moment où j’ai pris un chien, Ena. Les coups de feu lui faisaient peur. Pour un Labrador, c’est gênant. Pour son propriétaire, c’est ridicule. Alors, j’ai abandonné la chasse et ses préparatifs.
Mais bientôt, le besoin d’écriture est venu, l’écriture a suivi et les habitudes se sont empilées : départ le matin, mini iPad en poche vers le café du moment. (En ce moment : Le Comptoir du Panthéon, Le Petit Suisse ou Le Luco.)
Commande passée, toujours la même, déploiement de quelques activités procrastinatoires : nettoyage de l’iPhone des nouvelles de la nuit, consultation de l’agenda, de la météo, consultation des ventes, déploiement de l’iPad, recherche et relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce… Pour moi, cette relecture répétée s’apparente, en moins fatigant, aux tentatives de démarrages d’une tondeuse à gazon à moteur thermique : il faut bien tirer quatre ou cinq fois sur la corde avant que la machine ne consente à démarrer. Pour l’écriture, c’est pareil.
Quand la serveuse arrive avec la commande arrive, petite pause pour la lecture de quelques nouvelles surprenantes, ou intéressantes, ou idiotes, ou fausses. Et enfin, enfin, reprise du texte d’hier.
Ce qui suit cette reprise, ou plutôt cette velléité de reprise, dépend de l’humeur, du temps qu’il fait, de l’ambiance du café, et aussi de la façon dont s’est achevée la séance d’écriture précédente. Il y a un précepte que j’ai piqué à Hemingway selon lequel, quand on a une inspiration, il ne faut pas aller au bout, il ne faut pas l’épuiser, il faut en garder sous le pied. C’est dans « Paris est une fête » qu’Hemingway l’avait formulé de cette manière ‘
«J’avais déjà appris à ne jamais assécher le puits de mon inspiration, mais à m’arrêter alors qu’il y avait encore quelque chose au fond, pour laisser la source remplir le réservoir pendant la nuit.»
Pour moi, ce précepte fonctionne assez bien, je l’ai vérifié. Si Hemingway compare son inspiration à un puits qui se remplirait pendant la nuit, sa métaphore n’est pas parfaite car pourquoi le puits se remplirait-il mieux si on laisse un peu d’eau dedans au lieu de le vider complètement ? Dans une métaphore que je trouve meilleure, je comparerais plutôt la mienne à une pompe pour laquelle il faut conserver un peu d’eau pour éviter qu’elle se désamorce.
C’est pourquoi, pour aujourd’hui, je vais m’arrêter là afin de ne pas assécher mon puits à moi.